24 heures de la vie d’une femme [Stefan Zweig]

Par le Bison le 1 octobre 2015

Catégorie : 3 étoiles, Europe

Ce matin-là, après un rapide petit-déjeuner, petit café, petite tartine, même pas le temps pour une petite branlette, je dus prendre le train pour une destination inconnue, vers un quai de gare froid balayé par un vent à faire voler les pétales de roses d’un bouquet imaginaire. Il doit être 10h02, la précision se doit d’être importante parce qu’une partie de ma vie sera bousculer ce jour-là. « Je vous ai déjà dit que je voudrais vous raconter un seul jour de ma vie : le reste me semble sans importance, et ennuyeux pour tout autre que moi jusqu’à mes quarante-deux ans, il ne m’arriva rien que de tout à fait ordinaire. » Mais je n’en dis pas plus, il faut garder le mystère de ces instants. Certains ont une passion pour les mains, reconnaissables parmi mille, je les imagine donc jouant au tarot, maniant les cartes avec préciosité comme certaines manieraient des aiguilles à tricoter. Mais moi, c’est surtout les jambes, longues et fines. Bien sûr, sur un quai de gare, cela ne saute pas immédiatement aux yeux, à moins que le vent soit complice de ma lubricité, faisant doucement voler les pans de sa jupe. J’ai une imagination fertile, et je les caresse de mes mains, à la vue de tous, c’est ça qui est si bon dans mon imagination c’est que je me permets tout, ni tabou ni retenue. Mais avant de voir ses jambes et de parcourir de mes dix doigts ses cuisses et son intérieur, un sourire m’éblouit, à m’en faire cligner les yeux tellement il est lumineux. « Tout me paraissait sans éclat, terne et effacé, tout me semblait obscur en comparaison du feu jaillissant de ce visage. […] Une lumière brutale étincela dans ses yeux. » Que j’aimerais plonger dans ce regard, sonder cette âme au moment où je la pénètre lentement y découvrir le feu de la passion. Alors pour le moment, je me contente de fermer les yeux, aveuglé par ce drôle de sentiment qui embrasse la passion chaude et déroutante insufflée par ce vent du Sud. « Déjà pendant toute la soirée, le vent avait rassemblé au-dessus de la mer de lourds nuages printaniers chargés de vapeur : on sentait, avec ses poumons et avec son cœur, que le ciel était lourd, oppressant. » Le rythme battait à l’intérieur de ma cage thoracique. Les tambours du Bronx en version furieuse. Tout se déchainait à l’intérieur, l’estomac serré comme si un vieux loup de mer s’était exercé aux différents nœuds marins, l’afflux sanguin crépitant de ses millions d’hématies, les jambes qui flagellent, les aisselles qui coulent. Bref, les prémices d’une passion. « Et combien je brûlais de m’abandonner, de m’abandonner toute, je ne le sentis que lorsque je fus seule avec moi-même, lorsque la passion qui, un instant auparavant, exaltait encore son visage illuminé et presque séraphique, fut retombée obscurément dans mon être et se mit à palpiter dans le vide d’une poitrine délaissée. » M’abandonner comme je le ferai face à une Paulaner, blonde brune ou rousse, ou devant un champ d’Edelweiss que je n’ose cueillir. S’assoir à la terrasse d’un café, oublier le café viennois ou les viennoiseries autrichiennes, danser une valse ou chalouper sur un air de Krautrock. Plonger mon regard dans la mousse ou dans son décolleté, décoller les yeux de cette mousse pour fixer son regard dans le mien et ne pas en perdre une miette de ce croissant viennois et de cet instant intense où deux êtres se découvrent pour la première fois et se laissent envelopper par cette passion qui n’a de déraisonnable que son envie de bonheur. « Une sorte d’ivresse ravie et enthousiaste tourbillonnait dans mon sang ». Je titube de nouveau sur le quai de gare, le vent souffle toujours s’engouffrant entre les rails et faisant s’envoler les fleurs d’edelweiss sorties de ma bière blanche. L’heure de reprendre le train.

Bref, je t’avais prévenu dès le début, la vie d’un bison n’est pas passionnante, surtout dans ses quarante-deux premières années. « Vieillir n’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé. » Une fois compris, je peux m’abandonner à la passion sans me retourner. Tu vois, 24 heures de la vie d’un bison n’a rien d’excitant hormis pour soi-même. Tu préféras certainement suivre les 24 heures de la vie de Jack Bauer ou les 24 heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig. Et pourquoi ne pas aller voir sa version théâtrale avec Clémentine Célarié ou le rouge à lèvres de Chris

« 24 heures de la vie d’une femme », plus passionnant que celles d’un bison.

15 commentaires
  1. 2 octobre 2015 , 3 h 54 min - Sido de errances immobiles prend la parole ( permalien )

    :) :) :)

    • 2 octobre 2015 , 18 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      tu as raison, 24 heures, ne mérite pas plus tant la vie d’un bison peut être pathétique…

  2. 2 octobre 2015 , 14 h 01 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    « …cette passion qui n’a de déraisonnable que son envie de bonheur.»

    Ouh que je ne suis pas d’accord avec cette phrase ! Ai-je le droit de pousser mon coup de gueule ? Tant pis je prends le gauche !

    Je me suis levée ce matin en me disant :
    -Tiens si j’étais raisonnable ce matin ! Juste un peu de bonheur siouplait ! Quoi, un peu c’est déjà beaucoup trop ? Bon ben juste de quoi rester en vie alors et je garde le meilleur du bonheur pour l’au-delà on ne sait jamais !

    Je n’ai pas envie d’être raisonnable moi ! Est-ce si déraisonnable que de vouloir être heureux ?
    Moi je veux de la passion et du bonheur en grande quantité, tous les jours que Dieu fait. Mais « Mon raisonnable » est d’apprécier chaque petit bonheur du quotidien : Mon coq des collines qui chante le matin, (bizarre il ne chante que le dimanche, c’est qu’il doit être raisonnable ^^), mon cadeau offert sur le rebord d’une cheminée, une carte postale du Japon rempli d’Espoir, un petit mot glissé dans mon Bento, lire tes chroniques et des tas de petites merveilles qui rendent mon quotidien heureux.
    Cela fait il de moi un être déraisonnable ? :D

    Ou peut être faut il faire comme Suzanne Clément pousser une gueulante de Tabarnak de Câlice da merde pour avoir un tant soit peu de bonheur raisonnable !

    J’éviterai de poser la question à mon petit prof de philo en herbe, elle risquerait de me séquestrer tout ce WE avec sa thèse et son antithèse ;-)

    « Vieillir n’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé. »
    J’aime cette phrase, mais je rajouterai « et n’avoir pas peur de l’avenir … »

    Voilà c’était mon coup de gueule du vendredi !

    A qui le tour ? ;-)

    Rahhhh ça fait du bien de ce lâcher un peu :D

    P-S Sacré billet et merci Bibison pour le lien ;-)

    • 2 octobre 2015 , 18 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu veux pas une boule de glace nappée de sirop d’érable ?

  3. 2 octobre 2015 , 19 h 36 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    J’aime beaucoup Zweig mais ce n’est pas mon préféré de lui ^^

    • 2 octobre 2015 , 20 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      pareil… J’en ai lu des plus prenants, des plus passionnés, des plus fous.

  4. 2 octobre 2015 , 21 h 43 min - manU prend la parole ( permalien )

    @ Chrisdu26: Tu veux pas 2 boules nappées de sirop d’érable ?… ;)

    Et sinon 24 heure de la vie d’une bisonne, c’est comment ?

    • 2 octobre 2015 , 22 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça me donnerait envie de m’épiler et de me mettre au crochet.

    • 2 octobre 2015 , 23 h 03 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      @ manU & Bison

      Gna gna gna …..Et ça vous fait rire ! pffffttttttt

      ;-)

  5. 3 octobre 2015 , 3 h 00 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je l’ai lu il y a un moment déjà, je ne m’en souviens plus très bien, mais une chose est certaine, si cette nouvelle a laissé une trace en moi c’est qu’elle m’avait touchée. Quel grand auteur c’était ce Stefan Zweig! Je me souviens aussi de La confusion des sentiments, Amok, Le joueur d’échec, Ivresse de la métamorphose. Son univers était tellement riche, porté vers l’introspection. Un Bison qui tricote je paierais cher pour voir ça!..

    • 3 octobre 2015 , 14 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Riche mais ma préférence reste sur Amok ou Le joueur d’échec. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Je tricote les corps, à l’endroit, à l’envers…

    • 3 octobre 2015 , 16 h 13 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Amok est ma favorite! <3
      Pour le tricot, attention quand même de n'pas "sauter" une maille en rentrant avec tes gros sabots plein d'poussière…

    • 3 octobre 2015 , 19 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      tout le plaisir est justement de sauter une maille.

  6. 4 octobre 2015 , 13 h 55 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Tu as passé 24 heures de la vie d’une femme… tu en as profité pour te peloter les nénés au moins ?? :D

    • 4 octobre 2015 , 14 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bien sur ! A en avoir une grosse érection ! :)

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