La Végétarienne [Han Kang]

Par le Bison le 20 juillet 2015

Catégorie : 5 étoiles, Asie

C’est l’histoire de ma femme qui a décidé de devenir végétarienne. A priori rien contre, je peux moi aussi me passer de bœufs aux hormones ou de poulets  à la dioxine. Sauf que, parce qu’il y a toujours des mais dans l’insatisfaction masculine, elle n’a plus de seins depuis qu’elle ne mange que de la verdure. Merde, quoi, un homme a toujours besoin de téter les seins de sa femme ! Le pire, c’est que les relations sexuelles ne l’intéressent même plus. Elle se sent devenir « végétale ». A force de ne se nourrir que d’eau fraiche. Mais sans amour, la vie n’est plus une vie.  Et en plus, au moindre rayon de soleil, elle se fout à poil pour capter l’énergie et faire monter la sève qu’elle a en elle. La tête en bas, les pieds en l’air. Une folle ! A faire interner d’urgence.

« Des tiges brunes et persistantes vont-elles pousser sur elle ? Des racines blanchâtres vont-elles s’élancer de ses mains pour s’ancrer dans la terre noire ? Ses jambes vont-elles se tendre vers le ciel et ses mains vers le noyau de la Terre ? Sa taille, étirée jusqu’au point de rupture, va-t-elle supporter ces forces antagonistes ? Lorsque la lumière descendant du ciel va traverser Yônghye, l’eau jaillissant de la terre fera-t-elle naître des fleurs dans son entrecuisse ? Son âme avait-elle eu la vision de tout ceci lorsqu’elle était ainsi dressée, les mains au sol ? »

Voilà donc la première histoire de ma vie – ou de ma femme qui ne mangeait plus rien du tout et qui par conséquent ne me faisait même plus à manger. Tu me diras, vu de ton œil lubrique, pas très passionnant cette histoire de folle plate comme une limande et qui en plus ne mange même plus de poisson. Elle est folle, elle est végétarienne. Point final.

C’est l’histoire de ce beau-frère. Rien de bien passionnant en sa personne, un peu taciturne, il est dans l’art ou un truc dans ce genre et passe son temps à monter des films amateurs. Et là, le lecteur que je suis bascule dans un autre monde, celui de la volupté et du plaisir charnel. Il tombe amoureux de cette femme, la sœur de sa femme, abandonné par son mari, laissé à l’abandon dans un asile. Une alchimie se crée, des effluves de pins se répandent dans l’atmosphère. La folle remange, sort de son asile et fait l’amour aussi sensuellement qu’un enchevêtrement de racines dans une mangrove. Moi aussi, j’ai envie de lui faire l’amour, de sentir la sève couler entre ses cuisses et déverser mon sirop d’érable en elle. Peu importe s’il n’y a pas de forêts d’érables en Corée du Sud.

« Le pénis de Chunsu dardait à présent, tandis que son visage trahissait son embarras. Elle s’est étendue doucement sur lui, sa poitrine contre la sienne. Ses fesses se sont soulevées. Il les a filmés de côté. L’espace laissé libre entre le corps de la femme, courbé comme celui d’un chat, le ventre et le sexe turgescent de l’homme avait quelque chose de grotesque, évoquant l’accouplement de deux plantes géantes. »

Tu veux une troisième histoire, celle de la sœur de la folle, la sœur de la dite végétarienne, qui ne comprend pas qu’on en arrive à de telles extrémités, qui semble aussi perdue que sa sœur, son mari, ou son beau-frère. Mais elle reste sa sœur, même dans l’incompréhension. Et les liens du sang ne se discutent pas, même si le sang se transforme en sève et que le rouge hémoglobine se colore en vert chlorophylle. Le genre de femme à se poser beaucoup de questions, mais l’histoire dépasse tant le domaine de l’imaginable qu’elle ne peut éprouver que malaise et pitié en regardant sa sœur se « transformer » en plante verte.

Je ne connaitrai jamais directement le ressenti de l’intéressée, « la végétarienne » avec ses cauchemars maculés de sang et de boucherie, mais je fantasme déjà chaque parcelle de son corps avec la furieuse envie de sortir ma tige de bambou et de laisser couler ma sève entre ses cuisses. Une telle rencontre est si improbable, une telle métamorphose si kafkaïenne, que j’ai ce besoin aussi de planter mes racines entre les siennes et de sentir cette odeur végétale d’herbe mouillée par la rosée. Han Kang signe là un roman aussi étrange qu’envoutant, aussi sensuel que bandant. Du rarement lu.

« Il l’a vue juste avant de sortir de son petit somme.

Sa peau était vert clair. Son corps était vautré devant lui, comme une feuille qui venait de se détacher de la branche et de commencer à se flétrir. […]

Il l’a retournée. Une forte lumière qui semblait provenir de son visage l’a ébloui, l’empêchant de voir la partie supérieure de sa poitrine. Il a écarté de ses deux mains ses cuisses dont l’élasticité lui disait qu’elle n’était pas endormie. Quand il l’a pénétrée, un liquide vert comme provenant d’une feuille écrasée a commencé à couler du sexe de la jeune femme. Une odeur d’herbe, à la fois agréable et âpre, rendait sa respiration difficile. Se retirant juste avant l’orgasme, il a découvert que son pénis était teinté de vert. Un jus frais, dont il était difficile de dire s’il venait d’elle ou de lui, avait colorié ses parties intimes jusqu’aux cuisses. »

« La Végétarienne », une sacrée belle plante.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Le Serpent à Plumes.

10 commentaires
  1. 21 juillet 2015 , 10 h 56 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    L écriture semble subtile et subjective et l’ histoire étrange . L art de ne rien dire ou presque et de tout imaginer.

    Je suis très tentée et 5 étoiles quand même…

    Mais dis moi … pourquoi serpent á plumes ? J ai raté un épisode ^^

    • 21 juillet 2015 , 11 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Une surprenante histoire pleine de sensualité et d’amour qui vaut sérieusement ses 5 étoiles. Avec sa part d’onirisme et d’étrangeté, onirisme qui doit prendre racine dans le bouddhisme.

      Serpent à plumes est en fait la maison d’édition. Pourquoi ce nom ? tu peux enquêter…

  2. 21 juillet 2015 , 13 h 49 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Un roman qui m’a l’air d’être tout en images, en subtilité, spiritualité, en métaphores d’amour et de sensualité. Ça me semble très beau… Je te lis et je me dis que ça donne presqu’envie de devenir une plante et de manger de la verdure à longueur de journée rien que pour vivre des moments de volupté pareils!

    Je remarque aussi que le sirop d’érable coule à flot dans les pages de ce livre, alors…

    Mais attention à la tige de bambou, c’est « cassant » quand même :D

    • 21 juillet 2015 , 21 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La tige de bambou plie mais ne rompt jamais !

  3. 21 juillet 2015 , 20 h 24 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Tu as tiré le bon lot visiblement en choisissant ce livre :-)

    • 21 juillet 2015 , 21 h 56 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Une pure merveille. Aucun regret, malgré la présence d’autre choix qui me tentaient autant. Mais un roman comme ça, on ne s’en remet jamais, on ne l’oubliera pas de si tôt…

  4. 22 juillet 2015 , 11 h 21 min - manU prend la parole ( permalien )

    Pénis, fesses, corps de femme, sexe turgescent…
    Il a tout pour me plaire ce livre !!! :D

    • 22 juillet 2015 , 22 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je sais pas… Tu es plutôt végétarien ou cannibale ?

    • 25 juillet 2015 , 11 h 21 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Et toi Bibison :

      Végétarien , cannibale ou les deux ?

      Annonce la couleur ;-)

    • 25 juillet 2015 , 14 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ruminant Cannibale !

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