14 juil 16

Au Revoir là-haut [Pierre Lemaitre]

Albert et Edouard, novembre 1918. Dans une semaine l’armistice sera sûrement signé. A n’en pas douter, des mois que les gars attendent ça, dans la boue, au milieu des cadavres en phase de pourriture et des rats bien affamés par cette chaire plus très fraîche mais bien abondante avec les vers qui grouillent à l’intérieur. Bon appétit, à la guerre comme à la guerre. Des milliers de cadavres, des millions de corps en décomposition, dans les tranchées, dans les cimetières de fortune, dans les champs. Des obus qui tombent, encore, creusent des tombes, encore. Et cette dernière colline, la colline 113, qu’il faut gravir une dernière fois, juste pour gagner du terrain avant qu’un accord improbable soit signé. Consigne de haut-gradé. Tiens ne serait-ce pas le capitaine qui court et envoie mon ami Albert au fond d’un trou d’obus. Encore vivant, déjà dans une tombe. Second obus, à quelques mètres d’Albert, qui l’ensevelit d’ailleurs et arrache la moitié de la gueule d’Edouard. Plus très beau à voir celui-là, tandis qu’Albert étouffe sous la terre. Il ne respire plus, enterré vivant jusqu’au dernier soupire. A bout de souffle, il ferme les yeux, laisse son esprit divaguer, rêve d’un beau cheval noir, pouah quelle puanteur, le cheval est lui aussi en état de décomposition, il lui souffle ses dernières râles. Albert est mort. Non, Edouard, la gueule cassée et la jambe en compote lui saute dessus, massage cardiaque d’un ancien temps. Bref, je fais court, même si la guerre a duré une éternité, l’armistice est signé, mes compagnons d’armes sont à l’hôpital et la galère ne fait que recommencer. Comme en 40 ou presque. Ah non, là c’était une autre guerre, du genre on reprend les mêmes et on recommence, France-Allemagne l’éternel recommencement, aussi agressif que sur un terrain de football.

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9 juil 16

Apollon et les putains [Carlos Fuentes]

« Je viens de lire, avant de quitter Los Angeles le best-seller de Garcia Marquez et je pense à l’amour au temps du Sida. Mais peu importe. Je ne suis pas venu ici pour me montrer prudent. »

L’approche des vacances, faire le vide dans sa tête, se vider les bourses, et lire sur le pont d’un voilier, sous le soleil d’Acapulco. La vie est belle, je lis, j’écris, le soleil me brûle et j’ai convié sept putains à venir sur mon voilier. Tourner les pages, et se faire sucer en même temps. La maquerelle m’apporte un pina colada, quel délice pendant que je sodomise la numéro deux. Et au milieu de cette eau sans vague, le vague à l’âme, j’en garde mon âme d’enfant. Blanche-neige et les sept nains. Apollon et les sept putains. C’est une métaphore. Car si ces « naines » ont de belles et grandes jambes, des seins généreux, des culs appétissants, elles n’en sont pas moins besogneuses, à l’image de ses nains de jardins dans le conte pour grands enfants. Eh oh on rentre du boulot. Et question boulot, je suis servi, elles me servent, écartent les cuisses, me masturbent, me felationnent, tout en prenant un bain de soleil, seules et perdues sur ce voilier sans vent et sans regard.

« Le prétexte, je l’ai dit, était de leur apprendre à pêcher, à se servir de la canne et de l’hameçon, et pour ce faire je me plaçai derrière chacune tour à tour pour leur montrer comment lancer la ligne, avec précaution, afin de ne blesser personne. L’une après l’autre je les ai assis sur mes genoux, les enlaçai et je leur appris à pêcher ; mes mains se posaient autour de leur taille, sur leurs cuisses et sur leur sexe, et je sentis finalement l’excitation du mien quand j’allai jusqu’à leur frôler les seins, puis à mettre la main sous le soutien-gorge, ou sous le Bikini pour ensuite mettre mon doigt enduit de leurs jus dans la bouche de… »

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6 juil 16

Amour Austral [Jan Bauer]

Commencer par préparer son barda. Seules les premières nécessités dans le sac à dos, anti venin, décapsuleur et Foster’s. Chapeau de paille et anti moustique, anti araignée anti serpent, gants de boxe contre les marsupiaux. Alice Springs, le bush australien. Que de la poussière, que du soleil à te brûler aussi fort la rétine qu’une surfeuse en bikini.

Partir pour oublier. Longer Larrapinta, la rivière salée. Encore une vision aborigène sous extasie, car de l’eau, j’en vois plus beaucoup. Heureusement, les autochtones du bush, ces bronzés du désert ont parsemé les étapes de ce trail de points d’eau, des puits d’eau potable comme autant de points de ralliement ou de ravitaillement pour occidentaux en mal d’aventure.

Besoin de solitude. Je marche seul, sans but et sans mobile, tout seul et anonyme. Seul avec mes chaussures de marche et mes chaussettes puantes. Seul avec moi-même, avec mes silences et mes réflexions. Faire le point sur ma vie. 455 kilomètres, juste ce qu’il me faut dans un décor magnifique, des paysages sauvages à l’encre qui font rêver de plus bel mon imagination (et si en plus je croise une surfeuse australienne seins nues sur sa planche). Je suis transporté, je m’offre une parenthèse, un sursis, une escale en oubliant les heures, seul le rythme de mes pas compte, je compte, plus que 35 kilomètres avant le prochain point d’eau, je décapsule une Forster’s. En oubliant les heures.

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4 juil 16

la Muraille de Lave [Arnaldur Indridason]

2h du mat’, le silence, la nuit, le noir. Histoire d’un soir, je sors un polar. Pas un bruit, seulement le bruissement des pages qui se tournent et se retournent. Elles défilent devant mes yeux rougies par des crises d’insomnie ou de questionnements sur ma vie. Envie de me sortir une bouteille de vin. Ou mieux, une bouteille de Skoll et devenir un Viking. Yeah, je suis un viking, de cette race barbare qui chevauche les flots et les côtes pour ramasser toutes les pièces d’or trouvées sur la plage abandonnée, pour violer toutes les femmes abandonnées sur le sable. Oh, oui j’aurais aimé être un Viking. Seule sur la plage, les yeux dans l’eau. Elle me regarde avec mon casque en pointe, et mon envie qui pointe de tourner frénétiquement les pages de mon bouquin. Une éternité que je n’avais pas battu la campagne islandaise, l’air abattue, l’air distillé d’un mélange de souffre volcanique et d’iode maritime. A cette époque, il faisait même encore jour, c’est dire le temps qui s’est écoulé sur cette île, qui compte plus d’alcooliques que de footballeurs.

« Elle a l’impression que tout le monde est devenu complètement cinglé, que les gens passent leur temps à copuler comme des bêtes et de tous les côtés. »

3h du mat’, même une éruption volcanique ne serait perturber ma lecture. Je suis islandais, Erlendur a disparu, parti en vadrouille, en vacances, qu’en sais-je, personne ne sait d’ailleurs. Je ne suis pas inspecteur, juste lecteur, et pourtant je m’interroge sur sa disparition. Cependant, tu t’en fous, à cette heure-ci, tu ne penses qu’à boire ta bière de viking, d’ailleurs, il y a cette femme qui a sauvagement été agressée. Sauvageons islandais, un encaisseur probable avec sa batte de base-ball. Et dire que je n’ai pas de batte de base-ball chez moi, tout juste un marteau en tant que digne descendant de Thor. Mais pourquoi un encaisseur, dette de jeu, dette de drogue, dette de sexe. Les trois, peut-être. Le monde dans lequel j’appartiens est si pourri. Sigurlur mène l’enquête.

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1 juil 16

Demande, et tu recevras [Sam Lipsyte]

Il y a des romans qui te mettent tout de suite en confiance, non pas à cause d’un super flic aux dents longues, d’un super héros à la carrure carrée, d’un baiseur fou à la bite grosse. Ici, pas de superlatif, un type comme toi ou moi dans un boulot de merde – comprendre pas très valorisant, dans une université de merde – sans relief et sans prestige. Et en plus, le gars trouve le moyen de se faire virer. Je l’adore, ce type il me ressemble. Milo Burke.

« J’étais le crétin qui s’apitoyait sur son sort, celui qui avait toujours un train de retard. »

Alors, oui, il déprime, un peu paumé tout de même. Mais c’est à l’image de son Amérique. Elle a perdu depuis bien longtemps sa luminescence d’antan. Qui rêve encore de cette Amérique. Ça ne fait plus bander l’Amérique ! Et ces pauvres types qui plantent un drapeau américain sur leur porte dès qu’un avion se crashe ou qu’une tour s’effondre… Mais qu’on me laisse baiser tranquille, qu’on me laisse chier tranquille. Merde ! Ici, c’est le coin des paumés, alors si tu veux boire un verre avec moi, paye ta tournée, l’ami !

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28 juin 16

Volkswagen Blues [Jacques Poulin]

« - Le bison, dit la fille en s’animant, fournissait aux Indiens tout ce dont ils avaient besoin. C’est pour ça que l’extermination des bisons signifiait la disparition des Indiens qui vivaient dans les Plaines. »

En route pour la Gaspésie, dans mon Volkswagen jaune avec des fleurs multicolores une tendance pour l’époque hippie, peace and love, je croise cette grande métisse, mi blanche, mi indienne, des jambes longues, immensément longues même, son petit chat noir qui gambade à ses pieds. Tu me connais, je ne peux résister à l’appel du chaton, et son miaulement si déchirant ; alors, forcément, je m’arrête, la prends en stop avec sa petite touffe de poil…

Le hasard des rencontres qui bouleversent une vie. Sur les traces de son frère, perdu de vue depuis une quinzaine d’années, Jack trop occupé à écrire ses livres. Romancier en panne d’inspiration. La « fille », la grande sauterelle, j’imagine déjà ses jambes et son short, bien mini et bien moulant. La température monte subitement, même à Gaspé. Je m’arrête à la bibliothèque, un faible pour les bibliothécaires à lunettes, pour emprunter quelques livres, en savoir plus sur le Québec, ses origines et surtout sur ses premiers habitants, sur ses Indiens.

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25 juin 16

Easter [Patti Smith]

« La femme dégage une sensualité qui attire comme un aimant. Les yeux baissés, les lèvres de sa grande bouche dessinant une moue experte, mais sans la moindre coquetterie. Ses mains se baladent pour accrocher une pince dans ses cheveux, noirs, qui lui tombent à moitié sur le visage, sauvages. Elle porte un tee-shirt beige qui souligne naturellement ses tétons, sans le moindre érotisme. Et à l’aisselle, une touffe de poils rougeâtres. Un coup de feu libertaire, féministe. C’est Patti Smith, sur Easter. »

Carlos ZanonJ’ai été Johnny Thunders.

Alors, là, Patti, je crois que ça va pas trop le faire. Les poils sous les bras, c’est [peut-être] punk mais c’est pas vraiment mon kif. Il y a des limites à la civilisation humaine. Et la différence entre le monde animal et le monde féminin, c’est justement le fait que tu t’épiles sous les bras et que tu te rases la chatte. La forêt amazonienne, c’est sympa, on s’y sent libre, l’esprit moite et humide, mais on a du mal à respirer quand les lianes rentrent dans le nez. Non, sur ce coup-là, Patti, je suis plutôt petite prairie champêtre chaude (mais humide), une végétation peu fournie, le minimum pour ne pas être en zone aride, c’est qu’après il fait soif, et mon verre est vite vide.

Ton troisième album, Patti, le grand succès même. Du genre commercial grâce au boss. Une composition Smith/Springsteen qui s’est élevée au sommet des charts au détriment de fans en doc Martens. Patti tu touches le succès, t’es moins punk, tu peux garder les cheveux dans le vent, virer ta pince, friser tes cheveux comme un jour de pluie, mais prends le temps de t’épiler ces poils anti-glamour. Oui, je fais une fixation sur tes aisselles. Je ne pourrais pas lécher cette sueur post-coïtale au milieu de ce buisson même ardent. Parce qu’après tout, je ne suis pas qu’un homme à majeur, j’ai aussi une langue prête à frétiller de plaisir… Attends, j’enlève juste le poil qui m’est resté collé sur la langue…

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20 juin 16

J’ai été Johnny Thunders [Carlos Zanon]

Les lumières s’éteignent sur la scène, le corps en sueur, les convulsions me reprennent. Je tremble, j’ai froid, je suis en nage. Seul dans le noir. Ou presque. Le public crie, hurle, éructe. Une hargne se déchaine, à moins que cela soit de la haine. Mes mains restent crispées sur la guitare. Le courant m’a abandonné, mais putain, que c’était bon, j’ai été Johnny Thunders pendant 5 minutes. Ma gloire à moi. Avant la descente en enfer. La drogue, le caniveau, la taule. Les souvenirs se déchainent dans ma tête, ce rock entêtant qui vrille dans ma tête, la seringue que je me plante dans le bras, cette sud-américaine que j’ai toujours eu envie de baiser, lignes de coke après lignes de coke. Tout juste si j’arrive encore à bander. J’ai l’impression d’être fini, comme au bord d’un précipice avec l’envie de fermer les yeux et de me laisser glisser au fond. Je vole. Plouf. J’atterris dans l’eau. Noire et froide. Je coule, m’enfonce dans cette nuit noire, dans cette eau noire. De plus en plus noire. Je n’arrive plus à respirer, je suffoque, j’ouvre les yeux. Je suis bien. Je suis un poisson. Je nage au milieu d’autres poissons et je vois cette sirène catalane. De longues jambes qui nagent devant moi. Viens me dit-elle, viens. Mais je n’arrive pas à la rattraper. Après tout, je ne suis qu’un poisson.

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16 juin 16

New-York Dolls

1er titre, une intro qui envoie, fort. Le ton est donné. Les décibels stridulent comme des cigales énervées. Direction New-York City, pour un morceau de pur rock, du nerveux qui en veut, au décor warhollien. Des poupées travesties sur une scène rock. Entre punk et Glam. Rock for ever.

Et Johnny Thunders à la guitare. Il est dans la loge, il caresse sa guitare, une groupie à ses genoux. Le rock, il n’y a que ça de vrai dans la vie. Avec le bourbon et le sexe, bien entendu.

« Et ce junky, c’est Thunders, merde. Une légende. C’est lui, bordel de Dieu. Voilà pourquoi aujourd’hui et rien qu’aujourd’hui, après avoir pissé, Mr Frankie se lavera les mains. En signe de respect.

Carlos ZanonJ’ai été Johnny Thunders

Le respect, mec, y’a que ça de vrai. Et le rimmel aussi. Il coule, le visage en sueur, les cordes vibrent, le bourbon coule. Une seringue encore plantée dans le bras, la groupie entre ses cuisses. J’ai toujours rêvé d’être un rocker. Pour ses excès, pour son plaisir, pour cette foule en délire, le peuple transcendé par une bande de filles, des poupées travesties en punk, des punks travestis au rimmel. Johnny, une légende, merde. Je ne peux passer à côté. New-York Dolls, une petite révolution dans son genre. Trans-genre, même. Beaucoup de bruit, une guitare nerveuse et des voix écorchées. Sans oublier un accoutrement. Le rock est une histoire de femmes, c’est bien connu.

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13 juin 16

La Petite-Fille de Menno [Roy Parvin]

« - Je vous conseille un whisky à l’eau avec des glaçons, dit-il. Rien de tel quand on est dans un train.

Lindsay éprouvait la morsure de l’alcool au fond de la gorge, sensation pas du tout déplaisante. Ils restèrent ainsi à siroter leur verre tandis que le train filait à travers la prairie noyée dans les ténèbres. »

Lindsay, divorcée, la quarantaine. Whit, brillant écrivain mais piètre mari, l’a abandonné il y a quelques années pour une autre femme dont elle ignore tout jusqu’à son nom. Il est décédé, maintenant. Et la vie de Lindsay est toujours au point mort. Trouver un prétexte, rendre visite à ses parents qui habitent la côte Est, New-York. Trop rapide de prendre l’avion, même à la fin des années 50. Le train s’impose. Plusieurs trains même. De belles locomotives à vapeur encore rutilante et les paysages qui défilent.

L’Idaho, le Montana, le Wyoming… et puis… quelques minutes d’arrêt. Une tempête de neige, un blizzard à cacher la grandeur des Bighorns. Des rencontres dans le train, autour d’un café ou mieux d’un whisky qui brûle la gorge mais qui enivre de sa chaleur provocante comme une douce sensation de mystère. Le train n’ira pas plus loin. Attendre que la tempête se calme, que la voie soit déneigée, que la fièvre tombe. Fièvre des grands espaces, fièvre humide d’une peur indicible.

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