Seize Tableaux du Mont Sakurajima [Michel Régnier]

Par le Bison le 11 septembre 2015

Et si j’allais voir cette exposition au musée de Kagoshima, vues sur le volcan Sakurajima. Du genre très instructif sur la nature qui nous entoure et d’une perception différente d’un peintre à l’autre. L’un rougeoyant, l’autre noir cendre avec cinquante nuances de gris ou un mélange de bleu océan comme cette vague gigantesque qui amène ses embruns au-delà des mers. Chaque pause devant un tableau est propice au souvenir, à la nostalgie d’une époque révolue, aux êtres que l’on a aimé, figures du passé sur plusieurs générations.

Takeru Koriyama, conducteur de tramway, fils et petit-fils de baleinier, arrière-petit-fils de menuisier. La saga familiale commence au début du 20ème siècle, des milliers de victimes suite à la colère des Dieux ou de la terre, grondement souterrain, le volcan se réveille déversant sa lave incandescente sur les monts et les villages l’entourant. Dans ce musée, à suivre les différentes estampes, Tareku se souvient. Il se remémore les mots de ces ancêtres, les histoires des vieux, les amours du passé.

A commencer par ce grand-père Chunosuke qui, très tôt attiré par la mer, quitta la menuiserie familiale pour le port et la découverte des baleiniers. Un marin à eau froide dit-on, là où le ballet des baleines et des rorquals danse dans les eaux d’un bleu sombre. Je te l’accorde, la baleine est majestueuse dans son environnement et Michel Régnier, entre le Canada et le Japon connait bien ce monstre des mers. Il a beau être occidental, il comprend aussi les traditions de ce pays.

« - Nous, les baleiniers, nous ne sommes pas des monstres, comme certains étrangers le prétendent. Nous gagnons notre vie plus durement que bien des gens, en mesurant souvent la douleur qu’éprouvent les rorquals et les cachalots avant leur dernier souffle. Aussi nous devons accepter les accidents, les meurtrissures, comme le prix que la nature nous impose. C’est une loi de la mer.

- La mer, c’est le monde des…

- Des cétacés et des poissons, bien sûr. Et certains sont plus cruels que les hommes. »

Autre tableau ; Hideo, fils de Chunosuke, marcha sur les traces de son père. Lui aussi tomba amoureux de ce métier, dur et éprouvant. Chasser les baleines se mérite, s’apprend et forge le caractère. Il s’avère dangereux aussi bien pour le chasseur que pour le chassé. Mais cela n’a qu’un temps, la côte des baleiniers descend en flèche devant les politiciens outrés de l’Occident. Or, il n’y a pas si longtemps l’Angleterre ou la Norvège massacrait bien plus de baleines que l’archipel nippon. Et face à cette pression, les baleiniers sont mis au placard, remplacés par des thoniers. Et quand je vois comment se déroule la chasse à la bonite, cette pratique est tout aussi, si ce n’est encore plus, discutable.

Michel Régnier soulève un point : cette hypocrisie occidentale, qui aime si bien donner des leçons aux autres cultures. Je ne dis pas – et l’auteur ne dit pas non plus – que la chasse à la baleine est un sport indispensable à la survie de ce pays, d’un intérêt crucial pour son économie. Il constate juste qu’il est plus facile de mobiliser les occidentaux pour la survie des baleines que pour celle de migrants. Mais même si la chasse à la baleine ou aux dauphins est « culturelle » pour le Japon, même si elle ne manque pas de cruauté – pour cela je te renvoie au doc choc The Cove, la baie de la honte ou au roman de Luis Sepulveda Le Monde du bout du Monde – la pêche au thon me le parait encore plus, avec ces immenses filets qui ramassent tout, y compris requins protégés pour lesquels on leur coupe juste les ailerons en rejetant le cadavre encore vivant…

« contre lui elle se blottit, frémissante dans les sous-vêtements d’un grenat volcanique, qui la moulent avec l’audace d’un manga. »

Après ce court aparté, revenons à nos moutons, ou plus précisément nos baleines. Tareku continue de déambuler dans les galeries du musée. Nouveau tableau du Sakurajima, d’autres morts, celle d’un typhon, la nature aussi cruelle que l’homme. Et puis sa femme. Une rencontre faite dans la timidité. Et puis sa maitresse, une rencontre faite d’un regard et un sourire. Comme tous les japonais, en somme. Fin de l’exposition avec le regard des peintres sur notre monde se reflétant à travers les flancs du volcan.

Sakurajima, Kagoshima, from the series Selected Views of Japan (Nihon fûkei senshû)
1922 (Taishô 11)
Artist Kawase Hasui (Japanese, 1883–1957)

Point final. Ou presque, quelques mois après, une vague devient folle. Gigantesque, monstrueuse, phénoménale. Elle rentre dans la terre chevauchant les villes, détruit tout sur son passage. Les centrales nucléaires deviennent folles également, remémorant les heures sombres d’Hiroshima. Lorsque la cruauté de la nature s’associe à l’insouciance des hommes, cela provoque une nouvelle vague de morts de disparus de déportés…

« Partout la même horreur. Le vide créé par une vague de plus de vingt mètres, s’élevant dans l’étranglement des baies, des anses montagneuses. Des villes entièrement rasées, à l’exception de structures en béton, d’édifices métalliques désossés, tordus, pans de ruines hissés tels des sémaphores de la mort. Les chiffres se succèdent dans leur tragique litanie, jusqu’à une évaluation frisant les trente mille victimes, tel qu’un siècle auparavant. »

« 16 Tableaux du Mont Sakurajima », estampes volcaniques.

14 commentaires
  1. 12 septembre 2015 , 2 h 33 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Quel livre et quel billet! Oh oui! Là tu viens de vraiment m’émouvoir!

    J’ai toujours été émue par ces histoires qui racontent les souvenirs d’ancêtres, comme un héritage familial qui passe par le souvenir, défie le temps et jaillit de la mémoire comme une coulée de lave nostalgique et douce. C’est un retour aux sources qui me fait beaucoup de bien. Rien que pour ça j’ai déjà envie de tenir ce roman entre mes mains.

    Et il y a le ballet des baleines, et leur chant aussi, qui est si beau. Quand j’étais petite, nous allions écouter leur chant à Tadoussac, sur la Côte-Nord. Souvenirs…

    Mais aussi et surtout, il y a cette hypocrisie occidentale dont tu parles avec des mots qui résonnent en moi. Comme toi ou Régnier, loin de faire l’apologie de la chasse aux baleines, il faut être sacrément hypocrite pour tuer en échange des requins ou autres animaux marins, couper leurs membres, tout ça pour un bol de soupe d’ailerons qu’on vend une fortune! Ça me fait mal au cœur, l’humain est une bête cruelle et insouciante!

    « Il constate juste qu’il est plus facile de mobiliser les occidentaux pour la survie des baleines que pour celle de migrants. »

    Merci pour ces mots-là!!! Et aussi à Régnier, Sepulveda et tous les autres. The Cove, La Baie de la Honte, un doc à voir… Super Bison!!!

    • 12 septembre 2015 , 13 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      un roman à lire comme une étude sociologique du siècle dernier dans un petit village maritime du Japon. Si l’histoire, en elle-même, n’est pas des plus envoutante, c’est bien la perception de ce pays, son ressenti et ses images volcaniques, ses cendres, ses vagues et ses vents qui servent de témoignage au roman.

      « Il constate juste qu’il est plus facile de mobiliser les occidentaux pour la survie des baleines que pour celle de migrants. »

      Bon ok, mes mots extrapolent ceux de l’auteur. Michel Régnier faisait, quand à lui, le comparatif entre ce que fut le commerce de l’ivoire (avec le massacre des éléphants et des rhinocéros) longtemps autorisé (une raison plus aristocratique) et celui de la baleine.

  2. 12 septembre 2015 , 9 h 03 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Lorsque la cruauté de la nature s’associe à l’insouciance des hommes, cela provoque une nouvelle vague de morts de disparus de déportés… »

    Qu’ajouter de plus ?

    • 12 septembre 2015 , 12 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      … que les distilleries de Yoichi et les brasseries ont été également submergées par cette vague géante… Cruelle nature.

    • 16 septembre 2015 , 20 h 26 min - phil prend la parole ( permalien )

      c’est donc ca ce ptit gout !

  3. 12 septembre 2015 , 14 h 08 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    « cette hypocrisie occidentale, qui aime si bien donner des leçons aux autres cultures » oui, nous sommes fort… je ne suis pas pour la pêche au thon qui détruit tout le reste, je suis contre le massacre des dauphins et pour donner aux migrants de conditions de vie décentes.

    Mais oui, on mobilisera plus pour un dauphin que pour un humain…

    Je passe la lecture, j’en ai trop en attente ;)

    • 12 septembre 2015 , 14 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’espère que tu es au moins pour préserver la levure au fond de la bouteille. Là aussi mobiliser des mondes pour pérenniser cette tradition culturelle et gastronomique n’est pas cause gagnée d’avance.

  4. 13 septembre 2015 , 21 h 57 min - Cristina prend la parole ( permalien )

    En lisant ton billet j’ai mis du temps à comprendre qu’il s’agissait d’un roman. Je pensais que tu nous interprétais des estampes japonaises, il y en a de si belles.

    La semaine dernière j’ai reposé un roman de chez Piquier parce que l’auteur est français. Il me semble qu’une histoire racontant la culture japonaise se devait d’être écrite par un écrivain du pays du soleil levant. Mais je crois que j’ai eu tort de penser cela et tu en apportes une très belle preuve.

    Tu soulèves un sujet délicat sur la puissance de l’homme sur la faune et la flore.
    Concernant les requins rejetés encore vivant dans la mer j’en avais vu le film OCÉANS au cinéma de Jacques Perrin, j’en suis ressortie bouleversée et dégoûtée …

    Moi je te dis, c’est bientôt « La Fin du Monde » ;-)

    • 13 septembre 2015 , 22 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      il y en a de si belles.

      question de sensibilité, mais certaines sont vraiment très belles. Surtout les estampes érotiques :)

      l’auteur est français. Il me semble qu’une histoire racontant la culture japonaise se devait d’être écrite par un écrivain du pays du soleil levant.

      Je l’ai souvent pensé également. Et puis Eric Faye m’a fait changer d’avis…

      Moi je te dis, c’est bientôt « La Fin du Monde »

      Tabarnak !

  5. 15 septembre 2015 , 7 h 33 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Alors même si la nature s’attaque aux distilleries….Que va-t-il nous rester ?
    Toute considération hydrique mise à part, j’aime beaucoup les ambiances japonaises.

    • 15 septembre 2015 , 9 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Plus de distillerie, plus d’humanité…

  6. 16 septembre 2015 , 20 h 34 min - phil prend la parole ( permalien )

    Plus sérieusement, ce Québécois de Michel Régnier nous livre un tableau sans concession mais ambitieux. On est dans ces filets d’écriture entre mémoire et oubli.
    C’est riche en émotion, mais c’est contrôlé. Après la souffrance … la renaissance …

    • 17 septembre 2015 , 8 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est riche en sociologie et ethnologie. Une belle étude sur le Japon de ce dernier siècle, mais, il m’a manqué un brin justement d’émotion et de palpitation.

    • 17 septembre 2015 , 18 h 34 min - phil prend la parole ( permalien )

      c’est sure c’est pas sexe ni sexy !
      pauvre Bibison !

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