Indian Creek [Pete Fromm]

Par le Bison le 23 septembre 2015

« Je jetai un coup d’œil vers la rivière sinueuse, entre les parois sombres et accidentées du canyon qui découpaient déjà le soleil de ce milieu d’après-midi. Il n’y avait rien au-delà de ces murs de pierre et de verdure, si ce n’est les étendues sauvages de la Selway-Bitterroot, à l’infini. J’étais seul, au cœur même de la solitude. »

L’été approchant, j’avais déjà prévu de boucler mes valises, mon but ultime : lézarder sur une plage de sable fin à l’ombre des palmiers, à regarder quelques culs bien alléchants prenant le soleil, à mater quelques naïades sortant de l’eau au bikini mouillé et transparent. M’enfiler des punchs cocos et  m’enfiler des naïades. Et puis, je ne sais pas ce qu’il m’a pris… Un coup de soleil, j’ai lu une petite annonce dans le journal pour un job d’été, son but ultime : surveiller pendant plusieurs mois une rivière afin que les œufs de saumon puissent survivre jusqu’à leurs éclosions. Passionnant. Enrichissant même. Je me vois déjà dans cette contrée sauvage et hostile, à chasser l’élan, à boire un mauvais whisky autour d’un feu de bois que j’ai allumé en frottant deux bâtons, pendant que les loups hurlent la mort de l’autre côté de la rivière. Je m’imagine déjà dessiner des mandalas sur la neige fraîche avec mon jet d’urine fumant de sa tiédeur. Un petit coin de paradis, en somme, et côté boulot, cela consiste juste à casser la glace du bassin à têtards. 15 minutes de taf, 23 heures et quatre cinq minutes de glandouille. Mais attention, pas n’importe quelle glandouille. Du genre glandouille extrême où il n’y a strictement rien à faire, où l’on s’emmerde ferme, seul, absolument seul, terriblement seul, sans même un épisode de ma série préférée à mater, et j’abandonne l’idée de voir le cul des autochtones – là-bas, il n’y a que de vieux trappeurs grincheux ou de vieux chasseurs alcooliques. Tout juste si je peux écouter le vent s’engouffrer dans les pans de ma tente. Ah oui, j’avais oublié cette précision, ni maison, ni mobil-home cinq étoiles, camping sauvage dans une tente, chiotte mixte derrière le grand érable, lumière tamisée à la bougie où il manque juste une gonzesse pour se réchauffer le dard qui a tendance à rapetisser avec les températures s’engouffrant dans les négatifs. La solitude du solitaire.

« En acceptant de venir ici, j’avais dans la tête une vague idée de liberté : n’obéir à personne, ne faire que ce que je voulais. Il me semblait maintenant avoir négligé le fait tout simple que, même si je pouvais faire tout ce qui me chantait, et à n’importe quel moment, il n’y avait rien à faire. »

Dans la vie, il faut faire les choix, genre tirer à pile ou face le sens de sa vie ou le chemin de ses études, ou tirer à la courte paille la serveuse blonde pas très futée mais que ses gros seins lui pardonnent tous ses défauts. Je ne me souviens plus pour quelle raison mes études se sont tournées vers la biologie animale, toujours est-il qu’un concours de circonstance aussi fortuit qu’une belette prise dans un de mes pièges me donne rendez-vous avec cette nature enneigée où le bruit de mes pas dans la neige étoufferait n’importe quel cri de jouissance d’une serveuse blonde aux gros seins. Mais je divague, la solitude ça force les hallucinations – à moins que cela soit le whisky frelaté – et mon esprit s’éparpille dans les cimes enneigées de ce territoire inexploré par l’âme humaine. D’ailleurs, faut-il être saint d’esprit pour aller s’enfermer dans cette immensité blanche alors que ton esprit s’hypnotise devant les seins de cette serveuse de l’Idaho.

« Je préférais l’exploration en solitaire, observant ce qui se donnait à voir sans l’aide d’un guide pour me dire quoi regarder, sans rester collé à un groupe de citadins ignares. Mon père appelait ça traînasser. Traînasser dans les bois.

Je n’avais jamais entendu parler de biologie animale, mais à mes oreilles, ce mot sonnait comme une promesse de traînasseries sans fin. Dans une deuxième série de décisions inconsidérées, j’envoyai une candidature unique dans une seule université. »

Traînasser. Dans les Rocheuses en plus. Putain, si c’est pas prendre son pied ça ! Partager son petit-déjeuner avec des lynx, manger du steak d’élan découpé au silex, décongeler des pancakes sous les aisselles. La vraie nature que je te raconte là. Sauvage en plus. La nuit est froide, elle est sauvage-age… Un hiver au cœur des Rocheuses, c’est long et c’est gelé – et pour les esprits détraqués, je ne te parle pas de mon sexe aussi dur que gelé et qui se réchaufferait bien à tes côtés, que tu sois serveuse ou pas. Faut que j’arrête de faire une fixation sur les serveuses et leur tour de poitrine, sinon tu vas penser que je suis un obsédé – alors que pas du tout.

« Il faisait toujours nuit noire à Magruder lorsque je me réveillai. J’allai à la porte pour juger du temps. Le ciel était si proche, si clair que les étoiles semblaient à portée de main. Mais je ne levai pas le bras. On aurait dit que les étoiles étaient l’essence même du froid, qu’elles pouvaient vider la moindre trace de chaleur de toute chose vivante. »

« Indian Creek », caviar de saumon et steak d’élan.

Au cœur des Rocheuses

pour Les Passions de Chinouk et son challenge récit de voyage

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.

26 commentaires
  1. 23 septembre 2015 , 22 h 20 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    THE Livre ! S’il ne devait en rester qu’un, pour moi ce serait celui-là ! jamais un livre ne m’a autant parlé, et ton délicieux article m’a donné envie de me replonger dedans. Vivement cet hiver.

    • 23 septembre 2015 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Parfait, l’hiver c’est pour bientôt. Plus que quelques semaines à attendre la neige tomber…
      Mais putain, c’est vrai qu’il est délicieux ce bouquin, comme des pancakes décongelés sous les aisselles. J’espère qu’il me reste du sirop d’érable !

  2. 24 septembre 2015 , 3 h 33 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je croise sans cesse ce récit de voyage chez les libraires, maintenant il me reste plus qu’à lire ce bijou dont tu parles si bien! En mangeant des crêpes au sirop d’érable, de préférence. Une lecture pour goûter à la solitude des grands espaces et voyager dans le fin fond des Rocheuses sans se faire piquer par les bibittes ou manger par un ours.

    « Je m’imagine déjà dessiner des mandalas sur la neige fraîche avec mon jet d’urine fumant de sa tiédeur. » – j’te le conseille pas, tu vas t’la geler!!!

    « Juste une gonzesse pour se réchauffer le dard qui a tendance à rapetisser avec les températures s’engouffrant dans les négatifs » – paraît qu’il y a des bonnes combines de laine pour ça, à moins que la friction du bout de bois suffisse…

    • 24 septembre 2015 , 10 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      maintenant il me reste plus qu’à lire ce bijou

      N’oublie pas la réserve de sirop d’érable, ça peut être utile pour les pancakes ou les ours.

      tu vas t’la geler!

      J’trouverai bien une bonne âme pour me la réchauffer !

      paraît qu’il y a des bonnes combines de laine pour ça

      une bonne gonzesse vaut les meilleures combines de laine !

    • 25 septembre 2015 , 20 h 44 min - phil prend la parole ( permalien )

      moi aussi va falloir que je le lise ce livre zen !

  3. 24 septembre 2015 , 7 h 16 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Entre les oeufs de saumon et les filles sur les plages tu as choisi ton camp camarade :-) Il suffit juste de faire le bon choix.
    Je n’avais pas pensé à cette option pour les mandalas ;-) Enfin, moi, je vais me contenter d’un feutre ou d’un crayon.

    • 24 septembre 2015 , 10 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tout est une question de choix, autant dans la bière que dans le livre et même de pisser dehors.

  4. 24 septembre 2015 , 8 h 51 min - manU prend la parole ( permalien )

    Ben oui, c’est vrai quoi, alors que pas du tout…

    C’est quoi ta série préférée ?

    J’avais déjà envie de le lire celui-ci et maintenant, à cause de toi, par ta faute, ta très grande faute, que dis-je, ta terrible faute, j’ai très très très très envie de le lire !!! ;)

    Euh sinon pour moi, pas de pancakes, ça ira… :D

    • 24 septembre 2015 , 10 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      alors que pas du tout

      Voilà quelqu’un qui me comprend !

      j’ai très très très très envie de le lire !

      Mais comment se fait-il que tu ne l’ais pas encore lu, là est toute la question et tu ne peux t’en prendr qu’à toi même, petite grenouille qui gêlerait dans l’Idaho.

      pour moi, pas de pancakes, ça ira

      Tu n’as plus de sirop d’érable, c’est ça ?

    • 24 septembre 2015 , 18 h 59 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      manU pour info :

      Le sirop d’érable c’est sur les pancakes !

      :D

  5. 24 septembre 2015 , 18 h 17 min - princecranoir prend la parole ( permalien )

    Au loin, j’entends couler une rivière… Me revoilou, car comment demeurer plus longtemps à l’écart de ces proses alcoolisées, de l’attraction de la chair, de l’appel de la forêt. Rien qu’à te lire, me monte une furieuse envie de p… artir chasser le caribou dans la neige, avec ma peau de castor vissée sur le chef.

    • 24 septembre 2015 , 21 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ces proses alcoolisées

      Tiens parlons-en de cette Maredsous Triple, une bénédiction divine avec sa couleur si dorée qu’on dirait de l’or, avec son corps si doux et épicé qu’on dirait les hanches d’une blonde épicée.

    • 25 septembre 2015 , 20 h 44 min - phil prend la parole ( permalien )

      Ahhh la Maredsous Triple, quelle bière d’Abbaye !
      Couleur d’or, douceur et pourtant 10 volts ! et avec longue finale en bouche hummmmmm

  6. 24 septembre 2015 , 19 h 19 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    5 étoiles !
    Je suis très intriguée par ce livre parce que je me dis que l’auteur doit écrire sacrément bien. Raconter la solitude d’un homme face à une étendue de glace à perte de vue et tenir ainsi des centaines de pages… wahou …!!!

    Je pense qu’à un moment donné de notre vie nous avons tous besoin de solitude et de se retrouver face à des choses vraies, des choses existentielles loin du superflu, face à soi. J’aimerai beaucoup tenter l’expérience mais surement pas à -40.

    Une île déserte, sur une plage abandonnée, coquillage et crustacés… 
    Bronzer nue sous les palmiers, me nourrir de noix de coco et faire pipi sur le sable en dessinant des mandalas…. Le pied !

    Dis, est ce que j’ai le droit d’amener mon portable, mon monoï et quelques livres ?

    Ben quoi t’as bien du caviar toi !!!!!!

    • 24 septembre 2015 , 22 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      5 étoiles ? Je n’en ai mis que 5… si j’avais pu, j’aurais pu en mettre 10. Parce que Pete écrit foutrement bien. La solitude d’un homme ou la courte vie d’un têtard dans un bassin hostile rempli de dangers. Tu n’imagines pas le nombre de pertes qu’il peut y avoir dans ces têtards, autant que pour des spermatozoïdes. C’est dire la sélection !

      Trop chaude, l’île déserte, je te propose de te rouler nue dans la neige fraiche, c’est bon pour le corps et c’est une expérience à vivre. Oublie le punch-coco, je te propose de la zubrowska sans glace et de délicieux pancakes que je pourrais réchauffer sur la chaleur de ton corps.

  7. 25 septembre 2015 , 11 h 42 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    C’est un roman que j’ai adoré et dévoré :)

    • 25 septembre 2015 , 19 h 51 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      dévoré comme des pancakes décongelés sous les aisselles. :)

    • 25 septembre 2015 , 20 h 40 min - phil prend la parole ( permalien )

      va falloir consulter Bibi …
      y a quelquechose la avec cette histoire de pancakes décongelés sous les aisselles …

    • 26 septembre 2015 , 14 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu apprendras que par -40°C, la seule manière de décongeler des pancakes reste les aisselles…

    • 26 septembre 2015 , 21 h 30 min - phil prend la parole ( permalien )

      ben tu vois, j’aurais visé plus bas !

  8. 31 janvier 2016 , 20 h 28 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Je viens de le terminer… Ta chronique dit tout, et le dit bien. Je vais te citer, mon vlimeux!

    • 31 janvier 2016 , 22 h 37 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Vlimeux ! Tabarnak… Ça veut dire quoi, ça ? Encore un nom d’oiseau du grand Nord ?! :)

    • 31 janvier 2016 , 22 h 54 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

      Vlimeux? Ça veut dire la même chose que mon «ratoureux». Ça t’aide en maudit, ça, hein!!!
      Et on est loin des oiseaux! Sache au moins que ce sont de doux mots amicaux!

    • 31 janvier 2016 , 22 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Vlimeux, ratoureux… On n’est pas de la même planète :)

    • 1 février 2016 , 4 h 39 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

      J’ai pourtant des racines françaises. Mes très très lointains ancêtres viennent de Bretagne.

    • 1 février 2016 , 21 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais la Bretagne, c’est plus vraiment la France :D

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