Pourfendeur de Nuages [Russell Banks]

Par le Bison le 18 mars 2015

En faisant partager ma lecture sur son dernier recueil de nouvelles, « un membre permanent de la famille », j’ai eu l’intime conviction de t’avoir déjà parlé de cet auteur qui à sa manière, en quelques romans, m’a bouleversé, ému, passionné. Et puis, voilà que je me rends compte que je n’avais pas pris la peine de reprendre de vieux billets laissés au vent de certains blogs ou forums. Le temps de me servir un verre, de retrouver ces traces de moi et de l’auteur, et de me replonger dans son univers avec 2 romans marquants. Ce soir, je te donne rendez-vous avec le « Pourfendeur de Nuages ». S’il faut en lire un, celui-là me parait indispensable. Inimaginable même de passer à côté.

« Chasseur d’esclaves, a dit Père, je t’envoie tout droit en enfer. »

Russell Banks m’entraîne dans les années 1830-1850 à la découverte d’une famille d’agriculteurs installés dans une contrée sauvage, tout à fait admirable, exemplaire même : la famille américaine idéale de cultivateurs chrétiens. Cela pourrait être n’importe quelle famille des coins perdus d’une Amérique profonde, une famille de pionniers simplement à la recherche de bonnes terres pour élever son bétail, pour vivre de ses récoltes mais surtout survivre aux conditions difficiles de tout pionnier de cette époque. Mais (parce que sans « mais », la vie de cette famille pourrait me sembler fade et sans intérêt), cette famille est dirigée par un grand chef de clan, un homme au caractère très autoritaire, à la rigueur exigeante, extrêmement pieu et un orateur passionné qui vit uniquement selon les critères de la Bible et du Seigneur. Cet homme : John Brown, plus connu sous son nom de « guerre » John Osawatomie Brown.

« Pendant de nombreuses années, la vie du Vieux avait été cruellement divisée entre ses actions contre l’esclavage et ses responsabilités de père et de mari. Malgré ses efforts incessants, parfois furieux et chaotiques, pour venir à bout de cette division, Père donnait souvent l’impression de vouloir mener l’existence de deux hommes distincts : l’un était un abolitionniste incendiaire, une personnalité publique dont les actions les plus satisfaisantes et les plus importantes étaient nécessairement accomplies en secret ; l’autre était un bon père de famille et un mari très chrétien, une personne privée dont les gestes les plus satisfaisant et les plus importants se déroulaient dans la sécurité et le confort visibles de son entourage familial. C’était un homme qui avait lié sa vie à un vœu, celui de libérer complètement et pour toujours les Nègres de l’esclavage ; »

Un destin hors du commun marquera à tout jamais cette famille car ce Vieux John Brown s’est juré de mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition pour abolir à tout jamais l’esclavage dans son pays, éradiquer ce « Mal » issu de la cupidité et de la cruauté de certains hommes. Il en va de son honneur, de sa vie et de celle des membres de sa famille, fidèles serviteurs du Vieux et de Dieu. Faire des sacrifices au nom du Seigneur et au nom d’une telle cause ne lui fait pas peur et devient même une obligation divine. C’est la loi de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ avec qui il lui arrive souvent de converser.

« Le jour même où il a sacrifié le meilleur de ses fils sur l’autel en pierre de ses croyances, Père s’est métamorphosé en quelques heures, et de son état d’homme mortel – certes extraordinaire et illustre mais homme quand même – il est passé à celui de héros nimbé de lumière. Peu importe qu’ils aient aimé sa façon d’agir, qu’ils aient admiré son courage ou qu’ils aient cru en sa parole : les Américains, à partir de ce moment-là, l’ont considéré comme plus qu’un homme et comme autre chose qu’un homme. »

Dans un décor flamboyant, magique, entre les grandes plaines du Kansas et les montagnes majestueuses des Adirondacks, John Brown va tout mettre en œuvre pour aider ses amis nègres à sortir de ce fléau qu’est l’esclavage. Sans l’aide des blancs, auxquels il n’apporte aucune confiance, il développera la partie Nord du Train Souterrain chargé d’acheminer les esclaves en fuite jusqu’aux frontières du Canada. Comme beaucoup de chrétiens de sa génération, John Brown a commencé par être un jeune homme du Nord aux principes stricts et à l’esprit religieux tourmenté par l’existence de l’esclavage noir dans le Sud et par le préjugé de race qui sévissait partout. Il s’est d’abord activement engagé dans la lutte contre l’esclavage avec de beaux et enflammés discours. Mais ne pouvant se contenter de si peu, il participa à créer un réseau de relations « pro-anti-esclavagiste » à la fois pour obtenir des fonds financiers mais aussi pour venir en aide aux nègres en fuite, ses meilleurs, ses seuls véritables amis. Mais en vieillissant, il s’est soudain transformé en guérillero volontiers pillard, prêt à verser le sang contre toute personne qui se mettra en travers de son chemin (le « massacre » de Pottawatomie) avant de devenir « terroriste » (avec prise d’otages à la manufacture d’armes de Harper’s Ferry), et finir en martyr.

« Venez ici dès que possible, mes garçons, et venez armés car il nous faut arracher quelques pauvres créatures de la gueule de Satan avant qu’il ne les dévore ! Une démonstration en règle de force chrétienne et de notre volonté sans faille de faire pleuvoir le feu sur la tête des malfaiteurs et des hypocrites de notre région devrait clarifier les choses. En tout cas, ce devrait être suffisant pour que nous puissions poursuivre l’œuvre de Dieu et contribuer à la chute de l’esclavage en le rendant trop coûteux à maintenir contre les volontés conjuguées de chrétiens blancs et d’esclaves courageux, prêts à tout. Venez tout de suite ici à North Elba, mes fils ! Venez et soyez avec nous de vrais Soldats du Seigneur, droits et courageux ! Votre père qui vous aime,

JOHN BROWN »

Que reste t’il des actions de John Brown ? Un musée, la visite de sa ferme à North Elba ou sa Station dans le Kansas…L’esclavage envers les noirs a effectivement été aboli grâce notamment à son héroïsme et son patriotisme. D’ailleurs, quel historien serait prêt à affirmer que sans ce massacre de Pottawatomie, un « fait » quasi anodin de l’histoire de l’Amérique, la guerre de Sécession aurait bien eu lieu. Héros patriotique ou dangereux fanatique religieux ? Telle est la question que je me pose à la lecture de ce long roman (il s’agit avant tout d’une fiction basée sur des faits réels) et qui est posée par Russell Banks. La cruauté de ses actes peut-elle être fondée simplement par cette noble cause pour laquelle il est prêt à tout sacrifier.

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.

12 commentaires
  1. 19 mars 2015 , 3 h 17 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Quand je lis ta superbe critique, je ne peux pas m’empêcher de voir un lien avec American Darling que j’avais beaucoup aimé. Autre période autre lutte, mais dans les deux romans les personnages sont engagés et militants, comme cette jeune activiste d’American Darling en faveur des droits civiques au Liberia, confrontée aux terroristes d’extrême gauche américains. Versus l’abolitionniste que tu présentes ici dans la période pré Amérique de la guerre de Sécession. Quand il écrit ce Banks, ça se sent qu’il tripe, il communique son engagement militant avec tellement de passion!

    « Héros patriotique ou dangereux fanatique religieux »?

    Tu me donnes envie de découvrir celui-ci!

    • 19 mars 2015 , 8 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu me donnes envie de découvrir celui-ci!

      Je pense que tu as raison de faire le parallèle avec son American Darling, l’un de ses autres grands romans engagés historiquement. Les deux doivent être parfaitement complémentaires.

      il communique son engagement militant avec tellement de passion!

      Ses écrits sont toujours engagés. Politiquement comme celui-ci ou socialement comme souvent avec l’auteur qui ne veut pas oublier les laissés-pour-compte de l’Amérique.

  2. 19 mars 2015 , 10 h 39 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je ne connaissais pas ce « massacre de Pottawatomie » et je viens d’aller faire des recherches sur internet. C’est dingue tout ce que l’on peut apprendre sur le net.
    Tu as envoyé du très lourd à travers ce livre. Il m’a l’air très dur et on doit ressortir de ce roman épuisé et révolté !

    Je pense à ce film de Tarentino « Django » mais suis-je bête, forcément tu connais… !

    Ce film un choc, et ce livre j’en doute pas une seconde !

    • 19 mars 2015 , 11 h 12 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ça, oui, c’est du lourd. C’est pas de la p’tite bluette campagnarde. C’est du violent, c’est de la sueur, c’est du sang !

  3. 20 mars 2015 , 10 h 05 min - manU prend la parole ( permalien )

    Du lourd indéniablement…

    En te lisant, il m’est venu une question qui n’a rien à voir et pourtant…
    Dis-moi, qu’est-ce qui est le plus fourni chez toi, la bibliothèque ou le bar ? ;)

    • 20 mars 2015 , 13 h 46 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Du lourd indéniablement…

      Du lourd à plus de 860 pages !

      Dis-moi, qu’est-ce qui est le plus fourni chez toi, la bibliothèque ou le bar ?

      Disons que le bar se vide plus rapidement que la bibliothèque…

  4. 20 mars 2015 , 10 h 18 min - Belette2911 prend la parole ( permalien )

    Lui, je le veux !! Tu en parle si bien que je ne peux que l’ajouter sur ma liste ;)

    • 20 mars 2015 , 13 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Lui, je le veux !!

      le Bouquin ou le Bison ?
      Non, ne réponds pas je ne saurai supporter une désillusion…

  5. 20 mars 2015 , 16 h 47 min - manU prend la parole ( permalien )

    Connaissant La Belette, le doute est permis… :D

  6. 29 mars 2015 , 8 h 28 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    Les histoires ne se situent-elles pas toujours dans la même zone géographique?
    En tout cas, il me tente bien celui là :)
    merci

    • 29 mars 2015 , 13 h 46 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ses histoires se situent souvent dans les Idirondacks… Mais il explore en fait toute la côte Est en descendant jusqu’en Jamaïque.

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