La Nuit Recommencée [Leopoldo Brizuela]

Par le Bison le 11 mars 2015

« Rafles, descentes. Toujours avoir les papiers sur soi. Interdit de marcher sur le trottoir devant les bâtiments officiels : la sentinelle a pour ordre d’ouvrir le feu si l’on contrevient à la consigne. Les précautions deviennent vite des habitudes, pour ne plus avoir à y penser, pour oublier la peur. Il est obligatoire de déclarer les armes que l’on détient, de renouveler ses papiers, et urgent de figurer au nombre des vivants. »

Leopoldo jouant une polonaise de Bach. Assis sur son tabouret, les doigts tremblants, des regards lourds sur ses petites épaules de 13 ans. Des inconnus, froids et sombres dans sa maison. Et puis un cambriolage dans la villa d’en-face. 1976, Buenos Aires. Un souvenir enfoui depuis plus de trente ans qui resurgit maintenant, en 2010. Leopoldo est devenu écrivain, laissant le piano de côté. Mais écrit-il réellement ? Sa vie semble vide. Et ce n’est que lorsqu‘un second fait du même ordre dans la maison d’en-face perturbe de nouveau l’équilibre de sa vie que cette période de 1976, lourde de conséquences, vient le hanter. 1976, le coup d’état, les zones de non-droits, les crimes sans noms, des disparus, par milliers, des mères courage, et son père. Témoin une seconde fois, mais justement doit-il témoigner, dans une Argentine où depuis des années l’on apprend le silence. Mais que signifie le silence pour un écrivain ? Et si finalement, c’était une étude de Chopin qu’il était en train de pianoter. Pourquoi se souvient-on de certains faits, et pas des autres ?

« Qu’est-ce que le blocage de l’écrivain ? Ce n’est pas la simple incapacité d’écrire, mais l’impossibilité d’écrire en accord avec sa vérité profonde, en connectant son imagination au centre obscur de la personnalité qui exige de venir au jour sous forme de récit. Laisse-moi sortir ou je te dévore.

Or, il y a des années que j’ai le sentiment d’écrire en vain. Des choses vaines. D’être incapable de devenir digne de mon destin.»

A 13 ans, il ne s’était pas rendu compte des enjeux qui se jouaient à cette époque. Trente-trois après, Leopoldo dépoussière les histoires d’antan. Cruelle désillusion, angoisse, antisémitisme, relents du nazisme, le passé est encore plus obscur que l’inimaginable. Mais c’est à ce prix que Leopoldo pourra de nouveau reprendre la plume et écrire. Son destin passe par le passé. Et même si pour cela il devra torturer son esprit, se sentir coupable au nom de l’enfant qu’il était à 13 ans, au nom de son père dont il apprendra bien trop tard son rôle dans cette sombre affaire avec les Kuperman, ceux de la maison d’en-face. Même si la vérité lui paraitra insupportable, le prix à payer, pour rester en vie, pour écrire simplement sa vie.

« Le moment est venu où tout se déchaîne. Celui où la moindre ignorance, où la moindre résistance, mène de l’interrogatoire à la torture. »

Une fois n’est pas coutume, je ne t’emmène pas dans l’Argentine de la Pampa. Oublie Florent Pagny, nu sous son poncho, le soleil brûlant les lèvres, et les bordels perdus entre deux ranchs de bovins pour boire une bière même fade et tiédasse. Ce soir, tu as le droit à l’Argentine de la fin des années soixante-dix. Pas très glorieuse, comme histoire, mais l’Histoire n’est-elle pas faite uniquement de ces drames et tortures au quotidien ? De mon regard d’enfant de cette époque, je n’aurais gardé que le vague souvenir de cette coupe du monde que souleva Mario Kempes dans son Estadio Monumental. Mais avec ce regard naïf d’enfants, la politique semble un bien étrange jeu où l’on se sent étranger et où l’on fait confiance à son père pour la comprendre. Et en cela, il m’a manqué quelques références, d’époque et politiques, pour bien suivre, partager la quête de cet écrivain à la recherche de la vérité et de fait de sa propre identité. Leopoldo Brizuela qui lui-même avait 12 ans le 24 mars 1976 me renvoie une autre image celle du film de Juan José Campanella, « el secreto de sus ojos ».

« Celui qui avait tué et torturé et celui qui n’avait tout simplement pas pu affronter l’horreur étaient-ils également et méritaient-ils le même châtiment ? Même à présent, celui qui dévoile un crime et s’arroge le droit de punir peut-il se croire entièrement innocent ? Ou nous lançons-nous des accusations pour ne pas voir que le mal qui hante l’autre nous harcèle également. Seule la pitié pouvait nous sauver.

Pitié, demandé-je. Pitié.

Mais il est trop tard ? »

« La Nuit Recommencée », sur une polonaise de Bach ou une étude de Chopin.

11 commentaires
  1. 11 mars 2015 , 15 h 48 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    L’Amérique Latine en général devrait te faire citoyen d’honneur de tous ses pays, d’Ushuaïa à Maracaibo. C’est noté, ce bouquin.

    • 11 mars 2015 , 17 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      du moment que ce n’est pas Le Général qui me fait citoyen d’honneur…

  2. 11 mars 2015 , 17 h 34 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    J’imagine que ce doit être aussi difficile de comprendre ces années de dictature quand on y est étranger que de jouer une étude de Chopin. Et un double enjeu quand on le vit à travers le regard naïf d’un enfant de 13 ans qui ne se doutait pas que sa vie allait basculer sur l’innocence d’une Polonaise de Bach …

    Je me demande comment on peut réagir face au danger de l’autre quand on est soi-même conditionné au silence de la peur. Et que parler devient aussi lourd de conséquences que l’acte lui-même dont on est témoin. Préserver avant tout son équilibre, mais à quel prix? Celui de la culpabilité? Sommes-nous au moins conscient dans ces moments-là de nos propres « faiblesses »…

    Tabarnak j’ai de la jasette à midi :D
    (et ton steak frites me donnent une faim de loup! Il en reste pour moi? Attention à ce que tu réponds, un millefeuille est en jeu…)

    • 11 mars 2015 , 18 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et ton steak frites me donnent une faim de loup! Il en reste pour moi? Attention à ce que tu réponds, un millefeuille est en jeu…

      Plus de frites ni de steak de grizzli. Mais j’ai encore de la Chouffe !!

    • 12 mars 2015 , 8 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      En tout cas, tu as tout compris du message du bouquin. A croire que tu l’as déjà lu…

  3. 11 mars 2015 , 20 h 48 min - manU prend la parole ( permalien )

    Une fois de plus tu titilles notre curiosité avec talent !

    Rien à voir mais je réalise qu’il y a une éternité que je n’ai pas mangé un steak frites… Un steak de bison bien entendu ! ;)

    • 12 mars 2015 , 8 h 46 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le steak de bison, c’est ce qu’il y a de meilleur. Des bisons de Dordogne, bien sur !

  4. 11 mars 2015 , 21 h 37 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Raaahhhhh quel billet et quel titre… J’adore… !

    La dictature en Argentine a tellement fait couler d’encre qu’une vie entière ne suffirait pas pour comprendre l’horreur !

    « Pourquoi se souvient-on de certains faits, et pas des autres ? »
    Question de survit, une façon de se protéger je pense !

    Un roman très tentant !

    Quel dilemme entre Bach et Chopin … mon cœur balance.

    • 12 mars 2015 , 8 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si ton cœur ne balance qu’entre Bach et Chopin, c’est dur pour les autres prétendants !

  5. 12 mars 2015 , 15 h 36 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Je note avec plaisir ce livre :)

    • 12 mars 2015 , 22 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Disons qu’il donne un très bon aperçu de l’ambiance et des sentiments des argentins pendant la dictature.

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