Le Complexe d’Eden Bellwether [Benjamin Wood]

Par le Bison le 18 septembre 2015

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Un orgue à Grandchester. Des oiseaux, le bruissement du vent, et ce son tubulaire sortant de l’église. Recueillement comme sur une musique de Pink Floyd. Folie furieuse et impétueuse comme un air de John Zorn sur son orgue hermétique.

Cambridge, de la musique, un cercle de jeunes, beaux et bourgeois pour une ambiance vouée aux poètes disparus.

C’est alors que les tuyaux de l’orgue firent brusquement éclater un rugissement formidable et discordant. La musique s’emballa. Le volume augmenta. Le timbre de l’instrument changea, de grinçant il devint retentissant.[…]

La musique comme thérapie. La musique comme aliénation. Ou comment un être peut sombrer dans l’art comme dans la folie. Somptueuse mélodie que ces touches noires et blanches, l’harmonie qui s’envole et l’esprit qui s’effrite. La raison disparait dans les méandres de ces accords, comme la mousse de ma bière qui s’efface face à l’insistance de mes lèvres à plonger dedans.

Prêterait-on des vertus à cet orgue comme l’on en donne au cannabis, parce que cette musique semble guérir. Comme une puissance irrationnelle. Soigner des maux, effacer même les maux humains. Une musique illuminée comme une écoute sous hypnose ou sous LSD. Question de croyance ou de feeling. Et question musique sous LSD, j’en connais un rayon. Mais au-delà de l’orgue, au-delà des musiciens, des voix et des instruments, c’est surtout la partition accouchée sur cette feuille de papier qui donne tout le pouvoir à cette harmonique.

Cette musique-là était pleine d’énergie, furieuse et contagieuse, fiévreuse et tranchante. Elle évoquait un jaillissement d’eau, un troupeau d’animaux affolés, un formidable tumulte, un océan qui se déchire, deux grandes armées marchant l’une vers l’autre. Son jeu de pieds produisait des notes graves et voilées qui se mêlaient à la mélodie tissée par ses doigts, donnant du corps, de l’épaisseur au son. Il faisait sonner chaque note basse sans même baisser les yeux, avec des pressions légères de ses pieds nus, des mouvements talon-pointe de danseur de salon expérimenté, ajoutant des accords brusques et percutants, tout en faisant courir ses doigts sur les touches. Puis il actionna une commande et décala ses mains vers le bas d’un mouvement fluide, passant du clavier supérieur au clavier inférieur, si bien que les touches de tous les claviers suivaient le mouvement incessant de ses doigts. La musique se fait plus lourde, plus sombre. Les touches s’enfonçaient et se soulevaient toutes seules, comme si des chats invisibles couraient dessus. […]

Un roman merveilleux, première partition littéraire d’un Benjamin Wood pris en trance devant les mots et les notes. Une œuvre magistrale entre folie et art. L’un ne se dépareille pas de l’autre, et pour devenir l’un il faut être l’autre ou vice-versa. Mais lorsque l’art est poussé à sa folie, la perception est toute différente. Elle capte l’attention, elle hypnotise, elle dérange et provoque le malaise, car en allant au bout de sa folie, la vie ne peut que sombrer dans le drame. C’est le ressenti quand j’écoute l’orgue de John Zorn, cette fraicheur et cet envoutement ; ces notes, simples doubles avec croches, noires ou blanches, ont le « pouvoir » de pénétrer une âme réceptive, comme une odeur qui monte en toi, un parfum qui t’enveloppe, une bière qui t’enivre, un vent qui ondule ou une femme qui te chevauche.

Le son ne pouvait pas s’échapper ailleurs. Le bâtiment n’allait certainement pas le contenir. Il allait faire voler le toit en éclats. Mais à cet instant, Iris joua un trille aigu qui trancha sur le souffle puissant de l’orgue. Sa main gauche glissa sur le manche de son violoncelle, et elle se mit à jouer des accords rapides et nerveux – un deux trois quatre, un deux trois quatre – qui trouvèrent leur propre place au milieu de la clameur croissante.


« Le Complexe d’Eden Bellwether », thérapie musicale.

20 commentaires
  1. 19 septembre 2015 , 8 h 22 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    L’auteur décrit à merveille ce qui émerge de cet orgue.
    Un roman dont j’avais beaucoup entendu parler l’an dernier mais que je n’ai pas encore lu.

    • 19 septembre 2015 , 14 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce roman a fait effectivement le tour de la blogosphère littéraire… Et il le mérite…

  2. 19 septembre 2015 , 9 h 03 min - manU prend la parole ( permalien )

    On en fait de ces trucs avec les âmes par ici…

    • 19 septembre 2015 , 14 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est que, moi, j’aime bien pénétrer l’âme…

  3. 19 septembre 2015 , 12 h 01 min - Sido de Errances immobiles prend la parole ( permalien )

    Oh, une lecture commune !! Je peux encore mieux apprécier la façon si particulière que tu as de partager tes sentiments de lecteur. Et tu as le mot juste !Rien à ajouter, M’sieur ! Ah, si: une pression s’il vous plait ;)

    • 19 septembre 2015 , 14 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      une pression s’il vous plait

      Cela s’impose. Une bière anglaise pour l’occasion.

  4. 19 septembre 2015 , 15 h 37 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Diantre, je ne puis ajouter un roman de plus à cette liste comme une semaine sans bière.

    Mais je veux bien ajouter la bière… :P

    • 19 septembre 2015 , 19 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La bière idéale pour lire Sherlock :)

  5. 19 septembre 2015 , 22 h 13 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Dis tu expliqueras à l’occasion ce qu’est un orgue hermétique, surtout celui de Zorn… hermétique ! Porque ?

    Une oeuvre magistrale entre Folie et Art… Voilà que j’ai envie de pénétrer cette âme aussi…:D

    Ummagumma ….euhhh…. pas moyen ce piano free … remarque peut être qu’avec un verre de St Peter’s The Saints ça passerait mieux ^^

    • 19 septembre 2015 , 22 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Cet Ummagumma, c’est toute l’âme humaine en un double disque. Même pas besoin d’être un Saint pour apprécier. St Peter’s et toucher tes seins, voilà que la folie s’empare de mon âme et que mon majeur s’enfièvre. Le délire nous guette, lorsque Ummagumma s’égare dans les méandres des esprits encore embrumés par l’orgue hermétique de John Zorn.

  6. 20 septembre 2015 , 12 h 52 min - phil prend la parole ( permalien )

    Avec référence Pink Floyd années psychédéliques et Zorn, un livre ou l’on ne va pas sortir indemne encore une fois !

    • 20 septembre 2015 , 14 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais l’orgue à Grandchester te soignera…

    • 21 septembre 2015 , 15 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

      suis déjà pas mal atteint !
      Et lire cela après une série J.-C. Grangé je t’avouerai que je doute un chouille

  7. 21 septembre 2015 , 20 h 11 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonsoir le Bison, personnellement, l’histoire ne m’a pas emballée plus que cela et le personnage d’Eden m’a beaucoup agacée. http://dasola.canalblog.com/archives/2014/10/27/30834481.html Bonne soirée.

    • 21 septembre 2015 , 22 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est aussi parce qu’Eden est agaçant et supérieur que l’on s’attache aux autres personnages, sa sœur Iris ou Oscar, aide-soignant qui découvre la force de cette musique.

  8. 22 septembre 2015 , 0 h 10 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    La fièvre s’empare de moi, je me sens hypnotisée, vite sortir le CD d’Ummagumma, musique spirituelle née d’une année érotique, qui me fait toucher le ciel à grands coups de majeur.
    Une lecture qui invite à pénétrer l’âme comme ce Sysyphus part 1 to 4. Presqu’une religion, un titillement d’émotions vives, un sentiment de voler, de décoller, de perdre la raison et de basculer vers la folie. Vite remettre le disque et l’écouter à nouveau.

    Quel beau tabarnak de roman…

    • 22 septembre 2015 , 9 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      anné érotique… hou la la, dis-nous tout :)

      mais atention de ne pas sombrer définitivement dans la folie, le majeur enfiévré par la spiritualité intense de cette musique.

    • 22 septembre 2015 , 13 h 51 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Ummagumma, musique née en octobre d’une année érotique :D
      Ceci dit………..
      la buveuse de Chambly…………………………………. aussi née cette même année érotique……
      Pas de commentaires hein!!! :D

    • 22 septembre 2015 , 18 h 46 min - phil prend la parole ( permalien )

      Non non pas de commentaires …
      On a bien toutes les infos !!!

    • 22 septembre 2015 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      On a bien toutes les infos !!!

      Manque juste les photos :D

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