L’Auberge des Pauvres [Tahar Ben Jelloun]

Par le Bison le 3 février 2015

Catégorie : 5 étoiles, Afrique

Lecture à l’aveugle, la découverte.

Auteur(e) : Inconnu(e) Tahar Ben Jelloun

Editeur : Points

Année : 1999

Comment débuter avec un tel roman, quand le soleil du Maroc t’assèche le gosier jusqu’à remplir de poussière ton verre vide de Chouffe. Alors tu te sers un single malt pour poursuivre la soirée. Une chaleur à faire débander ton sexe qui craint d’attraper un coup d’ soleil, un coup d’amour, un coup de j’ t’aime. Alors je prends le bateau, vieux rafiot de croisière pour traverser la Méditerranée. Pas un yacht de luxe ni même un Costa Croisière à la dérive. Mais j’arrive à bon port, la baie de Naples, une ville bouillonnante, des décharges à ciel ouvert et l’odeur de la pizza napolitaine – plus diététique que la quatre fromages, une tuerie calorique. Participer à un concours et avoir le droit de gagner en écrivant une nouvelle, un roman sur cette ville. Organisé par le syndicat d’initiative – à moins que cela soit celui de la mafia (c’est du pareil au même, non ?).


Écrire sur une ville inconnue, aucune chance de gagner. Je ne connais personne, je ne connais rien. Pas le moindre sourire d’une napolitaine prête à m’accueillir dans son lit. Alors, je déambule, je marche, je regarde autour de moi, derrière, devant. Des pizzerias des poubelles des immondices et des pigeons. Le contact est difficile, la timidité de l’écrivain n’est pas une légende. Mais je ne vais tout de même pas rentrer chez moi. Retourner auprès de ma femme… Je continue de marcher, dans des ruelles de plus en plus petites, autour des bâtiments désaffectés. Je descends dans les sous-sols, au plus près de la crasse et de l’odeur d’urine. Et là, je croise le regard d’une vieille femme endormie. Grosse, laide, elle ronfle elle pue elle me dégoute. Vulgaire et sale à m’en donner la gerbe. M’apprêtant à faire demi-tour, elle m’interpelle, dans la pénombre, avec pour seule lumière cette vieille ampoule dépolie et à nue. Me demande de m’assoir sur cette chaise cassée, sur son coffre déglingué ou sur ce poste de télévision déchainé. Bah, au point où j’en suis… Et même si l’odeur de pisse, de merde, de sperme, me soulève le cœur. Cette odeur de misère, de pauvreté et d’errance qui parfume le sol crasseux, les murs décrépis, le plafond noir de cendres. Où suis-je tombé ? « Albergo dei Poveri » me dit-elle. Je répète intérieurement, l’auberge des pauvres. Cela ferait déjà un beau titre de roman. L’AUBERGE DES PAUVRES.


« J’ai été séduite tout de suite, pas tout à fait ce qu’on appelle le coup de foudre, mais une folle envie de le mettre dans mon lit, moi qui aurait pu être sa mère. Cette envie devint urgente. Je rêvais de sa bouche et j’imaginais son sexe dans mon ventre. Il avait compris que je le désirais. Nous sommes devenus amants très vite. Nous ne parlions presque pas. Il m’a labourée jusqu’à en perdre le souffle. J’avais trouvé ma drogue : le sexe de Marco. C’était différent des autres hommes. Il ne se fatiguait jamais. Il avait trouvé en moi une hallucinée complètement éperdue qui s’abandonnait à lui tous les jours à la même heure, l’heure fatidique du coucher du soleil dans la véranda bleue. »

Et voilà que la vieille, grosse, sale et au final pas si méchante, me raconte sa vie, sa misère, son chemin, son histoire. Mais pas seulement la sienne. Celle de cette « auberge » un peu particulière qui dans le temps accueillaient quelques personnes, laissés-pour-compte déambulant dans les rues de Naples, avant d’atterrir comme moi dans ce sous-sol immonde. Et elle continue de déblatérer ses litanies, ses rencontres, ses histoires d’amour et de déchirement. Des histoires humaines, en somme, avec de la passion, du désir, de l’envie. L’auberge des pauvres, quel bel endroit pour écrire des histoires, pour s’imaginer des scènes d’amour et de baise. Putain, quel plaisir, les mots, le sexe, la baise. Putain, quel délice ces histoires, ces passions, ces enchevêtrements de corps et de salives, ces échanges de sueur et de suc, ces va-et-vient incessant qui labourent le corps d’ondes sensuelles et de frissons frénétiques. Et ces relents aigres de pisse qui s’envolent comme des volutes de fumées, comme des effluves d’une misère encore vivante. Je me lève, la vieille s’est de nouveau endormie. Sans bruit, je m’éclipse, retourne à la vie, à la lumière, quitte ce cloaque où les serviettes hygiéniques et les capotes usagées jonchent à même le sol au milieu d’autres immondices, déchets humains, cœurs et âmes jetés dans cette poubelle. Mais je reviendrai demain. Pour que la vieille me raconte d’autres histoires, d’autres vies, celles des âmes errantes dans la cité napolitaine.

« elle me demanda de lui retirer sa robe, je me mis à genoux et mis ma tête contre son pubis, il sentait le parfum de l’amour, quelle senteur paradisiaque, tu sais, ce parfum unique au monde et qui n’est jamais le même d’une femme à l’autre, non, tu sais pas lequel ou tu fais semblant de ne pas le savoir, bref elle sentait le musc, la beauté, la bonté, la vie, voilà c’est le parfum de la vie, le parfum du bonheur, c’est naturel, c’est pas un truc avec lequel on s’asperge, non le parfum de l’amour c’est une fleur écrasée entre les lèvres du vagin et qui donne la vie à la vie, la vie à l’amour, si tu veux t’enivrer avec ce parfum, tu t’approches lentement du sexe de l’aimée – faut que tu sois amoureux -, tu le salue respectueusement en posant un baiser simple, doux, sur le clitoris, puis tu te places bien en face des lèvres, tu sors ta langue et tu touches à peine le clitoris, là, petit à petit tu t’abreuves du musc de la vie, faut pas forcer ou être violent, tout est dans la subtilité, la douceur dans les caresses, de la tendresse et de l’amour, voilà comment Idé m’a appris à boire lentement dans son ventre… »

Viens près de moi, viens boire à ma fontaine, viens que je sente ton parfum, celui de l’amour, celui de ton sexe, chaud et humide. Une telle envie à faire fondre mon cœur mon âme, à pervertir mon esprit. Viens j’ai tant besoin de ton corps, de te prendre en moi, de te baiser là à même le sol, au milieu de la crasse et de l’urine. Viens à moi, libérons-nous de ces images pudiques, délivrons-nous de cette attente qui attache nos pensées. Envolons-nous vers les sommets du plaisir, dans un lit, sur un canapé, dans la rue. La radio qui braille un match de Maradona, le livreur de pizza  qui retourne enfourcher sa mobylette, et nous, deux corps nus allongés sur une peau de bête. Des yeux qui s’illuminent de bonheur, des yeux qui versent des larmes salées pendant que mon sexe gicle lui aussi sa larme sucrée, des yeux qui pétillent de fraicheur et d’envie, encore encore encore. Insatiable, mon sexe débande à peine que mon cœur en redemande, de ta bouche de tes lèvres. Je ne veux pas terminer ce chapitre, ni même ce bouquin, ni même cette rencontre. Reprendre le bateau, me retrouver sur un quai de gare, quitter cette ville pour retourner dans ma demeure où je ne sais pas si quelqu’un m’attend encore. Cela fait toujours mal de quitter un endroit où l’on se sent si bien. Un départ qui déchire toujours l’âme, jusqu’aux prochaines retrouvailles. Car je reviendrais, ici, à Naples ou ailleurs, pour aller à ta rencontre… Car, Naples ou la vieille ne sont qu’une allégorie de la passion et de l’amour.

Les mots de Nadine pour souligner la plus belle introduction à ce roman de Tahar Ben Jelloun : « Coup de foudre ! Un grand roman, passionné, passionnant, envoûtant… ». Avec un tel engouement, on ne peut que plonger dans ce roman

La plus belle conclusion revient à manU : « Des bas-fonds de la ville aux tréfonds de l’âme humaine.  La Vielle comme une allégorie de la Ville. Vielle, ville… L’âme de la ville. » Une telle fin me donne simplement l’envie de reprendre les premières pages et de me relancer dans cette lecture.

« Mes yeux étaient fixés sur le dos, la nuque, le bas des reins, les fesses et les jambes d’Ava. Je me dis : c’est avec Ava que tu es en ce moment, une femme, un corps sublime, une peau magnifique, tu fais l’amour avec une femme qui n’est pas une image, ne ferme pas les yeux, regarde ce que le ciel t’a envoyé, caresse, souffle, lèche, dévore, avale, verse ce qui te reste de salive dans la bouche d’Ava, sens son parfum naturel, ne te détourne pas, ouvre ses cuisses, mets ta tête là et aspire le parfum du paradis, baise, donne et reçois, laisse tes sens en éveil, ils ont besoin de revivre, n’oublie pas que cela fait tellement longtemps que ton corps n’a pas touché un autre corps, que tu t’es si souvent contenté de caresser ta verge sous les draps en pensant à une femme qui n’existait peut-être même pas, là tu n’es pas dans un rêve, et tu ne dors pas, c’est du réel, du vivant, ne laisse pas ton sexe hésiter, donne-le à la bouche d’Ava, elle le réclame avec les yeux, elle le regarde et attend de le couvrir de baisers et de cette salive si bonne, donne-le et ne te retiens pas, tu es avec une femme qui saura le faire lever de nouveau, n’aie pas peur, va, pénètre son ventre avec douceur, bouge avec lenteur, ne force pas, sois subtil, embrasse le bout de ses seins, ne mords pas, pas de violence, sauf si elle arrive naturellement, sois bien. »

Alors là, c’est le moment de sortir ton mouchoir. Papier ou tissu. Parce que je ne peux m’empêcher de sentir les larmes monter en moi, lorsque j’entends cette musique, perçois ces percussions, goute cette chaleur intense, de cette voix, de cette musique, de ces âmes. Oui, je pleure. Et alors ?!


« L’auberge des pauvres », baise dans les sous-sols napolitains.


14 commentaires
  1. 4 février 2015 , 1 h 30 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tu viens de me faire redescendre dans les sous-sols de cette auberge un peu particulière. Ça sent l’urine et la misère. L’odeur d’une vieille femme abandonnée dans les recoins de sa solitude. Mais surtout, ça sent la vie et les sentiments vrais, comme tu le dis si bien, les histoires humaines, la passion et le désir. Rien que pour ça, j’aurais eu un peu de mal à remonter de ces bas-fonds avant d’avoir serré cette vieille femme dans mes bras. En lisant ce si beau roman, je m’étais imaginé quelle richesse ce serait de rencontrer tous ces gens et d’entendre leurs histoires…

    « Naples ou la vieille ne sont qu’une allégorie de la passion et de l’amour ». Il faut immortaliser cette phrase… ;-)

    Et pour ajouter une couche à l’émotion, le Maroc de Robert Plant et Jimmy Page en fond sonore, un graffiti du Kashmir et un Bison qui pleure. Mon cœur va me lâcher… Il te reste un kleenex?

    Un grand billet, passionné, passionnant, envoûtant… Coup de foudre! Attends, je reprends mon souffle…

    Merci Bison

    • 4 février 2015 , 9 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai plus de Kleenex… Le dernier m’a servi à épousseter la chaise brinquebalante sur laquelle la vieille m’a demandé de m’asseoir. Et puis j’ai écouté les étoiles et les âmes toute la nuit, avec la Vieille, Gino, Momo, Jimmy Page et Robert Plant… Alors tu vois, les mouchoirs, je n’en ai plus…

  2. 4 février 2015 , 7 h 18 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Quel claque, quel verve ce billet. Les odeurs de pisse et de puanteurs sont remontées en moi en une fraction seconde à me redonner des nausées. Comme un peu ces odeurs de poubelles qui me rappellent mon Andalousie, c’est te dire combien c’est ancré en moi, combien c’est violent.
    Ce livre est très fort en émotion et ton billet me le rappelle. J’ai envie de le relire, de le redécouvrir et de me rasseoir à côté de ce professeur dans cette auberge délabrée et d’écouter la vieille.

    Chapeau bas pour ton billet. Comme une envie de m’enfuir à Naples ou en Andalousie pour un retour aux sources …

    Quel claque !

    • 4 février 2015 , 7 h 20 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      « Quelle » Je me réveille ;-)

    • 4 février 2015 , 9 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je me suis retrouvé assis dans cette auberge à coté de ce professeur de littérature et comme lui, la bouche bée, j’ai été avalé par leur joie, leur peine, leur haine : LA VIE.

      C’est du lourd, du cru, du hautement lourd, pas pour les adeptes du «Ils se marièrent et bla, bla, bla»…

  3. 4 février 2015 , 7 h 28 min - Ribambelle prend la parole ( permalien )

    QUel beau billet. J’aime beaucoup ce qui est écrit de « Viens près de moi » à la fin.
    Il faudrait que je le relise maintenant que je sais que je n’ai qu’à me mettre debout sur le canapé pour l’attraper dans la bibliothèque ;-)

    • 4 février 2015 , 8 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Debout sur le canapé, une position pas très stable qui promet de l’exercice…

  4. 4 février 2015 , 8 h 51 min - phil prend la parole ( permalien )

    Gagné ! j etais bien dans la bonne auberge qui sert de la Chouffe !!!
    Sacré Bibison, t’es comme le bon vin, tu es né avec un sacré millésime !!!
    Jusqu’à la lie je dis et je te lis mon cher Bibi !

    • 4 février 2015 , 8 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      A force de lire jusqu’à la lie, tu vas finir dans le caniveau…

    • 4 février 2015 , 20 h 27 min - phil prend la parole ( permalien )

      ben mon foie ….
      et pi ca y grouille de vie il parait alors …

  5. 5 février 2015 , 18 h 45 min - manU prend la parole ( permalien )

    Ah, je le savais bien que c’était livre !
    Quand un vieux Bison rencontre une vieille dans les bas fonds de Naples, ça donne un billet Bisonesque à souhait, forcément…
    Chapeau ! ;)

    • 5 février 2015 , 18 h 50 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne te le fais pas dire : je suis aussi vieux que la vieille… !

    • 5 février 2015 , 20 h 17 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Aussi vieux ???!!! Mazette !!!

      Et tu sens l’urine aussi ? ^^

      Oups pardon ;-)

      Je sors …

    • 5 février 2015 , 21 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça dépend… Quand la dame en blouse blanche me lave, je sens moins…

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