Trois Chevaux [Erri De Luca]

Par le Bison le 18 février 2015

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« Mes phrases ne sont pas plus longues que le souffle qu’il faut pour les dire. » Erri De Luca dans une conférence autour d’un verre de cognac.

« J’entends son souffle à chaque page qui se tourne ». Le Bison dans un tête-à-tête avec son verre de Lambrusco.

Un vin italien pour l’histoire d’un homme, un jardinier qui retrouve sa terre natale, son Italie après un séjour en Argentine pour retrouver la femme qui l’aimait.

Mais avant de te raconter cette histoire de chevaux, je te parle de la plume d’Erri De Luca, de ses phrases aussi courtes que le souffle divin d’une femme en train de faire l’amour.

Car l’écriture a cette sensualité, la beauté des mots comme la beauté du corps d’une belle argentine, d’une belle italienne.

Des métaphores et de la passion qui enveloppent les disparitions et les morts d’une dictature.

« Je lis seulement des livres d’occasion.
Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d’un doigt et elle reste immobile. Comme ça, je mâche et je lis.
Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent par tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu’elles restent à plat.
Les livres d’occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.

Ainsi, à midi, au bistrot, je m’assieds sur la même chaise, je demande de la soupe et du vin et je lis.

Ce sont des romans de mer, des aventures de montagne, pas des histoires de ville, je les ai déjà autour de moi.

Je lève les yeux, attiré par le reflet du soleil sur la porte d’entrée par laquelle ils entrent tous les deux, elle dans un air de vent, lui dans un air de cendre.

Je reviens à mon livre de mer : il y a un peu de tempête, force huit, le jeune homme mange avec appétit tandis que les autres vomissent. Puis il sort sur le pont, se tenant solidement sur ses pieds parce qu’il est jeune, seul, tout à la joie de la tempête.

Je détourne les yeux pour couper de l’ail cru sur ma soupe. J’avale une petite gorgée d’un vin rouge âpre, qui sent le fût.

Je tourne les pages dociles, des bouchées lentes puis je lève la tête du blanc du papier et de la nappe, je suis la ligne de carrelage qui fait le tour de la pièce et qui passe derrière deux pupilles noires de femme, mises sur cette ligne comme deux « mi » fendus de la ligne basse d’une portée musicale. Elles sont pointées sur moi.

Je lève mon verre au même niveau et je le laisse en l’air avant de boire. Cet alignement force mes pommettes à ébaucher un sourire. La géométrie des choses environnantes fait naître des coïncidences, des rencontres.

La femme, de face, me sourit… »

Comment ne pas tomber sous le charme de cette écriture des premiers instants.

Comment ne pas tomber amoureux de ces pupilles noires, ce regard pénétrant qui fixe ton verre de vin.

Elle s’assoit devant moi, sur cette chaise de bistrot, une aubergine rôtie et sa mozzarella di bufala dans une assiette. Ce parfum enivrant, ses effluves qui se mêlent au basilic frais. Un air d’Italie souffle sur la terrasse ensoleillée, ce midi.

Je sors de la poche de ma veste ce livre d’occasion qui est passé de main en main, d’amitié en amour. Je caresse ses pages, lisse sa couverture, respire son parfum. Un tout petit livre mais plein de bonheur qui mélange l’Italie et la Patagonie, les fragrances des piémontaises à celles des argentines et qui lie les métaphores à la beauté naturelle.

Comment ne pas se reconnaitre dans ce type, simple et jardinier, assis à l’ombre d’une terrasse avec un verre de vin et un vieux bouquin pour simple compagnie. Oui, ce type pourrait être moi. Et cette femme, de face, qui me sourit… A moi ? Je détourne les yeux, plonge mon regard dans mon verre, et bois une dernière gorgée de ce vin rouge et âpre avant d’achever ma lecture.

« A quoi penses-tu ? » demande-t-elle, pour me l’entendre dire.

A une île, à des vagues qui s’écrasent sur des rochers, à un vent qui laisse croître les arbres, à un puits et à une gouttière qui y conduit l’eau de pluie. Je pense au sanglot d’une poulie sur le puits et au bourdonnement de babillage de l’eau dans le fond et à la paix d’en avoir une réserve.

Puis j’invente des choses pour dire : je pense à.

Tu as de l’imagination, dit-elle.

Oui, celle d’un homme qui se rase sans miroir.

« Trois Chevaux », le charme d’un livre d’occasion.

20 commentaires
  1. 18 février 2015 , 19 h 09 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Mais dis donc, comment tu nous séduit, toi, avec tes phrases telles que « ses phrases aussi courtes que le souffle divin d’une femme en train de faire l’amour ».

    Là, tu me troues le luc ! :lol:

    • 18 février 2015 , 20 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Là, tu me troues le luc ! :lol:

      Je n’en demandais pas tant. Ne t’inquiètes pas, je ne dirai rien, mais sache que tout le plaisir était pour moi.

  2. 18 février 2015 , 19 h 56 min - manU prend la parole ( permalien )

    Et le charme de l’écriture d’Erri De Luca…
    Des phrases que je lis, que je relis et que je relis encore…
    J’adore tout simplement !

    • 18 février 2015 , 21 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je comprends que lorsqu’on boit des cocktails charentais avec l’auteur, on tombe plus facilement sous son charme ;-)

  3. 18 février 2015 , 20 h 21 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Très tentant, bel extrait et un lambrusco… hummm !
    J’aime les mots sur les livres d’occasion, cette idée aussi des yeux comme des mi, je vais peut-être le trouver d’occasion.

    (Tu as pas écouté le dernier Thiéfaine ? et lu Aki Shimazaki ? tu avais lu et aimé Le poids des secrets en 5 tomes, j’en garde un excellent souvenir de lecture)

    Bref, bise et bonne nuit ;)

    • 18 février 2015 , 21 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je savais que déboucher une bouteille de Lambrusco allait te faire sortir de ta roulotte.

      et lu Aki Shimazaki ?

      Tu tires les cartes aussi dans ta roulotte ? Parce que cela sera ma prochaine chronique. Je viens enfin de lire le 1er tome…

  4. 18 février 2015 , 21 h 20 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je suis touchée pour ta chronique et les extraits, une très belle alliance des deux, c’est très beau!

    Un livre que j’ai vu plusieurs fois passer sur la blogosphère et qui me tente bien, et mon passage ici ne fait qu’attiser cette envie !

    Moi aussi j’aime les phrases courtes qui vont au but avec douceur et poésie.

    « Pieds nues à la terrasse d’un café, la mer me fait face et me berce au son de ses vagues. Le soleil se couche, heure idéale pour lire et siroter un verre.
    - Camarero, (sonrisa) un tinto de verano por favor »
    Cristina après avoir lu ton billet.

    Après ton billet il me vient comme une envie de soleil, de sourire, de rencontres, de sable chaud, de mer et de livres qui nous embarquent dans un monde d’évasion…

    Moi j’aime les livres qui referment des traces, un vécu, leurs lectures n’en sont que plus merveilleuses !

    • 19 février 2015 , 10 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je suis touchée pour ta chronique et les extraits, une très belle alliance des deux

      Pour une fois, je ne vois rien de sexuel dans ton commentaire. Étonnant… Je me ramollis, faudrait que je ressorte le vieux poireau violacé de Buke !

      Un livre que j’ai vu plusieurs fois passer sur la blogosphère et qui me tente bien, et mon passage ici ne fait qu’attiser cette envie !

      Je pourrais à l’occasion le faire voyager.

      Moi aussi j’aime les phrases courtes qui vont au but avec douceur et poésie.

      Mes phrases sont tellement courtes qu’elles ressemblent au silence.

      - Camarero, (sonrisa) un tinto de verano por favor

      Justement, il y a deux coupes. Et je préfère la partager avec toi, qu’avec le grenouille charentaise ou le poilu des montagnes.

      Moi j’aime les livres qui referment des traces, un vécu, leurs lectures n’en sont que plus merveilleuses !

      J’apprécie souvent aussi plus un livre d’occasion pour me dire qu’il a déjà été lu par une sublime femme, caressé de sa douce main, posé sur son ventre ou entre ses deux gros seins…

    • 19 février 2015 , 13 h 09 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Pour les gros seins c’est ratés mais je peux ressortir mes « Fuck-me shoes » si tu veux . :D

      Ben quoi ! Rien de sexuel dans ce com !

      Rohhhhhhh ok je sors ^^

      ;-)

    • 26 février 2015 , 11 h 07 min - phil prend la parole ( permalien )

      c sympa merci je note !

  5. 18 février 2015 , 21 h 43 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Ça me plaît tellement ces rdv avec l’imprévu. S’offrir le temps d’une rencontre toute spontanée avec un livre, celui qui nous attendait sans même que l’on sache qu’il était fait pour nous. Rien que se laisser porter par un titre, une image, un auteur. Et tendre la main…
    …comme tu tends la tienne vers ce verre de Lambrusco ou vers quoi que ce soit d’ailleurs qui plaise à un Bison :D

    J’image le plaisir encore plus grand quand ce livre nous donne l’occasion de nous y reconnaître et de vivre au cœur d’une tempête de sens et de « souffle divin » (…).
    Erri De Luca, un auteur à découvrir, d’autant plus qu’à sa lecture un Bison a été touché et nous a offert un beau billet tout sensible et poétique…

    « L’imagination d’un homme qui se rase sans miroir ». ??? J’imagine que c’est pas rien…….

    • 19 février 2015 , 10 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Moi je tends ma main vers tous les verres qui se présentent à moi. Ce n’est qu’à cette condition que j’entends et sens ce souffle divin se poser sur ma nuque.

  6. 19 février 2015 , 3 h 35 min - Tororo prend la parole ( permalien )

    Quand je viens sur ce blog, j’y retrouve précisément le charme de « ces livres d’occasion passés de main en main, d’amitié en amour » (on ne saurait mieux dire), avec des pages qui s’ouvrent toutes seules aux bons endroits. Merci Monsieur Bison!

    • 19 février 2015 , 10 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le plaisir d’un certain partage, en amitié ou en amour, dans la littérature, la bière ou la musique.

  7. 19 février 2015 , 7 h 59 min - Ribambelle prend la parole ( permalien )

    Merci de me l’avoir servi sur un plateau. Je cherchais un italien (un auteur italien je précise). Je sens qu’il va me plaire.

    • 19 février 2015 , 10 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’organise pas ce genre de rencontres. Il y a quand même des sites plus spécialisés.

  8. 21 février 2015 , 18 h 10 min - Violette prend la parole ( permalien )

    Erri de Luca est terriblement doué… trop même!

    • 23 février 2015 , 9 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’en lirai certainement d’autres, pour confirmer cette bonne impression.

  9. 24 février 2015 , 18 h 26 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    J’ai très envie de découvrir ce roman :)

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