En même temps, toute la terre et tout le ciel [Ruth Ozeki]

Par le Bison le 29 juillet 2015

Comme une bouteille à la mer.

Une boite à bento échoue sur les rivages de Colombie Britannique. A l’intérieur un journal intime écrit en japonais qui appartenait à une jeune adolescente japonaise. En vieil obsédé que je suis, je l’imagine déjà dans sa tenue de lycéenne, jupe au-dessus du genou et longues chaussettes blanches.

« Donc, si vous êtes du genre à aimer les trucs bien dégueulasses, je vous le demande, fermez ce livre et passez-le à quelqu’un d’autre, votre femme ou un collègue. Vous vous épargnerez un mauvais moment. »

Autant dire que je referme de suite ce bouquin et que je refile le journal intime de Nao à ma voisine Ruth, d’autant plus que mon niveau de japonais connait ses limites.

Mais avant, je m’assois, la respiration posée. Posture de zazen pour laisser défiler les mots de Nao, laisser s’envoler les images de Ruth. Pour laisser m’imprégner de cette double atmosphère mi-japonaise mi-canadienne, la tristesse des êtres, la quête spirituelle des autres. Pour sentir le parfum irradié du Japon post-Fukushima qui s’entremêle à celui des pins et d’iode de la Colombie Britannique. Tabarnak – fallait bien qu‘il sorte, celui-là !

Et pour ressentir les émotions de ce témoignage.

A l’instar de Ruth, je découvre, au rythme des pages, la vie de Nao, cet être presque impersonnelle ignorée de tous, transparente pour tous, humiliée par tous. Pourtant, elle trouve la force de survivre, grâce à sa grand-mère Joki, une bonzesse centenaire, adepte de textos, son grand-oncle kamikaze dont elle découvrira certains carnets secrets datant de la guerre ou son propre père, tendance hikikomori porté fortement sur le suicide.

Un roman qui s’effeuille comme quand on ouvre un tiroir et qu’on renifle les dentelles d’une jeune femme. Chacune a son propre parfum, son histoire, ses images, et ses fantasmes. Entre la réalité et l’onirisme, les mots se mélangent et s’emmêlent, je pense forcément à Murakami en version féminine, même si je n’aime pas comparer les auteurs entre eux.

« Voilà ce qu’en dit le maître zen Dogen :

Pense à ne pas penser.

Comment penser à ne pas penser ?

La non-pensée. Là est l’art essentiel de zazen.

Tout ça n’a pas beaucoup de sens, à moins de vous asseoir et de le faire. Je ne vous oblige pas, hein. Je vous dis juste ce que j’en pense »

« En même temps, toute la terre et le ciel » est une histoire zen. Elle y parle de la société contemporaine et de ses travers, de Fukushima catastrophe tout aussi traumatisante que Nagasaki, de la Colombie Britannique à la limite d’une déforestation intensive, de la seconde guerre mondiale et de ses kamikazes, du onze septembre, du mal-être des hommes et des petites culottes de Nao – bon, je crois que sur ce dernier point, mes fantasmes prennent l’avantage sur ma spiritualité.

Entre les pages de ce carnet intime, confession d’une adolescente et d’un bouddhisme à portée de mon esprit, aux évènements du quotidien se mêlent les préceptes de maître Dogen ; je ne peux que m’assoir en zazen, attendant sans l’attendre le fameux coup de kyosaku.

« Les mots de Nao lui revinrent à l’esprit. Ou étaient-ce ceux de Jiko ? Etudier la Voie, c’est s’étudier soi-même. Non, c’était Haruki qui avait dit ça. En citant le maître Dogen qui parlait du zazen. D’une certaine manière, Ruth comprenait cette phrase. A ses yeux, le zazen se définissait comme une sorte d’observation de soi « moment par moment » censée conduire vers l’éveil. Mais ça voulait dire quoi au juste ?

S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même. Peut-être qu’en pratiquant le zazen, l’impression que nous avons d’incarner un être solide, singulier, se dissout et qu’on finit par l’oublier. Quel soulagement, de savoir que l’on est libre de déambuler joyeusement dans l’éventail quantique de tous les possibles.

S’oublier soi-même, c’est être éveillé par toutes les existences. Les montagnes et les rivières, l’herbe et les arbres, les corbeaux, les chats, les loups et les méduses. »

Et au fil de l’histoire, l’esprit se libère, les idées s’envolent, le corbeau croasse et les mots deviennent fous. Ils s’enchainent et se défilent comme les pensées de mon esprit ne s’accrochant ni à la cime des arbres ni au sommet des montagnes, tels des nuages flottant inlassablement dans l’atmosphère. Ils naviguent au-dessus des flots, ils volent au-dessus des monts, ils s’élèvent, les lettres se mélangent entre elles comme une partouze littéraire avant de s’évaporer dans le silence.

« Des sons fusionnent, se divisent, s’unissent, se dissolvent. Les mots miroitent, un nuage de fretin file et froisse la surface de l’eau. Insaisissable. Dans notre granddortoir les soldatsetmoi nous ressemblonà des poissons qui sèchentsurunétendoir…

Ce n’est pas normal, les mots sont décalés – les syllabes traînent, refusent de se dissiper, de se rendre au silence -, ils ne sont plus qu’un amas de sons, telles des voitures embouties sur l’autoroute, qui transforme leur sens en cacophonie, et sans même s’en rendre compte, elle se joint au tumulte, sans un mot, sans un bruit, d’un cri qui s’élève de sa gorge et résonne à l’infini. Le temps chancelle, la submerge. Ne pas paniquer. Tâcher de se détendre, de se décrisper, de résister à l’envie de se tendre, de s’enfuir. Mais pour aller où ? »

Où vont les mots lorsque je les lâche ? S’envolent-ils dans le ciel au grès des courants d’air. S’enracinent-ils dans la terre pour faire de nouvelles pousses de phrases qu’un esprit passant pourra cueillir à sa bonne volonté ? Se déverseront-ils dans le grand océan azuréen qui sépare la terre mais relie le ciel, ou dans l’urinoir que les carreaux de faïence reflètent de son éclatante blancheur ? Est-ce pour cette raison que je suis avare de mes mots… Mais mon silence, où s’échappe-t-il ?

« J’ai la sensation d’être une petite vague qui flotte sur l’océan déchaîné de la vie. »

« En même temps, toute la terre et le ciel », une adolescente japonaise.

28 commentaires
  1. 30 juillet 2015 , 8 h 53 min - phil prend la parole ( permalien )

    Ahhhh ca me fait plaisir ce billet !!!
    Quand j’ai lu ce livre, j’ai fait un parallèle avec des grands comme Murakami et Ogawa dans le style, la façon de nous transporter. Mais Ruth ne copie pas, elle est dans son monde, un monde de réflexion, de dénonciation d’une humanité, d’humour parfois, de quête personnelle, zen …
    Tu alternes les chapitres Nao, Ruth, Nao, Ruth comme le fait le cycle de la nature avec les vagues, le jour, la nuit …
    Passé, présent se mêle et tu effeuilles ce livre avec toute la délicatesse que tu porterais sur une jeune fille, en hésitant d’aller jusqu’au bout.
    Un livre qui nous emmène loin, entre la terre et le ciel !

    • 30 juillet 2015 , 8 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      merci petit bibi de m’avoir fait cette découverte !

    • 30 juillet 2015 , 9 h 15 min - phil prend la parole ( permalien )

      le hasard intuitif d’une quête livresque qui me l’avait déposé entre mes mains …
      En tout cas, ce fut une véritable découverte ! Je ne connaissais pas l’auteur mais un nom nipon, du Canada aux espaces libres, un décalage avec une vue du monde japonais, du zen ca ne pouvait que coller si c’était bien écrit. Et comme ca m’a transporté, je pense que ce livre mérite d’échouer là et se faire connaître non?

    • 30 juillet 2015 , 14 h 59 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Quelle atmosphère dans ton billet, une quête spirituelle et l’odeur des pins. Une poésie à fleur de mots et un retour vers soi dans une réflexion intime, à travers un reflet de société « blessé »…

      Signé Bison et tagué Bibi. Vous êtes touchants vous deux…!

    • 30 juillet 2015 , 23 h 01 min - phil prend la parole ( permalien )

      c’est les déferlantes du livres …
      rencontre intime comme on les aime …

  2. 30 juillet 2015 , 10 h 34 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    « … les lettres se mélangent entre elles comme une partouze littéraire avant de s’évaporer dans le silence ».

    Joder ! quelle claque ce billet… Tabarnak … je suis K.O. Je ne sais pas si tu es avares de tes mots, je ne sais pas combien de verres d’Aberlour tu as ingurgités pour accoucher de ce billet mais bordel que c’est bien écrit. Tu déchires souvent dans tes chroniques mais je trouve celui-ci au dessus des autres.
    Le Japon te va à merveille Bison …

    « … Où vont les mots lorsque je les lâche ? S’envolent-ils dans le ciel au grès des courants d’air. S’enracinent-ils dans la terre pour faire de nouvelles pousses de phrases qu’un esprit passant pourra cueillir à sa bonne volonté ?»

    Un verre d’Aberlour s’il te plait pour noyer, à mon tour, mon chagrin !

    Joder quelle claque !

    • 30 juillet 2015 , 23 h 02 min - phil prend la parole ( permalien )

      bien meilleur en effet qu en bioch hahaha !!!

    • 31 juillet 2015 , 17 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne sais pas si tu es avare de tes mots

      Totalement. Trop précieux pour les laisser sortir comme ça… Il faut qu’ils murissent pendant des années avant de s’enfuir dans les volutes d’un verre d’Aberlour.

      je ne sais pas combien de verres d’Aberlour

      J’ai arrêté de compter… Mais ce que je sais c’est que la bouteille est vide…

      Un verre d’Aberlour s’il te plait pour noyer, à mon tour, mon chagrin !

      Juste un ? Mince et moi qui voulais abuser de toi, après… Histoire de te mettre KO encore et faire une douce mise aux poings dans l’arrière saison des pentes du Mont Fuji.

      bien meilleur en effet qu en bioch hahaha !

      J’ai toujours été un incompris dans ce domaine. Mes compte-rendus n’ont jamais été pris à leurs justes valeurs.

    • 31 juillet 2015 , 21 h 30 min - phil prend la parole ( permalien )

      compte-rendus trop littéraire et pas assez scientifique peut être?

    • 3 août 2015 , 11 h 50 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      mensurations et fluides corporels sont pourtant des données scientifiques.

  3. 30 juillet 2015 , 21 h 15 min - Sido de Errances immobiles prend la parole ( permalien )

    ta chronique est un régal !

    • 31 juillet 2015 , 17 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      merci mais c’est le livre qui est au-delà du simple régal…

  4. 31 juillet 2015 , 21 h 11 min - manU prend la parole ( permalien )

    Poétique, lubrique, unique, du pur Bison quoi…

    • 3 août 2015 , 11 h 49 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      rien de lubrique dans l’œil du bison. Juste un pétillement à la vie.

  5. 31 juillet 2015 , 21 h 41 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Salut mon chou de Bison ! 5 étoiles, je prends le carnet, j’ai envie de noter, mais bon, vu mes piles et mes piles, je vais me la jouer modeste et ranger mon calepin…

    Tiens, à propos d’alcool :

    Un jeune homme rentre dans un bar et commande 10 whisky, le barman intrigué demande l’âge au type :
    - J’ai 18 ans ! Alors sers-moi !
    - Ok, dis le barman, mais tu dois fêter quelque chose pour prendre 10 verres d’un coup ?
    - Ouaip, je fête ma première pipe !
    - Terrible ! 18 ans ! une pipe !! je t’offre le onziéme !
    - Non merci, j’espère que 10 ça va faire passer le gout…

    • 3 août 2015 , 11 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je vais me la jouer modeste et ranger mon calepin…

      pourtant j’ai un bon whisky à te proposer… pour faire passer le goût !

    • 3 août 2015 , 23 h 11 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      En effet, quelle modestie !

      « Modeste » est ton 2eme prénom non ? ;-)

    • 4 août 2015 , 2 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Non mais je connais la valeur de mon whisky :-)

  6. 13 août 2015 , 16 h 27 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    C’est une très belle chronique qui donne indéniablement envie de lire le roman :)

    • 14 août 2015 , 9 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le roman étant nettement plus beau que cette chronique !

    • 15 août 2015 , 11 h 20 min - phil prend la parole ( permalien )

      un calinou mon bibison ?

    • 15 août 2015 , 21 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Nan ! T’es trop poilu !

    • 16 août 2015 , 11 h 06 min - phil prend la parole ( permalien )

      c mon côté ours qui ressort …

    • 16 août 2015 , 19 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ours qui pète et qui rote…

    • 22 août 2015 , 18 h 56 min - phil prend la parole ( permalien )

      non mais dit ! on est sur un reseau social là! et mon image !!!
      rentre de vacances plutôt, on est tous en attente de billets !!!

    • 22 août 2015 , 22 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      mais les nanas adorent les ours poilus et certaines nanas adorent roter après une bonne bière…

  7. 19 août 2015 , 13 h 39 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Tu en parles merveilleusement bien ! Je suis conquise.

    • 22 août 2015 , 22 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il y a de quoi… Un roman à deux voix entre deux cultures.

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