La Réserve [Russell Banks]

Par le Bison le 21 mars 2015

Oui, je sais, l’excuse est facile : sortir une vieille chronique d’outre-tombe, juste pour se servir un nouveau verre de whisky. 16 ans d’âge, au cœur du Speyside, Aberlour et une eau si pure. Et en plus, je suis conscient que ce roman n’est pas un indispensable de l’auteur, un incontournable. Sauf que moi, j’avais soif, le gosier en feu, et surtout que j’avais bien apprécié cette plongée dans le Nord de l’Amérique, dans une nature luxuriante où passions et amours se conjuguent comme sur une musique de Led Zeppelin. Le Zeppelin, le véritable héros de ce roman.

Hier, Russell Banks m’avait emporté dans la belle région des Adirondacks au début du mouvement anti-esclavagisme A lire absolument cet inoubliable « pourfendeur de nuages » !, quelques années avant la guerre de Sécession. Avec « La Réserve », le milieu reste le même et ces majestueuses montagnes deviennent le théâtre non plus d’une sauvagerie contre l’esclavage mais d’une « bluette glamoureuse » entre une petite fille gâtée et un artiste peintre en vogue dans les années 30.

Avant de m’atteler à cette lecture, j’avais entendu (et lu) beaucoup de critiques pas franchement des plus enthousiastes. Déception et ennui sont les qualificatifs qui ressortaient le plus souvent des impressions sur son dernier roman. Pourtant, je fis fi de ces propos, voulant me forger ma propre opinion sur le sujet, en grand adorateur de Russell Banks que je suis. Et comme souvent avec l’auteur, je ne suis que rarement déçu par son écriture et son histoire. Je ne m’aventurerais pas à le comparer à ses précédentes œuvres (le parfum à l’eau de rose n’a que peu de caractéristiques communes avec l’odeur de la marijuana de ses trips jamaïcains ou de la sueur noire de ses esclaves), cela n’apporterait qu’un très faible intérêt ; mais avant tout, avec Russell Banks, il y a surtout un univers particulier, une ambiance dans laquelle je plonge allègrement (dans ce cas précis, je devrais écrire dans laquelle je plane).

« Elle savait que les autres remarqueraient très vite, non pas que Vanessa avait quitté la réception donnée par son père, mais que la lumière avait soudain baissé dans la pièce ; et même si l’on n’était qu’en fin d’après-midi et pas encore au crépuscule, ils constateraient que le soleil, à cause du Great Range qui se dressait tout près, serait sur le point de disparaître derrière les montagnes. Le Second Lac Tamarack, aussi long et profond qu’un fjord norvégien, était effleuré par les pointes des glaciers issus du Great Range et de ses monts granitiques escarpés, orientés du nord au sud. A cette heure de la journée, en plein été, la vue qui s’offrait depuis la rive orientale du lac était réputée. Un nouveau verre à la main, tous les convives ou presque se déplaceraient tranquillement à la suite de Vanessa depuis le séjour jusqu’au bord du lac pour regarder les contours en bronze des nuages se changer en or fondu. Ils tourneraient ensuite le dos au ciel et à l’étendue d’eau pour contempler avec admiration la manière dont les forêts de pins et d’épicéas, sur les pentes derrière la maison, passeraient, dans l’éclat déclinant de la lumière des montagnes, du bleu-vert au rose puis du rose au lavande. Et ils auraient l’impression d’avoir concouru au phénomène appelé Alpenglühen tout simplement en l’observant. »

« La Réserve », c’est l’héroïne de ce roman, un havre de paix, un lieu magique où la sérénité et la quiétude coulent à flot. Construit autour d’un second lac, loin de quasi toute civilisation à l’exception de quelques riches propriétaires, cette terre huppée se démarque de la sauvagerie humaine qui commence à poindre à l’horizon (la guerre indépendantiste d’Espagne et la montée en puissance du nazisme marquent le début d’une inquiétude grandissante pour la tranquillité de leur monde). Habitée par la haute bourgeoisie blanche, elle met en scène une riche et belle héritière Vanessa Cole et un jeune artiste en verve Jordan Groves. Entre eux deux, une étrange passion ainsi qu’une surprenante crainte vont naître au-delà des nuages, par-dessus le calme des eaux profondes du lac, à bord de l’hydravion personnel du peintre. Les sentiments vont s’enchaîner… se déchaîner…Les couples vont se former… ou se déformer…Et derrière ces sentiments, se cache la maladie de Vanessa Cole : perdue dans sa folie mentale, elle semble perdre pied dans la vie où personne ne cherche à la comprendre et à l’aider.

« Après quelques instants, une fois cette lumière crépusculaire passée, ils se tourneraient de nouveau vers le lac dont ils admireraient en silence la surface qui miroiterait sous la lumière métallique renvoyée par les nuages dorés. C’est alors, enfin, qu’ils remarqueraient Vanessa Cole, toute seule, debout un peu plus loin sur une des plaques rocheuses qui s’enfoncent dans l’eau juste au-delà de la plage de graviers. Elle tournerait son dos étroit et élancé à ses parents et à leurs amis, mais on verrait le bout de ses doigts touchant légèrement sa gorge fine, pâle, levée vers le ciel. Plongée dans de sombres et solitaires méditations nordiques, en train de contempler ce vaste espace délimité par le lac, la forêt, la montagne et le ciel, Vanessa aurait l’air de se tenir au centre exact de la réserve naturelle, elle en serait le lieu essentiel, l’unique point doté de sens. Pendant un moment intéressant, le drame du soleil en train de disparaître se confondrait, pour ses parents et leurs amis, avec le drame de Vanessa Cole. »

« La Réserve », c’est aussi de beaux portraits humains perdus et déchirés dans une nature luxuriante et magnifique. En lisant du Russell Banks, je m’immerge surtout dans une atmosphère, dans une ambiance. Celle-ci est à la fois feutrée et bouillonnante, comme la Nature. Cette belle région ravit mes yeux de lecteurs, la description des premiers zeppelins est superbe. Les années 30 et leurs insouciances, j’ai l’impression d’y être et de voir survoler au-dessus de ma tête ces premiers mastodontes gonflables. Le champagne coule à flot, pieds nus sur le ponton, humant la douce brise du soir à regarder un soleil couchant décolorant les forêts du sommet des Adirondacks en teinte orangée puis violacée avant le noir profond illuminé de quelques scintillements d’étoiles. C’est tout ce que j’apprécie dans cette littérature si proche de la Nature.

« La Réserve », et le zeppelin hurla whole lotta love.

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.



25 commentaires
  1. 22 mars 2015 , 13 h 06 min - Grybouille prend la parole ( permalien )

    Hou Hou, quel bel univers ambré à souhait, pour le p’tit duc se sera deux doigts de Lagavulin pour accompagner le livre de Russell Banks. Merci pour ta chronique, @bientôt, Grybouille du « Léa Touch Book ».

    • 22 mars 2015 , 14 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      l’univers ambré est ce qui me caractérise le mieux :)

  2. 22 mars 2015 , 13 h 37 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    C’est un auteur que j’aimerais vraiment découvrir :)

    • 22 mars 2015 , 14 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il le faut, surtout que son spectre d’écriture est assez large, de l’historique à l’amour en passant par l’anodin ou le roman initiatique…

  3. 22 mars 2015 , 20 h 24 min - manU prend la parole ( permalien )

    Comme toujours, tu nous emportes et, du coup, nous donnes envie découvrir ce Russell Banks…

    • 22 mars 2015 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et quand je pense qu’un type comme toi n’a mis toujours mis encore aucun Russell Banks dans son pense-bête, ça me troue le cul !

  4. 22 mars 2015 , 20 h 33 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je ne le connais pas celui-ci, mais c’est vrai que j’ai quand même du mal à imaginer ce parfum d’écriture « à l’eau de rose » qui contraste avec ses odeurs habituelles de marijuana et de milieux durs. La nature est là, l’atmosphère et l’ambiance, toute cette beauté qui s’oppose on dirait à la marginalité de ses personnages? (je pense ici au personnage de Vanessa). Comme un apaisement dans un monde de brutes ou de personnages hors normes.

    « Regarder un soleil couchant décolorant les forêts du sommet des Adirondacks en teinte orangée puis violacée avant le noir profond illuminé de quelques scintillements d’étoiles ». Ah ces soleils couchants qui réchauffent mon âme. Même « derrière la couche de pollution » et les pieds dans la « Seine boueuse » ;-)

    • 22 mars 2015 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je reconnais que celui est moi prenant, moi tentant que certains. Il est plus pour découvrir d’autres facettes de l’auteur.

  5. 22 mars 2015 , 21 h 39 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Et est ce que celui ci fait plus de 860 pages ? ^^

    Forcément à te lire j’ai très envie de le découvrir ce Russel mais je ne commencerai pas par un pavé pour rentrer dans son univers.

    Whole Lotta love !!! Du très lourd ! Pffiiiittt Je fonds … sortie en 69 … année érotique !

    • 22 mars 2015 , 22 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hou que j’aime les années érotiques !

  6. 22 mars 2015 , 21 h 50 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Pffiiiittt Je fonds … sortie en 69 … année érotique ! »

    Non mais elle est chaude comme la braise la p’tite !!!!… :D

    • 22 mars 2015 , 22 h 13 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      T’as entendu ça Cristina? La grenouille et le bovidé feraient mieux de s’lever de bonne heure, car avec des femmes d’expérience….:D
      Pffffffff deux p’tites jeunesses ceux-là et ça se croient au-dessus de leurs affaires! Faudrait tout leur expliquer!

    • 22 mars 2015 , 22 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hou que j’aime les nanas chaudes comme la braise !

    • 22 mars 2015 , 22 h 27 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      P’tite !!!!! Pffftttt viens par ici mon crapounette qui m’arrive au nombril ! lollll

    • 22 mars 2015 , 22 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Des jambes aussi longues qu’Adriana Karembeu ou c’est le crapounet qui est tout p’tit ?

    • 22 mars 2015 , 22 h 32 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Il va se calmer le bovidé hein !!!!!

      « Ils s’aiment et la traversée
      Durera toute une année
      Et que les dieux les bénissent
      Jusqu’en deux mille soixante-dix … » :D

    • 22 mars 2015 , 22 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      c’est que quand on me parle de led zeppelin, je deviens chaud, chaud chaud !

    • 22 mars 2015 , 22 h 36 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      « Au-dessus de leurs affaires » !!! ouh que j’aime cette expression québécoise !!

      Merci Nadine :D <3

    • 22 mars 2015 , 22 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Moi, je peux me mettre en dessous… :)

  7. 24 mars 2015 , 10 h 27 min - Moka prend la parole ( permalien )

    Un auteur noté depuis longtemps. Il faut que je le découvre très vite.

    • 25 mars 2015 , 9 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      un excellent auteur pour la littérature américaine contemporaine…

  8. 26 mars 2015 , 8 h 44 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    J’ai bien intégré que je devais lire Russell Banks mais du coup, ne pas commencer par « La réserve » (en écrivant cela je pense aux Champagnes de la grande réserve ; point d’ordinaire pour moi :-) )
    Ceci dit, « La réserve » a pu sembler ennuyeux pour certains mais je me suis bien fadé un gros pavé mortel donc finalement, quand bien même je lirais celui-ci, je m’en remettrais.

    • 26 mars 2015 , 9 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      On s’en remet facilement de ce séjour dans la Réserve. Et on y prend aussi un plaisir à voler au-dessus de cette belle Nature. Mais elle n’est pas entièrement représentative de l’œuvre de Russell Banks.

  9. 28 mars 2015 , 18 h 49 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    On a l’impression de devoir prendre une grande bouffé de nature en te lisant :)

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