Je suis un écrivain frustré [José Angel Mañas]

Par le Bison le 4 septembre 2015

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Le syndrome de l’écrivain raté. Je me contente d’écrire des chroniques sur des bouquins, j’y rencontre même un certain succès, des assidus et assidues à mes mots, à mes saloperies, à mes obsessions. Et si j’écrivais un livre, comme un vrai écrivain. Je m’installe à mon bureau, sort une feuille blanche, aussi immaculée que les neiges éternelles, aussi laiteuse que mon sperme après maturation de plusieurs jours. Je me sers un verre de Quilmès, sentant les encouragements dans les yeux et le sourire d’Ana. Mais rien n’y fait, ni son cul ni ses jambes ne remplissent les pages d’un quelconque intérêt. Allons boire un verre dehors. Allons voir les étoiles scintiller dans le ciel, cette lune plonger son regard dans le décolleté d’Ana pendant que je lui soulève sa jupe. Je n’arrive pas à écrire mais peut-être que je pourrais quand même la baiser, pour vider ma frustration et gicler un flot d’inspiration à sa figure encore souriante.

« nous rentrâmes tous les deux enlacés, zigzaguant d’un côté à l’autre de la chaussée. Ana se mit à rire en voyant le mal que j’avais à ouvrir la porte de l’immeuble : ‘Tu es bourrée. Laisse moi faire’. Je lui confiai les clefs et pendant qu’elle s’efforçait d’ouvrir, je soulevai sa jupe et baissai sa culotte. La rue était sombre et peu passante. ‘Eh, on est encore dehors ; attends qu’on soit montés.’ Ana rit encore plus fort pendant que nous nous embrassions et que nous entrions dans le hall. Elle me caressa l’entre-jambe et repartit à rire joyeusement. ‘ Ouah ! Ça c’est du solide ! Si à chaque fois que tu écris, tu te mets dans cet état, ça va être Byzance !’ Dans l’ascenseur, je continuai à la chauffer. ‘Attends, attends’, fit-elle en écartant ma main. Nous entrâmes dans l’appartement en riant et en trébuchant, nous nous traînâmes jusqu’au lit, nous déshabillâmes en toute hâte et commençâmes à baiser.

- Je t’aime me dit Ana à l’oreille au moment où j’éjaculai violemment. »

Marian et son insolente jeunesse. Elle me prend pour un Dieu avec mes critiques salaces et bourrées de mon sentiments, abandonnant les images éculées du romantisme pour les remplacer par de l’instinct, du primitif et de l’Amour, avec un grand A comme bAise et bAnde. Elle veut que je lui corrige son manuscrit, la prétentieuse. Mais que veux-tu, elle a une belle paire de jambes et un sourire qui rend si bête un homme assoiffé par une envie irrépressible de lui écarter ses cuisses. Dès les premières pages, j’ai la conviction de tenir en main l’instrument de ma renommée, un chef d’œuvre qu’elle ne pourra pas signer de sa propre main trop frêle, trop jeune. Elle ne le mérite pas, alors que moi…

Moi, je bascule dans la folie, je m’enferme dans mon bureau, retape les pages de son manuscrit et échafaude un plan diabolique, à mon sens. Je m’apprête à faire un crime parfait. Marian ne doit plus être. Je dois la séquestrer jusqu’à ce qu’elle comprenne que c’est uniquement pour son bien si je lui « emprunte » ses mots, ses phrases, ses idées. Jusqu’à ce qu’elle me remercie même parce qu’elle tombera forcément amoureuse de moi, un jour. Jusqu’à ce que j’en ai marre de lui ramasser la merde qu’elle défèque si odieusement dans cette cave insalubre qui lui sert de cachot temporaire. Et un jour, je serais encore plus célèbre que Bukowski, plus respecté surtout et plus admiré par une horde féminine prête à baiser mes pieds et à descendre mon pantalon en lin.

« Bien entendu, dès que je serais célèbre, je quitterais Ana. Elle ne me serait plus d’aucune utilité, parce que j’aurais assez d’argent pour me payer une petite villa dans un quartier résidentiel, avec piscine jacuzzi et quatre thaïlandaises qui me feraient des massages tous les jours, et, tous les soirs, une pute de luxe ou peut-être un top modèle. Je ferais tout ce qu’il faudrait pour devenir un mythe. Je laisserais de côté tous ces bavardages conceptuels pour devenir le nouvel écrivain maudit : une sorte de Burroughs, Bukowski et Henri Miller à la fois. »

Le lecteur est donc pris entre deux feux : la comédie burlesque et le thriller. C’est assez déstabilisant et crée un réel climat oppressif. C’est du moins l’avis de Sandrine en Tête de Lecture affichant la connivence entre le lecteur et l’écrivain pour destabiliser les deux dans un monde basculant vers la folie burlesque et le thriller psychologique.

« Je suis un écrivain frustré », porque soy un bisonte frustrado.

15 commentaires
  1. 5 septembre 2015 , 6 h 36 min - Sandrine prend la parole ( permalien )

    Excellente chronique ! Tu tournerais pas Harrison toi ? :-)

    • 5 septembre 2015 , 12 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je vieillis autant que l’accroissement de la libido du vieux Jim…

  2. 6 septembre 2015 , 13 h 45 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Hahahaha « aussi laiteuse que mon sperme après maturation de plusieurs jours » mais faut noter une telle phrase !! :P

    Je ne lirai pas ce roman, mais si je le vois en librairie, je penserai à toi et à ton sperme… :lol:

    • 6 septembre 2015 , 14 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Prends note. C’est un bon cru. De quoi penser à moi dans toutes les librairies dignes de ce nom. Je note surtout que tu dis non pour le roman mais pour le sperme tu y réfléchis encore…

    • 10 septembre 2015 , 15 h 13 min - phil prend la parole ( permalien )

      enrichi de vitamines et de minéraux par la consommation de bières …sans les bulles, il les traîte autrement !

  3. 6 septembre 2015 , 14 h 42 min - Cristina prend la parole ( permalien )

    Eres un Bisonte frustrado para nuestro placer mas grande !
    Un livre très tentant et je suis déjà soucieuse d’en connaître la fin.
    Si je peux me permettre Bibison pas d’accent dans QUILMES. Le « E » en espagnol se prononce d’office «é ». D’ailleurs si tu remarques bien, un espagnol qui parle français finis toujours les mots en « E » par le son « é » impossible pour lui de le prononcer autrement.

    -Holà me llamo Cristina no soy frustrada pero me gustaria mucho beber una Quilmes con usted.
    -Bonjour jé m’appel Christiné jé né souis pas frustré mais jé boirais bien una Quilmes avec vous ;-)

    Salud Hombre :D

    • 6 septembre 2015 , 14 h 49 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Parce que tu serais du genre guapa que bebe una quilmes ?

  4. 7 septembre 2015 , 18 h 08 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tabarnak quelle atmosphère dans ton roman! J’sais pas pourquoi mais en lisant ton billet je pense au Silence des agneaux, pourtant y’a aucun lien entre les deux et y’en a sans doute un plus hard que l’autre, c’est évident. Mais peut-être aussi que c’est cette atmosphère de séquestration, toute cette oppression qu’on ressent, et ces hommes qui sombrent dans la folie. Voilà c’que ça donne des gars en manque de sirop d’érable, deviennent frustrés et perdent la boule! Bobo sous la pelouse comme on dit ici. J’aime trop ces personnages cinglés, il pourrait vraiment me plaire ce livre.

    « Je dois la séquestrer jusqu’à ce qu’elle comprenne que c’est uniquement pour son bien si je lui « emprunte » ses mots, ses phrases, ses idées. Jusqu’à ce qu’elle me remercie même »

    WOW! Non mais quel gars généreux quand même! Tabarnak!!! :D

    • 8 septembre 2015 , 9 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      cette atmosphère de séquestration, toute cette oppression qu’on ressent, et ces hommes qui sombrent dans la folie.

      Je ne sais plus si j’ai un jour parler de Prisoners de Denis Villeneuve, mais ça ressemble à cette phrase… Le manque de sirop d’érable conduira un jour l’humanité à sa perte.
      Bobo sous la pelouse. Excellent !!

    • 10 septembre 2015 , 2 h 23 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Prisoners, quel film excellent! Et ces scènes dans les toilettes que je n’suis pas prête d’oublier, tabarnak!
      Le manque de sirop d’érable conduit déjà l’humanité à sa perte. Si un jour il ne traverse plus l’océan (comme la BdC), la FdM aura sonnée :D

    • 10 septembre 2015 , 15 h 15 min - phil prend la parole ( permalien )

      un lien avec le silence des agneaux?
      On est entrain de la perdre là ! vite du sirop d’érable svp …

    • 10 septembre 2015 , 18 h 36 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      PTDRRRRRRRRRRRRRR (aucun lien) :D
      En effet, le monde court à sa perte et moi j’suis déjà perdue! Sortez-moi l’sirop tabarnak!!!

    • 11 septembre 2015 , 9 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      enfermée dans un igloo tout un été… voilà ce que ça donne…

    • 12 septembre 2015 , 2 h 36 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      …sans lumière, sans nuage d’Unibroue à l’horizon, sans BdC, je suis perdue…….

    • 12 septembre 2015 , 12 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      vite un Pink Floyd !

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