La Belle Écriture [Rafael Chirbes]

Par le Bison le 28 avril 2015

Catégorie : 2 étoiles, Europe

« La belle écriture » est celle d’Isabel qui se livre dans son journal intime avec de belles lettres aux boucles arrondies, tout en douceur, tout en féminité, tout en bourgeoisie anglaise.

Dans un village ensoleillé du sud-est de l’Espagne, Anna raconte à son fils l’histoire de sa famille. Juste pour laisser une trace avant de mourir, juste pour rétablir certaines vérités sur ses choix, ses secrets, ses pensées. La vie d’une famille qui débute à la fin de la guerre civile, au milieu des fusillés, des disparus et des mères errantes de village en village à la recherche de leurs maris ou de leurs fils.

« Des bruits que des hommes avaient été fusillés n’étaient pas toujours confirmés mais faisaient toujours mal. On a trouvé des cadavres à la source, dans le verger d’orangers où il y avait une mare dans laquelle tu voulais toujours te baigner quand tu étais petit et où tu as failli te noyer une fois ; sur la plage, dans les rizières. Nous avons appris la saleté de la peur.

Les fusillés n’étaient pas toujours d’ici, de Bovra. Des femmes qui cherchaient des cadavres venaient depuis Gandia, depuis Cullera, depuis Tabernes. La certitude de la mort les guérissait de la peur. Elles demandaient à voix haute, à la porte des cafés, l’endroit où on avait trouvé les fusillés le matin, et les hommes détournaient la tête de honte et continuaient à jouer aux dominos en silence. »

Elle parle doucement de sa vie de misère, de son existence faite de peur et de tristesse, de son mari pour qui elle avait de l’affectation avant d’éprouver des regrets, de son beau-frère Antonio pour lequel elle éprouve une passion commune inavouée mais aussi la crainte de ressentir ces émotions inavouables qu’elle souhaiterait effacer de son esprit, de sa belle-sœur, aux courbes lettrines si belles, mais aux sentiments partagés entre admiration et jalousie. Autant tout raconter avant que le soleil de sa vie ne sombre dans l’océan de la nuit.

Alors qu’elle se demande si Antonio est mort, s’il est en fuite, ou s’il est emprisonné avant de faire partie d’un lot de fusillés, la vie de misère s’installe après-guerre dans ce petit village. Castristes ou phalangistes, mon œil non expert aurait tendance à s’y perdre dans cette période obscure de la politique espagnole. Je vois juste ces hommes fusillés sur des places publiques, parce qu’ils sont déclarés un peu trop rouges, parce qu’ils n’appartiennent pas au camp des franquistes. Et comme cette Histoire m’est totalement méconnue, ma passion à ressentir ces vies a rendu la lecture plus difficile malgré la belle plume de l’auteur, Rafael Chirbes. A-t-il lui aussi une écriture arrondie sans sa machine à écrire ? Une belle écriture, je n’en doute pas, qui a  certainement puisé dans son patrimoine familial quelques scènes nostalgiques d’une époque révolue, celle où les senteurs de genévriers venaient parfumer les déjeuners dominicaux autour d’une grande table ensoleillée.

« Je suis restée assise là jusqu’au matin. Il pleuvait et la pluie, au cours de cette interminable nuit, ne m’a pas donné l’impression de purifier quoi que ce soit. C’était comme un chant d’adieu. Cette eau qui tombait et qui glissait sur les carreaux de la fenêtre, c’était nous, nos illusions tombant sur la terre et se transformant en une boue dont nous n’arrivions jamais à nous nettoyer. »

Mais ne faut-il pas avoir justement des racines espagnoles pour apprécier à sa juste valeur « la belle écriture », les rêves et douleurs d’une voix qui témoignent, en demandant presque pardon, de ce que fut sa vie sous l’ère de Franco.

« La Belle Écriture », l’odeur âpre des fleurs de figuier, le bruit sourd des exécutions.

12 commentaires
  1. 29 avril 2015 , 8 h 47 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Je pense qu’effectivement mieux vaut avoir quelques connaissances mais c’est la même chose lorsque l’on lit des romans ou des essais où il est question de religion par exemple (je m’y connais donc ça va mais souvent je me dis que celui qui le lira sera largué).

    • 29 avril 2015 , 9 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est un peu ce que j’ai ressenti : largué par moment malgré la belle écriture de l’auteur. Du coup, une distance s’est installée entre les fleurs de figuier et moi, m’empêchant de sentir toute la plénitude de leurs parfums…

  2. 29 avril 2015 , 22 h 09 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Mes grand- parents paternels ont fuit l’Espagne Franquiste. Je reconnais que moi-même ayant grandi à travers cette histoire j’ai du mal à lire un roman sur cette période. Une période très sombre de l’Espagne.

    Savais tu qu’il y a en Espagne des centaines de charniers ? Des centaines de milliers de républicains exécutés, assassinés et empilés dans les fosses comme des chiens. La Terreur Blanche, la honte de l’Espagne…

    J’ai grandi avec cette histoire comme certains ont grandi avec la shoah.

    Miguel Hernandez, poète espagnol, représente le symbole de la république et fut condamné à mort pour ses idéaux. Un de ses textes fut chanté et honoré par Joan Baez. C’est la chanson emblématique de ce que fut cette atrocité.

    Seulement 2 étoiles… Une lecture torture :-/

    « …La de la vida, la de la muerte, la del amor… »

    :)

    • 30 avril 2015 , 22 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Savais tu

      Non je savais pas :)
      Ce n’est pas le genre de truc qui rentrait au programme scolaire. Mais c’est bien triste. Ces charniers à la frontière française, comme ceux au Kosovo ou un peu partout dans le monde. Comprends pas. La barbarie humaine me dépasse.

      Seulement 2 étoiles… Une lecture torture

      oh non. L’écriture est très belle mais seulement je ne me suis pas senti concerné par les souvenirs de cette vieille. Pas réussi à ressentir son émotion, ni même à m’intéresser à sa vie. Mais une belle plume de l’auteur quand même. D’ailleurs, sur Bab, certains lui ont mis 5 étoiles. Je suis juste passé au travers de ce petit roman d’à peine 150 pages.

  3. 30 avril 2015 , 20 h 27 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    C’est une tranche d’histoire qui m’est aussi inconnue. En même temps, sans arriver à l’apprécier à sa juste valeur, j’imagine à quel point le témoignage d’une mère envers son fils, dans sa volonté de laisser une trace avant de mourir, doit être vraiment émouvant par moments pour le lecteur.

    Et terrifiant toute cette certitude de la mort qui guérit de la peur, dans un geste de résignation. En tout cas ton billet arrive à m’émouvoir sur cette histoire…

    • 30 avril 2015 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Cette femme ne semblait vivre que de peur, puis de résignation et enfin de honte. Une génération marquée par ces années de terreur blanche.

  4. 30 avril 2015 , 22 h 39 min - manU prend la parole ( permalien )

    Une période que je connais très mal moi aussi.
    Cette histoire semble intéressante mais tout dépend du traitement. Le côté journal intime, ça manque peut-être un peu de punch…

    • 30 avril 2015 , 22 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça manque peut-être un peu de punch…

      je suis passé totalement à côté du coté créole. Pourtant, une bouteille de rhum, de la noix de coco, des fruits de la passion, on pourrait faire de bons punchs. Manque depot, là-bas, y’a que des oranges pour mettre dans du vin rouge de moyenne qualité. Ils appellent ça de la ‘sangria’. bizarre comme pays.

  5. 3 mai 2015 , 19 h 47 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Je ne le lirai peut-être pas mais je vois un Craig Johnson sur la photo : vive Gallmeister et cet auteur ^^

    • 3 mai 2015 , 22 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hé oui… Bien vu. J’y ai pris plus de plaisir avec ce Craig Johnson. Nettement plus !

  6. 4 mai 2015 , 15 h 12 min - Nadejda prend la parole ( permalien )

    Je ne partage pas votre avis. Je pense que ce texte vraiment très beau de Rafael Chirbes est universel et qu’il n’est pas nécessaire de connaître la période de la guerre civile espagnole et de ses lendemains. Tous ces évènements font bien sûr partie de la vie d’Anna.
    C’est surtout la voix déchirante qui reste toutefois douce d’une femme qui veut raconter à son fils tout ce qu’elle a traversé et qui l’a amenée à ce qu’elle est. Elle sent sa fin proche. Et elle voudrait aussi qu’il puisse comprendre ce qu’a été sa vie et celle de son père car l’Espagne change. Elle souffre de voir que sa famille, dont son fils, veut lui faire vendre sa maison pour spéculer. Le fils fait partie de la génération qui n’a aucun souvenir de la guerre et va profiter sans scrupule du développement économique…. Ana et son monde vont être balayé

    • 4 mai 2015 , 22 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et tu as raison de ne pas partager mon avis et de l’écrire si bien. Parce qu’effectivement ce livre mérite mieux. J’en suis convaincu même si je sais être passé à-coté. Je n’ai pas réussi à m’y intéresser, perdu dans mes réflexions sur les castristes et les franquistes. Mais l’auteur a une belle plume, fluide comme une vapeur d’essence de figuier qui se distille un dimanche après-midi après deux pichets de sangria et des rognons de taureaux.

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