Nuits Tranquilles à Belém [Gilles Lapouge]

Par le Bison le 27 mai 2015

Catégorie : 5 étoiles, Europe

« J’avais dit oui, et ensuite ma vie a changé. » Une phrase si facile à écrire. Mais quel courage, parfois il faut pour dire Oui. Un oui qui bouscule, un oui qui dérange un oui qui dénote avec la réalité.

Partir à l’autre bout de la planète. Se poser quelque part, sur une plage ensoleillée de Rio ou au bord d’une favela de Belém. Est-ce un rêve éveillé ? Atterri dans un hôtel quatre étoiles, un gamin le prend par la main, l’appelle papa et l’emmène auprès de sa mère, dans sa maison où l’électricité éclaire quand elle veut.

Alors, c’est à ce moment précis où le gamin te prend la main, qu’il faut dire oui ou non. Oser l’impensable pour ne pas briser les rêves de ce gosse et se mettre dans la peau de Luis Carlos, un coureur de jupons, abject et macho, qui avait laissé femme et enfants pour courir la gueuze et chercher l’or de Guyane.

« …c’était moi, le vrai baroudeur, le vrai « voyageur toqué », comme disait Mallarmé à propos d’Arthur Rimbaud, peut-être pas un étonnant voyageur mais un « voyageur étonné », car j’arrivais toujours dans des endroits inattendus qui n’étaient pas dans les mappemondes et peut-être même pas dans une géographie. J’avais trouvé ça, « le voyageur étonné », par hasard, au bout d’une phrase, mais c’est une formule que j’avais tout de suite adoptée, car elle est pratique et elle m’avait tiré quelques épines du pied.

J’en avais même parlé au grand Nicolas Bouvier. Je lui avais dit qu’un vrai voyageur ne peut pas revenir chez lui car il ne sait plus quel chemin il doit emprunter et, d’ailleurs, il n’y a pas de chemin. »

Il y a plusieurs façons de voyager. Prendre un sac à dos, crapahuter montagnes et déserts et découvrir chaque soir un nouveau panorama enchanteur au prix d’une chemise puant la sueur et d’ampoules aux pieds cornés. S’isoler dans une cabane au bord d’un lac et boire de la vodka, du soir au matin, du matin au soir, pour découvrir – ou tenter – l’intérieur de son âme. Se poser dans un lieu et se fondre lentement dans l’atmosphère jusqu’à ce que les passants te prennent pour l’un des leurs. Gilles Lapouge, grand voyageur, est adepte de cette troisième pensée. Celle de découvrir le pays en se mêlant à la culture et au peuple. Celle de tenir la main d’un enfant, celle de faire l’amour à cette « inconnue » qui fut « sa femme » dans une précédente vie, celle de l’inconnu qu’il remplace, celle de me proposer un voyage intime au cœur de Belém pour des nuits si tranquilles et si paisibles que mon cœur et mon âme semblent se perdre au milieu de la profondeur de cette nuit sans étoiles.

« La nuit était là. Nous en avions pour douze heures. Une nuit cadenassée. Fermée à double tour. Voilà une supériorité de l’Europe. En France, nous avons mille nuits et, dans chaque nuit, des centaines de nuits. Nous avons le choix. Une nuit de Paris et une nuit de Limoges, vous n’allez pas me raconter que c’est la même nuit ! Au brésil, ils n’ont qu’une seule nuit. Et un seul noir, un noir dur et luisant, comme une carapace d’insecte, un noir indélébile. Mais les nuits du Brésil ont aussi des avantages. Elles sont plus infinies que les nôtres car elles n’ont pas autant d’étoiles, et j’ai toujours aimé les nuits quand elles sont grandes. »

Gilles Lapouge, fidèle parmi les étonnants-voyageurs de Saint-Malo, grand ami de Nicolas Bouvier avec qui il conversait, m’a profondément bouleversé avec sa plume et sa prose. Quelle claque et surtout quelle envie de découvrir les nuits noires de Belém. Jamais une telle aventure ne m’avait été proposée. Et pourtant j’aime bien chevaucher monts et femmes pour découvrir de nouveaux univers à mon horizon. Mais, là, ce fut une rencontre bouleversante, celle avec un auteur qui philosophiquement m’a profondément plu et attendri. Oui, il y a différents voyages, celui-ci en est un des plus beaux. Une façon de s’approprier un lieu, et de découvrir les autres en même temps que soi-même. Il y a tant à apprendre sur soi à travers le regard de cette femme, de ce gamin, de ce passant, de cette pute ou ce barman.

« L’obscurité supprimait les pays. J’étais seul. Il ne restait que des hurlements de bêtes, car nous n’étions pas loin de la forêt et, plus tard, il y a eu le silence et les vents dans le silence. Un de ces jours, j’irais dans la forêt. Quand on la survole en avion, elle ressemble à une grande plantation de choux et d’autres fois à un tapis râpé ou bien à une collection de rivières brillantes qui se sont embrouillées dans leurs méandres et qui ne savent plus dans quelle direction elles doivent couler, des rivières souffrant de procrastination, comme disent les philosophes, et je suis un peu comme ces rivières. »

Gilles Lapouge m’a convaincu d’une chose : ce voyage à Belém fut extraordinaire, parce qu’il touche l’âme humaine. Et même s’il n’a pas besoin de faire son sac-à-dos tous les matins pour partir, il découvre autant sur le Brésil que sur soi-même. Le vrai voyage qui commence par une introspection de soi et une réflexion sur ses valeurs intérieures.

« Nuits Tranquilles à Belém », le lecteur étonné, le voyage étonnant.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Artaud.

Sac à dos et décapsuleur, en route

pour Les Passions de Chinouk et son challenge récit de voyage

21 commentaires
  1. 27 mai 2015 , 17 h 47 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Lapouge est un grand, un qui nous transporte J’ai adoré La légende de la géographie et plus loin dans le temps L’incendie de Copenhague et Les folies Koenigsmark. Quant à La fille d’Ipanema… :P

    • 27 mai 2015 , 22 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oublie la fille d’Ipanema, elle est trop vieille maintenant :)
      et pas sûr qu’elle ait bien vieilli en plus ! ;-)

      Pour Lapouge, je ne le connaissais pas avant, mais là il m’a époustouflé en me transportant dans les nuits noires et tranquilles de ce Belèm.

  2. 27 mai 2015 , 18 h 12 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Partir à l’autre bout de la planète et surtout, se fondre à ses habitants, c’est pour moi la plus belle façon de voyager ! Et en se découvrant soi-même… Se mêler à la culture et manger ce qu’ils mangent, boire ce qu’ils boivent… ton billet me fait déjà rêver. Ce voyage à Bélem je croiserai sa route un jour, c’est certain, parce que voyager en lisant, c’est tellement bon et tellement magique. Merci de la belle découverte ! :D

    S’il est l’ami de Nicolas Bouvier en plus, alors il est aussi le mien ! Car je n’ai jamais oublié son « usage du monde »…

    • 27 mai 2015 , 20 h 02 min - phil prend la parole ( permalien )

      se fondre dans les habitants ouai pourquoi pas !

    • 27 mai 2015 , 22 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      c’est son coté « je pellète la neige en mini-jupe »… et qui donne envie de s’y fondre dedans…

  3. 27 mai 2015 , 19 h 50 min - Sido de Errancesimmobiles prend la parole ( permalien )

    Oh là là, comme c’est joli ce que tu nous racontes là et sacrée découverte pour mo, je ne connais pas du tout cet auteur: il me le fait absoluement, tout ce que tu en dis me parle … Merci !!!o

    • 27 mai 2015 , 22 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      oh là là, moi je ne raconte rien. Je ne subis que cette étonnante lecture. :)

  4. 28 mai 2015 , 19 h 52 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Un OUI peut être aussi violent qu’un NON, et puis dans les deux cas il faut du courage. Trois petites lettres qui peuvent bousculer toute une vie. Et voilà que ce simple petit mot me donne envie de voyager dans la Pampa de Belém et de faire une introspection dans la vie de cette homme.
    Comment résister à un tel voyage après un si beau billet ?

    Et puis cette chanson que j’adore la seule dont je connaisse les paroles en portugais … Il y a Stan Getz dans cette version ?

    “Moça do corpo dourado
    Do sol de Ipanema
    O seu balançado é mais
    que um poema
    E a coisa mais linda
    que eu ja vi passar »

    J’adore j’adore j’adoooooooooore ;-)

    • 28 mai 2015 , 20 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu me la chanterais ? même sans Stan…

    • 29 mai 2015 , 12 h 28 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Pour cela il faut être très très sage ! ^^

      ;-)

    • 29 mai 2015 , 13 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je suis la sagesse même, mais personne ne me croa…

  5. 28 mai 2015 , 22 h 35 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’essaie péniblement de le terminer… :(

    • 28 mai 2015 , 22 h 47 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      c’est si dur que ça… Mais je comprends… Pour moi, ce bouquin, soit on l’adore, soit on s’ennuie. Peut-être que si Chris te susurre la garota de ipanema, tu te sentirais plus dans l’ambiance. Et si ça trouve, elle pourrait même trouver un string brésilien dans sa garde-robe pour faire couleur locale… :)

    • 29 mai 2015 , 12 h 30 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      J’ai tout ce qu’il faut dans ma garde robe pour mon manU… :D

      CrôA

    • 29 mai 2015 , 13 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hé, y’en a un qui a une sacrée chance…

  6. 29 mai 2015 , 7 h 55 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Il est trop court ton billet. J’attendais la suite….Tu commences à m’intriguer et PAF, je reste sur ma faim.

    • 29 mai 2015 , 8 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      pour la suite, il faut lire cet excellent roman digne des plus grandes aventures immobiles…

  7. 29 mai 2015 , 21 h 19 min - manU prend la parole ( permalien )

    Chris, le dire c’est bien mais le faire, c’est mieux… ;)

    • 29 mai 2015 , 22 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je compte sur toi pour filmer la scène…

  8. 3 juin 2015 , 10 h 03 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    Mais pourquoi je n’ai jamais entendu parlé de cet auteur ?? pourtant les etonnants voyageurs c’est ma deuxième maison fin mai !!

    • 3 juin 2015 , 11 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      D’autant plus que c’est un fidèle de ces étonnants voyageurs de St Malo. Il y fait souvent mention dans son roman et y participe aussi souvent.

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