Snow Queen [Michael Cunningham]

Par le Bison le 22 avril 2015

« Une neige scintillante et cristalline s’est mise à tomber, assez fine pour être pratiquement invisible, à l’exception des nimbus orangés que répandent les réverbères, petits films qui apparaissent, un par bloc, légers tourbillons d’étincelles dorées, un effet spécial, une illusion projetée dans les halos de lumière encapuchonnés. »

Années 2000, un gars court torse nu dans Central Park. Il est 5h du mat’, New-York s’éveille. La neige tombe en gros flocons, un nuage de vapeur sort de sa bouche à la recherche d’un second souffle. Barrett est bien, il n’a pas froid et se ressource à sa manière. Une pause. Il observe le ciel et y découvre une lueur spéciale. « Une pâle lueur aigue-marine, diaphane, un fragment de voile, à la hauteur des étoiles…» Qu’est-ce… Un appel de Dieu, un clin d’œil de sa mère. Et pourquoi lui ? Il n’a pas ces réponses, mais doit-il se poser ces questions ? Juste avant de s’arrêter et de regarder le ciel étoilé il reçoit un texto de 5 lignes lui annonçant que son mec le larguait aussi brutalement qu’est venue cette lueur dans le ciel.

L’âme en peine, il rejoint son frère Tyler, chanteur-compositeur loser et drogué quoi qu’il en dise, qui sacrifie sa vie pour prendre soin de Beth, sa femme atteinte d’un cancer en phase terminale. Autour de ce trio gravitent quelques marginaux dans ce New-York ère Bush Jr. Un vieux canapé, un appartement minable qui sent plus les médicaments et la mort que la tarte aux pommes, une fenêtre ouverte qui laisse entrer les flocons de neige. Une ambiance pour les paumés comme je les aime.

Mais voilà…

« Un mardi, vous rentrez chez vous et vous vous dites : je vais m’arrêter dans ce deli où je ne suis jamais entré, et acheter un Coca. Un mardi, à dix-huit heures trente-deux. Il y a ce grand type debout devant l’armoire réfrigérée, vous ne pensez à rien de particulier à son sujet, aussi tout est-il naturel, il ne faut ni courage ni effort particulier pour demander : « Vous êtes Coca ou Pepsi ? » Il n’est pas étonnant que le grand type se tourne vers vous, qu’il vous adresse un petit sourire songeur, comme s’il s’agissait d’une question sérieuse, et dise : « Pepsi sans hésiter. Coca est pour les Beatles, Pepsi pour les Rolling Stones. »

Voilà donc que ce livre est parcouru par une certaine grâce, le second effet de la lueur. Mais lorsque je sens cette lumière disparaître de l’horizon, je n’y perçois pas de l’ennui – ce serait trop fort comme émotion – mais plutôt de l’indifférence. Ce roman ne m’envoute pas, la passion s’éloigne malgré certains beaux passages. Michael Cunningham n’est pas à son coup d’essai – 7ème roman – mais il me parait loin de la ferveur de « The Hours ». Tiens, et si je te faisais un petit aparté sur « Les Heures ». L’ayant lu en 2007, je replonge dans mes premiers écrits, tout aussi maladroits, et, amusant ou pas, je m’étais fait la même réflexion : des grands moments de grâce et d’autres plus ennuyeux. Michael Cunningham n’arriverait donc pas à retenir mon attention sur toute la longueur d’un roman.

Deux frères inséparables, des histoires de sexe et de drogue, d’amour et de rupture, de poudre blanche qui tombe du ciel ou se sniffe de la narine droite – ou gauche. La mort rôde entre chaque ligne, tout comme l’amour ou la fraternité. Tu vois, ce n’est pas les bons sentiments qui manquent dans les pages de ce roman, mais il y a ce pourtant, ou ce mais voilà qui fait que la grâce de quelques lignes se retrouvent au milieu de passages sur lesquels j’ai du mal à m’y arrêter… Heureusement, les Rolling Stones passent sur les ondes et je déguste un bagel au pastrami.

« Il s’approche d’elle. Tout arrive plus vite que d’habitude ; aucun geste de séduction, même bref. Il reste un instant à la dévisager, impuissant et implorant, et l’instant d’après il presse ses lèvres sur les siennes, comme si sa bouche était un masque à oxygène. Elle accepte le baiser, le lui rend, sans avidité ni retenue. Ses lèvres sont souples mais vigoureuses, il y a une volonté derrière son baiser, elle n’est pas avide, mais pas soumise non plus. Sa bouche est fraîche avec un goût d’herbe en particulier, mais qui donne une impression de nature exubérante. Tyler se presse contre elle, la renverse sur le dos. Il peut respirer à présent, on dirait. Il peut respirer à nouveau. Il prend un de ses seins dans sa main, d’abord par-dessus de son chemisier, puis en dessous. Il déboutonne le chemisier, enveloppe un sein dans sa paume. L la remplit entièrement. Les ses seins de Liz sont si petits qu’ils ne se sont pas affaissés, il n’y a rien chez elle qui puisse s’affaisser. Quand Tyler le caresse, le mamelon (plutôt grand pour de si petits seins, couleur framboise) se raidit. Elle laisse échapper un son qui est davantage un soupir qu’un gémissement. Elle enfonce ses doigts dans les cheveux de Tyler.

Il se redresse sur les genoux, ôte son jean et son caleçon. Il bande. Liz envoie valser ses bottines, tire sur son jean et son string, les fait glisser sur ses chevilles et les repousse du pied, écarte les jambes. Il jette un regard rapide à son sexe – les poils sombres épilés en une ligne verticale, le rose vif des lèvres – avant de se plaquer sur elle.

Ils savent tous deux qu’ils doivent faire vite. Il glisse sa bite en elle. Elle soupire plus fort, mais c’est encore un soupir, pas un gémissement de plaisir, bien qu’accompagné d’un léger halètement à la fin. Il la pénètre, sent la chaleur, l’étreinte humide, et, putain, il va jouir. Il se retient, reste immobile en elle, allongé sur elle, son visage pressé contre sa joue (il n’arrive pas à la regarder en face jusqu’à ce qu’elle dise : « n’attends pas.

- Tu es sûre ?

- Je suis sûre. »

Il la pénètre une fois, prudemment. Il s’enfonce à nouveau et il part dans un néant convulsif. Pendant quelques secondes, il éprouve cette déchirante perfection. Il n’y a que ça, seulement ça, il se perd, il n’est personne, il est annihilé, il n’y a plus de Tyler, il y a seulement… Il pousse un cri étouffé. Il s’enfonce dans une béatitude brûlante, extasiée, il est en train de se perdre, il est perdu, inexistant.

Et c’est fini. »

Mais je ne peux pas te laisser sans donner le mot de la fin à Marilou sous la neige. Dis, princesse, que penses-tu de la Reine des Neiges ? Regard interrogateur, puis grand sourire craquant : « Libérééééééééeeeee, délivréééééééééeeeeee, je ne mentirai plus jamais… »

« Snow Queen », libérez, délivrez.

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Belfond.

15 commentaires
  1. 22 avril 2015 , 11 h 30 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Quel beau morceau que Sister Morphine! Lu La maison du bout du monde, vu The hours. Du plutôt bon.

    • 22 avril 2015 , 13 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      du plutôt bon sur certains passages.
      Sauf Sister Morphine, bon jusqu’au bout !

  2. 22 avril 2015 , 18 h 24 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Quelle belle passerelle pour la conclusion ! Tu t’en sors divinement bien ;-)

    Dommage ! Pourtant les extraits que tu offres sont très beaux. Mais c’est comme au cinéma. La B.A nous montre les moments alléchants du film et puis plus rien autour… l’ennui total …

    Beau morceau des Rolling Stone mais il faut que je te dise quelque chose de très important : Mike Jaggers me donne des boutons ! ^^

    ;-)

    Donc je suis plutôt Pepsi mais pour Michael Jaquesonne ;-)

    mdr

    • 22 avril 2015 , 20 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Saches que je m’en sors toujours divinement bien au cas où tu doutes encore…

      C’est le plus frustrant également, de sentir de grands moments littéraires, un état de grâce illuminé par cette étincelle venue du ciel et puis flop, le soufflet qui retombe.

      Who’s Bad ?

  3. 22 avril 2015 , 21 h 28 min - manU prend la parole ( permalien )

    Un auteur que je n’ai encore jamais lu.
    Je ne connais que l’adaptation de son roman « The Hours », film que j’aime beaucoup.
    Je retiens ton avis en demi-teinte pour celui-ci…

    • 23 avril 2015 , 9 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je crois que j’ai préféré également « The Hours », version cinématographique que version littéraire. (pour une fois). Faut dire qu’avec Meryl Streep, Julianne Moore ET Nicole Kidman…

  4. 23 avril 2015 , 11 h 02 min - manU prend la parole ( permalien )

    Sacré trio en effet…

  5. 23 avril 2015 , 20 h 30 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Un gars torse nu dans Central Park (à défaut d’un Bison), un igloo – toujours dans Central Park ;-) , avec ou sans Bison, New York, un vieux canapé (brun…), des paumés et des bons sentiments, il ne manquait pourtant rien à ce roman pour me plaire. Peut-être une caisse d’Unibroue posée négligemment sur un banc de parc, en prenant soin de laisser de côté cette lecture peu envoûtante.

    Je serais certainement plus touchée par les Rolling Stones ou encore infiniment plus émue par le sourire craquant de ta p’tite princesse Marilou…

    • 24 avril 2015 , 20 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je serais certainement plus touchée par les Rolling Stones ou encore infiniment plus émue par le sourire craquant de ta p’tite princesse Marilou…

      Les rolling stones ou Marilou sous la neige sont effectivement plus craquant que cette reine des neiges littéraires, mais ce n’est qu’un avis totalement subjectif.
      Peut-être qu’avec une caisse d’Unibroue, j’aurai été plus envouté pour la littérature. Pourtant, ce roman avait tout pour me plaire. Du sexe, de la drogue, du folk et de la neige…

  6. 24 avril 2015 , 21 h 21 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Libérééééééééeeeee, délivréééééééééeeeeee, » :D

  7. 26 avril 2015 , 14 h 24 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    Bon, je vais passer mon chemin et puis peut-être regardé le Disney alors :)

    • 26 avril 2015 , 16 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oh non… Pas ça… Je le vois (pas) assez (trop) souvent ici ! :)
      Qui a dit trop ?

  8. 3 mai 2015 , 19 h 48 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    J’aimerais beaucoup le lire car j’adore cet écrivain :)

    • 3 mai 2015 , 22 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je vois qu’il a des fans. Après deux demi-déceptions, je compte en rester là. Pour le moment…

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