L’usage du monde [Nicolas Bouvier]

Par le Bison le 1 septembre 2011

Catégorie : 5 étoiles, Europe

Prendre le temps de lire, de regarder, et de réfléchir et de vous en jeter quelques mots entre deux couchers de soleil au Ranch sans nom. Nicolas Bouvier m’a appris ce principe où la découverte du monde ne devrait pas se faire à la va-vite car il y a tant à observer autour de soi.

« Mianeh est aussi la frontière de deux langues : en deçà, l’azéri où l’on compte ainsi jusqu’à cinq : bir, iki, ütch, dört, bêch ; au-delà, le persan : yek, do, sé, tchâr, penj. Il n’y a qu’à comparer ces séries pour comprendre avec quel plaisir l’oreille passe de la première à la seconde. L’azéri – surtout chanté par les formidables commères de Tabriz, a pourtant sa beauté, mais c’est une langue âpre, faite pour la bourrasque et la neige ; aucun soleil là-dedans. Tandis que le persan : chaud, délié, civil avec une pointe de lassitude : une langue pour l’été. »

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Nicolas Bouvier, une invitation aux voyages. Le lire me donne envie de récupérer ma vieille Renault 4 (à défaut de Fiat Topolino) et de partir sans but précis, juste à la rencontre des visages et des paysages. Car en plus de nous conter son expérience, Nicolas Bouvier nous ouvre au Monde, aux autres. Cette pérégrination de sa Suisse natale à Kaboul est une expérience indescriptible. Certes, c’est une toute autre époque de nos jours, et il me parait plus que difficile de refaire un tel parcours, sans avoir l’air d’un « touriste ». Pourtant, je me prends au jeu, je parcours le monde avec lui ; il n’est plus le seul à croiser des autochtones, moi aussi je bois des rakis avec quelques gueules cassées issues des fins fonds des terroirs locaux. Moi aussi je chemine à travers les Balkans, traverse la Turquie, franchit l’Iran, tutoie les sommets afghans et pakistanais… Il y a des livres qui vous transforment, qui vous font prendre conscience du monde qui vous entoure. Il y a des romans qui devraient se trouver sur une table de chevet et qui pourraient être lus maintes fois, sans s’en lasser, et toujours en découvrant une nouvelle facette de l’âme humaine. « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier en fait partie. Le seul souci, c’est qu’il me faudrait plus d’une table de chevet tant ce genre de romans me passionnent et semblent si merveilleux, entre poésie et philosophie. Nicolas Bouvier, c’est à la fois découvrir le Monde avec ses valeurs et le comprendre en toute humilité, surtout pour moi, petit occidental que je suis…

Au récit initiatique de Nicolas Bouvier, s’ajoutent des illustrations de Thierry Vernet, son compagnon de route et peintre passionné. Ce dernier fait la route avec Nicolas Bouvier. A deux, le voyage est plus pertinent, surtout quand l’œil du peintre se mêle à la vision de l’écrivain. Est-ce dû à la présence de ce compagnon que Nicolas Bouvier nous décrit aussi bien se qui passe devant ses yeux, les couleurs se mélangent, les teintes transparaissent sous la plume et le voyage enchanteur se poursuit, dans un monde de lenteur…

Assez d’argent pour vivre neuf semaines. Ce n’est qu’une petite somme mais c’est beaucoup de temps. Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur.

La vie nomade de Nicolas Bouvier, en vouature Simone !

Je crois que je n’ai pas besoin d’écrire que lire Nicolas Bouvier est une obligation pour qui veut découvrir le monde – pourtant qu’est-ce que cela fait du bien ! Un bien fou de redécouvrir ce monde où la lenteur nous permet d’approfondir la culture, les gens, les paysages – l’usage du monde, en somme… Marion :

A notre époque, alors que les informations que l’on reçoit quotidiennement nous accablent par l’image chaotique du monde qu’elle nous renvoie, chacun semblant attiser sa haine et sa crainte de l’autre, on éprouve comme un grand bol d’air frais de rencontrer, avec Nicolas Bouvier, ces nombreuses cultures dont il nous fait entendre toute la beauté, la poésie et cette grande générosité fondamentale que nous, nous avons perdue.

6 commentaires
  1. 5 septembre 2011 , 6 h 48 min - Romuald prend la parole ( permalien )

    C’est marrant que je retrouve ici Nicolas Bouvier et Nusrat Fateh Ali Khan, je trouve que leurs histoires se marient à merveille…

    • 5 septembre 2011 , 13 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Cela m’a paru comme une évidence… Au moment où Nicolas Bouvier pénétrait dans les terres profondes du Pakistan, j’ai senti cette musique pénétrer en moi (même si je n’ai jusqu’ici que survolé la discographie de Nusrat Fateh Ali Khan).
      Et puis, pour extrapoler ce voyage sur le plan musical, lorsqu’il traversait ce qui fut en son temps les terres de Yougoslavie, j’entendais la douceur et la subtilité d’un piano, celui de Bojan Z. Au-delà, je franchissais la Méditerranée et devant mes yeux ébahis tournaient les derviches dans une transe spirituelle…
      C’est aussi ça l’invitation aux voyages de Nicolas Bouvier : la découverte d’une culture par les mots qu’une petite musique intérieure accompagne…

  2. 5 septembre 2011 , 21 h 57 min - Romuald prend la parole ( permalien )

    Pour goûter à l’essence du qawwalî, il faut écouter Haq ali ali maula ali (http://www.deezer.com/listen-1426144). Je suis d’accord avec toi, Bouvier s’accompagne de musique, guitares tsiganes, poèmes chantés iraniens, qawwalî… un univers en concordance…

    • 5 septembre 2011 , 22 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est noté ! M’en vais rechercher matière à écouter et à pénétrer l’essence du qawwalî…

  3. 20 mai 2014 , 13 h 31 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Même si dernièrement je suis peu chez moi à cause du travail, j’avais envie depuis longtemps de m’arrêter ici, avec mon sac à dos, pour te dire à quel point ta belle critique m’a fait revivre un moment de lecture inoubliable. Bien mieux que tous les guides « officiels », j’avais glissé ce récit de voyage dans une poche de mon sac au moment de partir sur un « nowhere », il y a quelques années. Beaucoup de passion dans ces pages de Bouvier, de sincérité aussi, d’enthousiasme, venant d’un homme qui se rend témoin pour nous de ce qui l’entoure et qui nous donne envie de découvrir le monde.

    « La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon »

    T’as récupéré depuis ta vielle Renault 4 Bison? :-)

    • 21 mai 2014 , 12 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La vieille R4 a fini dans une casse.
      Partir avec Nicolas Bouvier en poche permet de voir le voyage sous un autre regard.

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