Le Maquilleur d’Étoiles [Joel Cano Obregón]

Par le Bison le 9 juillet 2015

La Havane, 1978.

« Dès le premier instant, je reconnus le territoire. C’était le ghetto réservé aux folles, aux tantes, aux pédales, aux oies, aux juments, aux tutti-frutti, aux canards, homosexuels, pédés, enculés, volaille, volatile de bord de mer ou de trottoir… enfin, un océan de définitions interminable et impossible à embrasser dans toute son étendue comme cette nef dans laquelle évoluaient, telle une fourmilière sinistre, plus de soixante-dix versions du même : hommes qui aimaient les hommes ; que ça s’appelle homosexualité, inversion, pédérastie ou enculage. »

Quand on rentre dans une prison, il faut savoir se faire respecter si tu ne veux pas crouler sous les emmerdes, les immondices et surtout si tu ne veux pas ouvrir ton cul à toutes les pédales pendant le reste de ton incarcération. Une fois que tu as assimilé ce précepte, sers-toi en dès le premier jour. Et là commence le véritable apprentissage de la vie dans les prisons cubaines, enclos réservés aux pédés et aux tantes. La loi du plus fort ou du plus sournois. Rapide présentation à la Reine, perruque de Marylin et grosse dindonne, celle qui semble détenir le pouvoir de l’intérieur. Normal. Elle te demande de le sucer. Normal. Tu t’exécutes, lentement, avec la langue, et clac, avec les dents, tu lui bouffes sa bite de chienne.

« Quelqu’un ouvrit une trappe dans le plafond. Je vis la silhouette découpée sur une poignée d’étoiles, une toile d’araignée barbelée nous séparait. « Alors c’est toi, la pédale cannibale. Je savais que vous les suciez, mais pas que vous les mangiez. » La voix, surgissant de l’ombre immense, laissait résonner, entre la vibration des planètes, de la curiosité. La nuit, là-haut, était épaisse, et l’homme s’ennuyait pendant son service sous ces étoiles froides, qui me semblaient à moi insupportablement vives… Tremblent, bleus, les astres au loin. Nerveux, le cône de lumière de la lampe me chercha et finit par m’éclairer : « Tiens, ta bouffe, ça a peut-être meilleur goût que les bites », dit l’homme, et il me jeta quelque chose d’enveloppé dans du papier qui tomba avec un bruit mou. « Régale-toi, tu as foutu tout le monde dans de sales draps, mais les plus sales sont pour toi. »

Il laissa retomber la trappe violemment, mes oreilles vibrèrent. Je cherchai à tâtons la nourriture. Je n’ai jamais su ce que je me suis forcé à avaler pendant les semaines ou les mois que j’ai passés là en bas. Il arrivait toujours la nuit pour me resservir ses insultes et me jeter le paquet de déchets, ou bien il me descendait un pot d’eau suspendu à une cordelette. Un jour, il pissa, jambes écartées de chaque coté de la trappe, de là-haut, sur moi. Je sentis le choc ammoniaqué et chaud de sa vessie sur mon dos. « Un verre pour la soif. » Je reculai du peu que me permettait le cachot pendant qu’il riait, adossé aux étoiles, son rire sans visage dénonçait son excitation. Il pissa tant qu’il put, dans toutes les directions, en me poursuivant avec son jet. « Je suis Mario. Grave-toi mon nom dans la tête : le Mario. » La trappe retomba avec son claquement habituel. Un étrange tremblement s’empara de moi, mélange d’humiliation et d’impuissance ; peu à peu, il se transforma en rage, en hystérie, en folie. Ma tête tapait contre les murs rugueux et rebondissait encore, et encore. Qu’est-ce que j’avais à foutre de la raison, de la masse encéphalique et de toutes ces connexions qui ne me procuraient que tristesse et souffrances ? Il fallait éclater le caisson aux souvenirs, la boîte à raisonnement, après, les morceaux de cervelle éclabousseraient les murs, le Mario viendrait les récupérer, ferait un paquet et irait nourrir d’autres punis. Il y en avait sûrement des milliers, disséminés dans des trous à rat semblables au mien, sûrement que pendant tout ce temps je n’avais fait que dévorer la folie des autres. Je perdis connaissance, quand je me réveillai je sentis le battement lancinant sous mon front, une obscurité acide envahissait le cachot ; sans doute l’odeur de pisse de Mario. Il faisait froid, un froid de roman romantique où l’on meurt de tuberculose. Je puais de partout ; j’étais tombé sur mes propres excréments qui commençaient à s’accumuler. Le chiotte de fortune, un trou creusé dans le sol de ciment, était bouché et il n’y avait pas d’eau pour le nettoyer ni pour me laver »

Hasta siempre, comandante. Le soleil de Cuba et ses folles de nuits. 1978, La Havane. Rafaël, jeune prostitué homosexuel, un peu voyou, un peu bohème, plutôt paumé, et la rencontre avec Chichí qui lui apprendra le métier. Maquiller les vieilles divas cubaines d’avant la révolution. Un maquilleur d’étoiles, le meilleur même. Tout en poésie. Malgré la noirceur du roman, le cachot et ce maton qui lui pisse sur la gueule, il en ressort toujours une note poétique de la plume de l’auteur. Cela passe souvent par des couleurs qui chatoient le regard, ou le bruit du ressac des vagues léchant le rivage des plages cubaines, ou l’enchevêtrement des racines de cette mangrove lorsque le soleil se couche. Il y est question d’apprentissage et de survie, dans un contexte difficile. Et courageux, à moins que cela soit une intrépide inconscience mais si nécessaire pour survivre dans cette prison colorée par le sang et le sperme de ses locataires.

Tant de poésie dans tant de rage et d’inhumanité. Pendant que Fidel fume le cigare, que les pédés se font enculer dans les douches ou jouent de la lame, les cochons meurent et la lame des vagues échouent sur le rivage. D’une beauté saisissante pour cette nuit étoilée à La Havane.

« Le gardien éteignit la lumière. On entendit la sirène à travers les murs, longue, solitaire. Elle était exactement dans le ton de Rhapsody in blue, quelqu’un jouait pour que je meure dans la décence d’une nuit bleue. »

« Le maquilleur d’étoiles », le cannibale de bite.

11 commentaires
  1. 10 juillet 2015 , 13 h 52 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    On doit ressortir épuisé d’une telle lecture ! L’extrait que tu nous proposes dans sans noirceur est très beau. Et ton billet reflète tout à fait cette noirceur.

    J’imagine que dans la merde les étoiles ne doivent que scintiller plus fort…
    Un espoir infime dans l’infini …

    Si je n’avais pas autant de lectures en attente je l’achèterai bien, mais j’ai toute la vie pour ça.

    Un bon livre, un bon film un bon repas …
    Que demander de plus :D

    Ah si ! un magnifique Rhapsody in blue ! Merci pour cette très belle version !

    • 10 juillet 2015 , 14 h 51 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Certains passages sont d’une extrême beauté, une poésie dans le désespoir. Oui, c’est un beau bouquin, un peu cru, un peu violent mais d’une si belle couleur que tu vois danser les étoiles et entend chanter le cul des cubaines lorsque tu tends l’oreille vers ton verre de Cubanisto.

  2. 11 juillet 2015 , 12 h 18 min - phil prend la parole ( permalien )

    Même dans la merde y’a toujours un espoir

    • 11 juillet 2015 , 20 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tant qu’il y aura des étoiles dans le ciel, il y aura de l’espoir…

  3. 12 juillet 2015 , 9 h 04 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    L’auteur doit être fortiche pour réussir à glisser de l’humanité, de la poésie et de l’espérance dans un tel enfer.

    • 12 juillet 2015 , 18 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Seul titre traduit de l’auteur – ou peut-être même seul écrit de l’auteur, et pourtant que sa plume est belle même si par moment il m’a perdu, il a toujours su revenir à des moments de grâce et de beauté majeure.

  4. 12 juillet 2015 , 20 h 59 min - manU prend la parole ( permalien )

    Le cannibale de bite !!!!!!!!! Ben vaut mieux pas le croiser celui-là… :(

    • 12 juillet 2015 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il y a des soirs où, même après un bon repas, on se passerait de la saveur d’une bonne pipe…

  5. 19 juillet 2015 , 2 h 28 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je me dis qu’il faut un sacré talent de la part d‘un auteur pour arriver à redessiner l’inhumain avec des couleurs plus douces et une poésie des mots. Il y a le titre, déjà, qui offre un contraste à la dureté du milieu…

    Un « cannibale de bite »… quelle tabarnak de métaphore Bison! :D

    • 19 juillet 2015 , 22 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et dire que ce n’est même pas une de mes métaphores mais bien une sauvage réalité de Cuba…

    • 20 juillet 2015 , 21 h 09 min - phil prend la parole ( permalien )

      tous aux cigares … hahaha

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