L’enfer en Bouteille [Suehiro Maruo]

Par le Bison le 13 avril 2015

Catégorie : 4 étoiles, Asie

Après une longue attente, le temps de boire trois bouteilles de bière, et je me mets à feuilleter ces quatre nouvelles japonaises, version manga. Parce que l’enfer se renferme dans ces trois bouteilles de bière. Une Kirin ?

Mais avant, connais-tu l’ero guro ? Bien sûr, puisque tu me suis depuis des années, et que je t’ai déjà présenté une œuvre du maître en la matière, Edogawa Ranpo. Mais comme tu as trois bouteilles derrière toi, je te rafraichis la mémoire. L’ero guro est un mouvement artistique japonais qui mélange l’érotisme et le grotesque. De façon plus claire, du sexe et des relations macabres. Et en matière de manga, le maître incontesté n’est autre que Suehiro Maruo.

« … et dans une étreinte ardente, nous allons mourir en nous jetant dans l’abîme profond. »

Je t’aurais bien filé une bière pour faire passer ces histoires, mais y’a le frangin et sa sœur qui les ont toutes sifflées pour les envoyer à la mer. Espérer que quelqu’un les ramassera et les sauvera de ce paradis des Enfers. Ils sont deux naufragés sur une île déserte. Le frère et la sœur, 11 ans et 7 ans. Ils construisent des cabanes dans les arbres comme l’aurait fait Huckleberry Finn, pêchent, mangent des papayes et autres fruits exotiques… Un paradis. Mais ce temps de bonheur n’a qu’un temps, celui de l’adolescence où les corps se forment, les pulsions se déchainent et l’envie de baiser se fait fortement ressentir entre ces deux âmes plus si pures perdues dans la lubricité de cette île sauvage. La température s’élève, la sueur dégouline, les yeux s’injectent de sang, et cette furieuse envie de mélanger leurs deux corps allongés sur des feuilles de bananiers. J’ai l’imagination qui frétille, l’enfer en bouteille sur une île. A croire qu’ils n’ont jamais regardé Lost.

« Comment aurions-nous pu imaginer que, sur cette île perdue, un effroyable démon allait venir troubler notre bonheur. »

Va de retro satanas, le diable est dans ces pages, comme pour la tentation de Saint Antoine, ce curé obsédé au regard si lubrique épris de collégiennes en uniforme. Un remède de grand-mère pour soigner son âme, un bouillon de grenouilles mijotées…

Et puis, entre deux lubricités, tu prendrais bien un petit « kogane-mochi », ce savoureux gâteau à la pâte de haricots rouges entouré de pâte de riz translucide et doré. Ces gâteaux valent de l’or, si tant est que tu dégustes ceux de ce masseur « aveugle », si avare et si bien monté. Les gâteaux de l’(in)fortune, la convoitise un bien funeste sentiment.

Ah, cette pauvre grande sœur, qui doit s’occuper de son petit frère attardé – qui n’est pas son frère – abandonnée par sa mère, maltraitée par son père… Je suis en plein mélodramatique familiale. Sors ton mouchoir en flanelle, la morve va couler, le rimmel dégouliner. Ignoble, malsaine, cruelle. Terrifiante histoire que cette dernière nouvelle carrément cynique et démesurément cruelle.

« Je ne sais pas quand cela a commencé, mais avec le temps je constatais que le corps D’Ayako devenait de jour en jour d’une beauté lisse et prodigieuse parfois éblouissante comme une déesse des fleurs parfois voluptueuse comme une créature démoniaque. »

Voilà donc un aperçu de cet « enfer embouteillé ». Il faut avoir le cœur bien accroché pour le suivre dans une horreur presque indéfinissable. Ces histoires n’ont pas de noms, ou si, ce sont bien de l’ero-guro dans toute son extrême splendeur. En passant, un petit mot graphiquement, juste pour dire que certains dessins m’ont fait penser à ces estampes érotiques d’Hiroshige, Hokusaï ou Utamaro. Des membres bien dressés pénétrant des chattes bien poilues. Le trait fin et les veines saillantes, la froideur et le cynisme du discours se retrouvent compensés par la beauté visuelle de chacune des cases. Un vrai roman graphique comme je les apprécie, la poésie onirique de Jirô Taniguchi en moins mais la perversité de Suehiro Maruo en plus.

Ici quid de l’amour ? Le sexe engendre voyeurisme et perversion… et manU à l’ombre de lui-même…

« L’enfer en bouteille », parce que 3 bouteilles à la mer ne suffiront pas à nous amener au paradis.

Merci donc au site PriceMinister,

dans son cadre « la BD fait son Festival »

et aux éditions Casterman

Note : 15 / 20.


9 commentaires
  1. 14 avril 2015 , 20 h 29 min - manU prend la parole ( permalien )

    Voilà qui me rappelle que je dois faire mon billet !!
    La limite ne serait pas demain ???
    Si je fais un C/C de ton billet, tu crois que ça va se voir ??? :D

    • 14 avril 2015 , 21 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Te gènes pas… Personne ne me lit ou les rares sont trop bourrés pour s’en souvenir !

    • 14 avril 2015 , 21 h 48 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Moi bourrée … jamais !

      :D

    • 14 avril 2015 , 21 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Heu… (la)bourrée…

  2. 14 avril 2015 , 21 h 50 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

     » La température s’élève, la sueur dégouline, les yeux s’injectent de sang,….. »

    Dis moi ce n’est plus de l’Amour !!! C’est de la Rage !!!! ^^

    Pas sur que le graphisme m’inspire …

    • 14 avril 2015 , 22 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas de la rage, mais de la fièvre, celle de deux corps habités par le diable.
      Mais tu as tort, le graphisme est vraiment sublime… Les histoires seront moins ton truc, par contre… Quoique…

    • 14 avril 2015 , 22 h 22 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Il est vrai que j’ai été surprise bien des fois …

      Ne jamais dire « Jamais » !

  3. 15 avril 2015 , 0 h 21 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Si je comprends bien, ta BD c’est une sorte de paradis ou on s’enfile des Kirin et on boit à même la bouteille avant (ou pendant, c’est selon) de s’envoyer en l’air dans l’ « enfer » du sexe? Quoi, c’est pas ça l’ero guro? ;-)

    Non mais plus sérieusement, le graphisme me semble magnifique et j’y suis comme toi très sensible. J’ai vu une pleine page de cette BD sur le net, une image très sensuelle avec non seulement le corps de la femme qui est nu, mais aussi celui de l’homme, ce qu’on retrouve rarement ailleurs que chez les Japonais. Je ne doute pas qu’il y a des passages d’enfer pour âmes endurcies…

    Beau verre de Maudite :D

    • 15 avril 2015 , 20 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu as tout compris à l’ero guro !

      Mais en plus du sexe et des éventrations, tu as le droit à certaines planches vraiment magnifiques.

      Beau verre de Maudite

      non, non, non…
      Leçon n°1 : on dit Tabarnak de verre de Tabarnak de Maudite

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