Dans les forêts de Sibérie [Sylvain Tesson]

Par le Bison le 14 mai 2015

Catégorie : 5 étoiles, Europe

« Il fait -33°. Le camion s’est fondu à la brume. Le silence descend du ciel sous la forme de petits copeaux blancs. Être seul, c’est entendre le silence. Une rafale. Le grésil brouille la vue. Je pousse un hurlement. J’écarte les bras, tends mon visage au vide glacé et rentre au chaud.

J’ai atteint le débarcadère de ma vie.

Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure. »

Aucun train, aucun bus pour me déposer au milieu de nulle part. Juste un camion et son chauffeur russe qui accepte de m’abandonner au pied de cette cabane. L’arrière remplie de provisions, tenir six mois, avec des centaines de bouquins – de tous genres, des soupes lyophilisées – de tous goûts chimiquement aromatisés, des pates – de toutes formes et des litres de vodka – de toutes contenances. Une passion justement pour la vodka et ce besoin vital de se retrouver seul avec son verre à la main, de parler avec son soi-intérieur et découvrir la vérité profonde, celle de l’intérieur du cœur. Le sang bat, deux tons en-dessous, comme si lui aussi est gelé par cet apport soudain de glace dans l’atmosphère. D’où la vodka, anesthésiant antigel nécessaire à la survie de cette solitude choisie.

« Promenade sur le lac, après le thé matinal. La glace ne craque plus car le thermomètre se maintient bas. […] J’avance vers le large. Sur la neige, avec un bâton, je trace le premier poème d’une série de « haïkus des neiges » :

Pointillé des pas sur la neige : la marche

Couture le tissu blanc.

L’avantage de la poésie inscrite sur la neige est qu’elle ne tient pas. Les vers seront emportés par le vent. »

-33°C et je compose déjà des haïkus. Si je fais le plein de vodka, je devrais tenir le choc. Éloge de l’inactivité et de l’oisiveté. Quelle merveilleuse vie. J’aurais pu crapahuter à travers toute la Sibérie à la rencontre des bêtes sauvages ou des autochtones bourrés. Non à la place, j’ai choisi, le temps d’un bouquin, de me poser. Et me reposer. Là-bas, au bord du lac Baïkal, il n’y a pas grand-chose à faire, et pourtant tant d’envie et de besoin. Se lever et aller couper du bois. Boire un thé brûlant, et puis une bouteille de vodka. Essayer d’aller pêcher pour changer des soupes lyophilisées du diner aromatisées au tabasco. Ne jamais oublier sa bouteille de vodka au cas où une rencontre impromptue avec quelques russes se présente. C’est la base de l’hospitalité dans cette région. Écouter les oiseaux venir frapper au carreau de ma fenêtre après y avoir jeté quelques miettes de pain en dégustant une bouteille de vodka. Pisser contre un arbre en surveillant l’ours à l’horizon. Bref, la nature telle que je l’aime, à l’abri de la civilisation néfaste à mon développement personnel.

« Neige. Je marche sur le lac et tends le visage, la bouche ouverte. Je bois les flocons à la mamelle du ciel. »

Voilà donc que je découvre – enfin – la plume de Sylvain Tesson… Une plume de mésange ou d’ours ? Un récit de voyage comme je les aime, même si ce dernier reste dans l’immobilité absolue d’une cabane remplie de bouteilles de Tabasco et de vodka. Il y a de l’émotion, des vérités profondes, une introspection sur la condition humaine, un besoin de se justifier, une ode à la nature, à l’âme russe et humaine, à la vodka. Qu’est-ce que je n’aurais pas donné pour m’assoir sur cette souche d’arbre, les pieds dans la neige, à côté de lui. L’envie de partager ses silences. Y aurait-il eu assez de bouteilles de vodka ? Et je reviens sur ce bonheur qu’il y a à pisser contre un arbre, de reproduire un dessin de Picasso de son jet d’urine sur la neige. Un moment à kiffer dans une vie.

« Je suis empereur d’une berge, seigneur de mes chiots, roi des Cèdres du Nord, protecteur des mésanges, allié des lynx et frère des ours. Je suis surtout un peu gris parce qu’après deux heures d’abattage de bois, je viens de m’envoyer un fond de vodka. »

Et plus j’avançais dans les banalités de ses journées, et plus je me sentais moi aussi à l’aise dans cet espace immaculé de blanc, neigeux et ouaté. Le lac Baïkal, toujours aussi majestueux, les frissons de glisser sur sa couche de glace hivernal, son silence, ses oiseaux migrateurs et les rencontres improvisées avec des russes, ermites comme moi, par nécessité ou par opportunité. Là-bas, si tu y viens par hasard, tu n’y restes que par besoin.

« Le ciel est fou, ébouriffé d’air pur, affolé de lumière. Des images d’une intense beauté surgissent et disparaissent. Est-ce cela l’apparition d’un dieu ? Je suis incapable de prendre la moindre photo. Ce serait double injure : je pécherais par inattention ; j’insulterais l’instant. »

Raisons pour lesquelles je me suis isolé

Dans une cabane :

  • J’étais trop bavard.
  • Je voulais du silence.
  • Pour pouvoir vivre nu.
  • Par détestation du téléphone et du bruit des moteurs et de la pollution.
  • Pour boire de la vodka. Tous les jours. Plusieurs fois par jour. En conscience de cause.
  • Pour chasser l’ours, nu et à mains nues.
  • Pour donner à manger aux oiseaux.
  • Parce que pisser contre un arbre est plus jouissif que dans un urinoir.
  • Pour être seul avec moi-même, l’ours, les oiseaux et le phoque encore plus sauvage que moi.
  • Pour apprendre à faire un feu au milieu des bois.
  • Pour regarder l’immobilité d’un lac gelé.
  • Pour lire. Pour lire et boire. Pour boire et lire.

« Vers 5 heures, enfin, il se passe quelque chose : les nuages s’ouvrent. Le bleu du ciel dissout l’ouate. La masse grise se disloque et des écharpes de brume prennent la taïga à la gorge. Vite, un verre ! Que la vodka m’aide à mieux saisir la subtilité de ces transformations ! Ah, si j’avais du vin… Au cinquième shot, je comprends ce qui se passe à l’intérieur du nuage. »

« Dans les forêts de Sibérie », je bois de la vodka.

Enfin j’ai fait mon barda, pris tire-bouchon et décapsuleur

pour Les Passions de Chinouk et son challenge récit de voyage

19 commentaires
  1. 14 mai 2015 , 21 h 16 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Je pense que je l’ai lu… J’en ai de vagues souvenirs…
    Bonne fin de semaine.

    • 14 mai 2015 , 22 h 23 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je crois que je vais garder plus que des vagues de souvenirs. Des bouteilles de vodka vides !!!

  2. 14 mai 2015 , 21 h 33 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Il y a pas mal d’année j’avais vu une émission sur la Sibérie et ce froid glacial. En dessous de 20 les enfants n’avaient plus école et en dessous de 40 les poignets métalliques des voitures se cassées au oindre touché, causé par ce gel… Impressionnant ! Les habitants laissaient leurs voitures tourner toute la nuit sinon le démarrage devenait impossible ! Je me souviens avoir été surprise par la joie de vivre et la sérénité des habitants malgré ce froidl. Je ne pense pas pouvoir survivre à de telles conditions, mais curieuse de séjourner quelques jours, j’aimerai bien …
    Les oiseaux à -33, peuchère… pauvres bêtes.
    Comme je te comprends pisser contre un arbre ou faire du Picasso avec ton urine… Je rêve d’être un homme rien que pour avoir cette sensation de pisser debout … quel pied ça doit être …
    A – 33 tu as plutôt intérêt de faire vite sous peine de congélation de ton phallus.

    Vivre l’extrême pour connaitre son for intérieur pourquoi pas …

    -33 ,! Moi et mes pieds froids …. :(

    • 14 mai 2015 , 22 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Comme je te comprends pisser contre un arbre ou faire du Picasso avec ton urine…

      Tellement jouissif. Pisser contre un arbre, c’est comme communier avec la nature. Vivre en adéquation avec l’arbre. Et une fois la dernière goutte, tu ne peux t’empêcher de caresser le tronc, en symbole d’harmonie et comme un remerciement pour ces secondes vécues ensemble. Crois-moi, c’est beau, c’est puissant, c’est même magique…

    • 14 mai 2015 , 22 h 39 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Tu en parles si bien ;-)

    • 14 mai 2015 , 22 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est que je me sens proche de la nature, surtout avec mon orgueil entre les mains ;-)

  3. 14 mai 2015 , 22 h 33 min - manU prend la parole ( permalien )

    Il est dans ma PAL et il faut absolument que je le lise celui-ci !!
    La vodka, moi je l’aime mélangée à un bon sorbet… ;)

    • 14 mai 2015 , 22 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bien, mon colonel !
      On va les bouffer ces russkoffs…
      Garde-à-vous !

  4. 15 mai 2015 , 3 h 07 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tabarnak!

    Sylvain Tesson et sa cabane au milieu de nulle part habitent mes rêves depuis ma lecture il y a 3-4 ans. Et je n’en suis pas tout à fait revenue, m’imaginant souvent planter mon igloo à côté de lac Baïkal. Et bouffant de la soupe lyophilisée à l’essence de cuisses de grenouille….. :D

    Quand j’ai vu débarquer ce livre au ranch, j’ai eu un grand frisson qui m’a parcouru l’échine. Comment arriver à dire à quel point Tesson m’amène chaque fois dans ses écrits aux limites de moi-même. Vers le plus grand voyage qu’on puisse s’offrir au fin fond de nos territoires intérieurs, avec ses tempêtes et ses redoux. Je m’y sens d’autant plus chez moi à moins 33, dans l’isolement d’une nature vierge, à l’abri des regards, sauvage et libre comme le vent. Je le lis et j’ai les larmes aux yeux, c’est l’émotion que me procure chaque fois les récits du grand voyageur…

    Raisons pour lesquelles je me suis isolé : pfffffff le pelletage de neige jusqu’à l’igloo lui? J’vais encore tout me taper toute seule!

    Je repasserai ici quand j’aurai besoin de m’évader…

    • 15 mai 2015 , 9 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce fut une belle et grande découverte. Cela faisait longtemps que j’avais envie. J’ai pris mon temps pour savourer justement chaque journée de cette longue balade immobile sur les bords du lac Baïkal. Un voyage à -33° qui réchauffe l’âme humaine (à moins que cela soit la vodka à l’herbe de bison). Cette cabane, elle fait rêver !!

  5. 15 mai 2015 , 7 h 42 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Je l’avais pris à la médiathèque mais comme je n’avais pas eu le temps de le lire j’avais dû le rendre car il était réservé. J’irai le rechercher et puis en voyant la liste j’ai plusieurs raisons de vouloir y aller. Bon, nue, à moins que ça ne soit que sous une peau d’ours, je refuse.

    • 15 mai 2015 , 9 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ah non, ne va pas tuer l’ours… Une bouteille de vodka réchauffe autant qu’une peau d’ours…

  6. 15 mai 2015 , 10 h 19 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    Contente que tu ai enfin pris ton barda et ton decapsuleur !

    Alors je vais t’avouer un truc : j’ai lâché ce livre en cours de route ! pourtant je mis serai bien vu aussi dans cette cabane. Mais trop de vodka, tue la vodka !

    Trop alcoolisé pour moi ce récit, a quoi bon s’isolé dans un lien si magique si c’est pour etre cuit du matin au soir ?

    Et puis, moi, les gars qui apprenne le Russe avec les mésanges, je me méfie :)

    • 15 mai 2015 , 18 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et ce n’est que le début…

      C’est ça qu’est bon, dans ce voyage, tout cet alcool… Je ne savais pas qu’on pouvait écrire avec toute cette vodka dans le sang. J’étais dans mon élément !!

  7. 19 mai 2015 , 18 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

    Seul dans la cabane au fond des bois ouai c’est idylique si en plus y ‘a tite vodka !
    Mais même si je l’avoue pisser dehors contre un arbre est jouissif, j’avoue que là, à -40 je doute de l’effet jouissif
    Et pour faire le feu sans allumettes ni briquet je te souhaite de le réaliser au moins une fois dans ta vie car ca aussi c’est jouissif !

    • 19 mai 2015 , 18 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      tout ce qui est jouissif m’est idyllique, même par -40° avec ou sans allumettes, mais avec Vodka. et Pisser contre un arbre de la Sibérie est nettement plus grandiose que contre un arbre de la place Verdun…

  8. 19 mai 2015 , 19 h 16 min - phil prend la parole ( permalien )

    C’est sur que la vie citadine n’est pas le must pour jouir de ce plaisir !
    Avec exhibition sur voie publique etc …
    Merci les montanyes d’ la Yaute et tous ces abra, ptyout âbro et arboré

    • 19 mai 2015 , 20 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et pourtant… que ça te plaisait de t’exhiber…
      Mais c’est plus la même époque…

    • 19 mai 2015 , 20 h 33 min - phil prend la parole ( permalien )

      c’est à cause de mes calculs rooooooo

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