Un Membre Permanent de la Famille [Russell Banks]

Par le Bison le 15 mars 2015

Cela fait longtemps que je ne m’étais pas plongé de nouveau dans la littérature de Russell Banks. Pourtant, il m’a bousculé à plusieurs reprises. Sacrément même, par moments. Et ce dernier opus ne déroge pas à la règle, avec cette envie subite, la dernière page tournée, de replonger dans un autre de ses romans.

« Un membre permanent de la famille », son dernier recueil de nouvelles.

Des nouvelles parfaitement ciselées qui me transportent de la neige des Adirondacks, à la mi-saison de Caroline du Nord, jusqu’au soleil de la Floride. A l’instar des oiseaux de neige, ces retraités du Nord qui passe leur hiver en Floride. Comme Russell Banks lui-même. Une migration au fil des saisons, mais un même univers. Celui de la solitude. Des pères isolés, des femmes célibataires, des couples divorcées…

« Il se dirigea vers une longue table transformée en bar et demanda une bière à la jolie gamine qui s’en occupait.

‘ Bien sûr, Harold, dit-elle. Mais vous pouvez prendre ce que vous voulez. Ils ont de l’alcool. Même du lait de poule avec du bourbon.’

Il lui répondit qu’une simple Pabst ferait l’affaire. Cette jeune fille travaillait comme serveuse à temps partiel au Baxter, et il aurait bien voulu se souvenir de son nom, mais il ne savait pas comment lui demander sans avoir l’air de la draguer. Elle avait un rosier avec des épines tatoué sur le bras, et ce tatouage disparaissait sous la manche de son tee-shirt noir pour réapparaître avec un bourgeon sur un coté de son cou, juste sous l’oreille. Elle apprécierait sans doute sa pelleteuse s’il la lui montrait un jour. »

L’Amérique de la middle class. Il faut peu de mots à l’auteur pour placer la situation, et d’entrée, pour chaque nouvelle, je suis dans la place. Je vois parfaitement ce père de famille, retraité, deux fils officiers de police, un autre gardien de prison, et lui qui braque des banques pour survivre. Je sens la détresse de cette femme, mère et noire, économisant depuis des années, voulant acheter une voiture d’occasion, se retrouvant enfermer dans ce parc automobile et prisonnier d’un pitbull à l’air hostile. Je perçois le chagrin de cette famille qui se décompose et dont le chien, ce membre permanent de la famille, oscille d’un camp à l’autre.

La tristesse des vies, toutes aussi banales que la mienne, se résume en une douzaine de nouvelles, chacune chargée d’émotion, de peur ou d’impuissance. Toutes ont ce point commun la solitude de ces êtres, ces gens pour qui la société semble leur échapper. Magnifique écriture, sombres vies, vibrantes nouvelles.

« Se sentait-il vraiment aussi seul qu’il l’avait fait croire à Ellen ? Si son mariage ne le faisait pas exactement souffrir, il le trouvait ennuyeux et se sentait invisible dans cette vie conjugale, comme un vieux meuble qu’on ne peut pas déplacer ou remplacer sans chambouler tout le reste de la pièce et que, du coup, on laisse là où il est en ne tenant plus compte de lui. »

10 cl de lait, 3 cl de bourbon, 20 g de sucres, 1 jaune d’œuf, 1 cuillère à soupe de crème fraiche et une pincée de cannelle. Mettre un disque de Wilco et lire Russell Banks près d’un feu de cheminée ou sous le soleil de Floride.

« Un Membre Permanent de la Famille », et paf le chien.

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.


22 commentaires
  1. 15 mars 2015 , 20 h 06 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Je n’ai lu que le remarquable De beaux lendemains mais il faut que je retourne chez Russell Banks.

    • 15 mars 2015 , 20 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai commencé aussi par celui-ci, il y a bien longtemps… Et effectivement il est temps que t’y retournes ! ;-)

  2. 15 mars 2015 , 20 h 40 min - une ribambelle prend la parole ( permalien )

    J aime la littérature qui bouscule, qui émeut, qui réveille. Encore un auteur jamais abordé.

    • 15 mars 2015 , 22 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      A commencer, alors, par De Beaux Lendemains. Faudrait que je le relise, celui-là…

  3. 16 mars 2015 , 0 h 14 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Moi aussi, je ne connais absolument pas ce Russel Banks et je suis bien tentée d’essayer un de ses livres, peut être celui ci ou « De beaux lendemains » pour faire sa connaissance !

    10 cl de lait, 3 cl de rhum, 20 g de sucres, 1 jaune d’œuf, (beurk) on me faisait boire ça quand, enfant, j’étais malade … Je partais en courant tellement c’était pas bon …. ^^

    Depuis je suis devenue alcoolique ;-)

    • 16 mars 2015 , 9 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      T’étais malade avant ou après avoir bu ce cocktail détonnant ! ?

  4. 16 mars 2015 , 1 h 56 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    J’adore cet auteur qui comme toi me bouscule énormément. Le dernier que j’ai lu de Banks, « Sous le règne de Bone », était excellent, une incursion dans le monde délinquant avec comme seul port d’attache la solitude. Un chien qui court après sa queue, sans savoir dans quel camp se ranger, ça nous ressemble tous un peu…

    Banks et un feu de cheminée, c’est pas la fdm mais presque!

    • 16 mars 2015 , 9 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Très bon aussi ce « Sous le règne de Bone »… La Jamaïque en plus.

  5. 16 mars 2015 , 14 h 06 min - manU prend la parole ( permalien )

    Jamais lu cet auteur mais tu es sacrément tentateur !

    • 16 mars 2015 , 16 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si tu me permets cette expression familière : tu me troues le cul.
      Qu’un gars comme toi n’ait aucun Russell Banks dans sa bibliothèque qu’il soit « lu », « à lire », ou en « pense-bête », là cela me parait inimaginable. Impensable, même. Totalement surréaliste !

    • 16 mars 2015 , 19 h 11 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Comment ça, manU, un gars comme lui et aucun Russel Banks !!!!
      Et bien je dirai même plus …..

      Il me troue le cul !!!!!! ;-)

      :D

    • 16 mars 2015 , 22 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il me troue le cul !!!!!!

      TOI AUSSI !!!!!!!!

  6. 16 mars 2015 , 15 h 33 min - Belette2911 prend la parole ( permalien )

    Hahahahaha, on parle de membre, ici ?? Et un membre qui serait en permanence en état d’élection ??

    Vite, je veux le voir !! :lol:

    Oui, je sors de suite, incapable que je suis de ne pas voir des connotations cochonnes partout… :P

    • 16 mars 2015 , 16 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ici, le seul membre que tu pourras flairer est celui d’un pit-bull méchamment denté. Mieux vaut pas s’y frotter :)

  7. 17 mars 2015 , 17 h 39 min - BMR prend la parole ( permalien )

    De simples petits moments de vie, quelques heures suspendues entre deux (un hôpital, un hôtel, un aérogare, …), où tout semble sur le point de glisser, de basculer, au moment où l’on décide de continuer ou d’arrêter de se mentir à soi-même.
    De son écriture sèche et un peu froide, comme un stéthoscope, Russel Banks ausculte les cœurs.

    • 17 mars 2015 , 20 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je n’aurais pas su mieux l’écrire…

  8. 24 mars 2015 , 20 h 15 min - manU prend la parole ( permalien )

    Ben dis donc, j’en troue des culs… :D
    J’en ai de la chance… ;)

  9. 29 mars 2015 , 8 h 20 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    N’est ce pas trop noir comme univers?

    • 29 mars 2015 , 13 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un univers à l’image de notre société.

  10. 27 avril 2015 , 16 h 14 min - Eve-Yeshe prend la parole ( permalien )

    je viens de le terminer et il m’a bien plu. c’était le premier livre de cet auteur que je lisais et c’est une bonne expérience.
    maintenant je dois faire ma chronique mais, je trouve que c’est difficile de faire la critique d’un recueil de nouvelles. ..

    • 27 avril 2015 , 16 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Exercice difficile d’écrire des nouvelles mais tout aussi difficile d’en chroniquer un recueil.
      Dois-je en sortir quelques unes pour les mettre en avant ?
      Dois-je m’en tenir à garder qu’une vue d’ensemble ?
      Dois-je ne boire qu’un verre par recueil ou par nouvelle ?

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