Peine Perdue [Olivier Adam]

Par le Bison le 27 décembre 2014

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« - Je vous offre un dernier verre ?

- Pourquoi un dernier ?

Parfois la vie ressemble à un film. Rarement mais ça arrive. Et quand ça arrive en général c’est juste un accident. Un truc éphémère, une épiphanie. Et pour ce qu’en sait Jeff, quand ça se présente faut pas trop se poser de questions ni trop réfléchir à la suite. Faut juste être là. Prendre ce qu’il y a à prendre et ne pas chercher plus loin. Au réveil, il lui a apporté son café et elle était à poil dans son lit. Tellement belle que c’était à peine croyable. Comme si l’alcool et le reste lui filaient des visions. Un genre d’hallucination. Ils ont rebaisé et il se disait qu’il n’en aurait jamais assez de son cul de sa bouche de ses seins, il était en admiration devant chaque millimètre de sa peau, une fille pareille ça lui suffisait comme preuve de l’existence de Dieu. Quant à ce qu’il avait pu faire pour mériter ça, c’est un mystère bien plus grand. »

Antoine, Marion, Paul et Hélène, Marco, Sarah, Coralie, Delphine, Serge, Anouck, Eric, Alex, Laure, Clémence, Léa, Florian, Louise, Perez, Mélanie, L’équipe de foot amateur, Cécile, Grindel, Jeff, Antoine. Cela en fait du monde pour un seul roman, une seule histoire, plusieurs histoires même qui s’assemblent comme dans un puzzle de la vie.

22 personnages aux portraits de la France d’aujourd’hui avec ses problèmes, ses inquiétudes, ses moments noirs. Oui, la vie est sombre selon Olivier Adam. Sombre et triste. L’espoir a abandonné toute velléité ou presque. Et pourtant, à travers ces figures, se dessine notre société moderne, celle des gens qui déambulent sur une corde raide au-dessus d’un précipice et qui tente de ne pas sombrer dans le gouffre encore plus sombre de la mort. Toujours à la limite de la rupture, du chômage ou de la délinquance. Des mots vifs et ciselés qui strient les pages griffonnées par un auteur qui sur ce coup-là m’a encore épaté. Parce qu’il n’est pas évident de s’intéresser à ces inconnus que seul un prénom les différencie.

« Un soir il s’est lancé, lui a proposé de boire un verre. Ils ont pris chacun leur voiture et se sont suivis jusqu’à Nice. Elle a commandé un Martini. Lui un Ricard. Pourquoi se souvient-il de ce genre de détails ? Des fois il y a des choses comme ça sans importance qui restent gravées. Alors que d’autres s’effacent sans crier gare. »

Bord de mer, les vagues se déchainent contre les digues, le soleil s’est éclipsé pour laisser le place à de terribles nuages noirs portés par un vent pénétrant. Une pluie torrentielle nappe corniches et plages. Des jeunes inconscients, des vieux abandonnant la vie, des infirmières. La tempête aura le mérite de faire croiser ces gens, douleur de la mort, difficulté du monde quotidien. Oublie. Oublie que tu vis. Oublie qu’à la fin du mois, il ne te reste plus rien pour bouffer ou pour habiller ton gosse que tu ne vois presque plus parce que tu cumules les jobs et les heures de travail. Oublie ce gros porc en Audi ou en Mercedes qui a essayé de te mettre la main au cul et de te prendre dans cette chambre d’hôtel. Oublie cette agression, ce braquage, ce coma, cette mort, cette disparition, ce match de football où l’équipe amateur affrontera bientôt les canaris. Oublie que le monde est sauvage et sans pitié pour ces gens, pas loin de devenir des marginaux, mais surtout tout près d’être oubliés par la société. Parce qu’après tout, tout le monde s’en fout. Pas assez pauvre. Pas assez riche. Un toit, un boulot. Un toit qui ne tient presque plus, un boulot de merde – quand ce n’est pas deux.

« Des frelons lui volaient dans le crâne à cause des whiskies qu’ils s’étaient enfilés la veille avec Jeff dans une nuit bizarrement tiède pour la saison. »

Non, n’oublie pas. Je n’oublierai pas parce que je sais qu’il n’en faut parfois pas beaucoup pour basculer dans le précipice, pour tomber de cette corde tendue qui relie les points de notre vie. Lire Olivier Adam n’est pas d’une grande joie, ce serait même l’inverse, une tristesse d’une immense profondeur. Noir, comme les nuages qui ont peint ce ciel de Méditerranée un matin d’hiver d’une station balnéaire hors-saison dans le massif de l’Estérel. Gris comme cette pluie qui s’abat sur les quelques personnes gravitant encore hors du caniveau de cette ville vidée de ses touristes. Il n’y a pas d’espoir dans la vie de l’écrivain, mais il y a surtout une certaine rage qu’il ne contient plus, une rage pour évoquer ces gens que la société a tendance à oublier.

« Tony remet ses écouteurs. Pas trop fort parce qu’il a toujours peur que les autres entendent ce qu’il écoute et se foutent de sa gueule. Au début pour les déplacements il prenait un bouquin ou deux mais ça il a arrêté. Il n’est déjà pas vraiment intégré. Alors là, c’était juste comme une provocation. Qu’est-ce que tu lis ? Ben un roman. Un roman de quoi ? Je sais pas, un roman, quoi. Non mais quel genre : policier, espionnage, SF ? Ben non. Un roman tout court. Ah monsieur lit des romans d’amour… Rires gras. Il haussait les épaules. Si ça les amusait. Et se replongeait dans Fante, London, Bukowski, Carver, Brautigan, Kerouac, ou des trucs plus récents que lui conseillait le libraire près de la plage, ah si vous aimez ce genre de choses, lisez ça. Larry Brown. Donald Ray Pollock. Craig Davidson. Brady Udall. Cormac McCarthy. Et des tas d’autres dont il ne retenait pas toujours les noms. Il vient de finir un truc qui s’appelle Famille modèle et qui l’a totalement accroché. Et dans son sac l’attend un bouquin d’un certain Pete Fromm. Un truc sur un frère et sa sœur maniaco-dépressive qui veut faire de lui le plus grand joueur de base-ball de tous les temps. Elle le faisait lancer jusqu’à ce qu’il ait les doigts en sang. Il lui faudrait attendre de rentrer chez lui pour connaître la suite. En attendant il écoute de la musique. Du folk. Des mecs barbus qui se retirent un an dans des cabanes en bois au fin fond du Canada, qui vivent comme des ours, font des feux de bois et ressortent avec des disques où tout flambe, s’ouvre sur des paysages immenses, une solitude à vous déchirer le cœur. »

Bon, alors-là, c’est le moment où je fais un petit aparté pour parler de ma vie. Donc vous pouvez passer au paragraphe suivant, rien de bien passionnant, cette vie. Comme celles décrites par Olivier Adam. Enfin, c’est surtout l’auteur qui semble parler de ma vie, qui me parle et me renvoie à travers ses mots mon propre reflet. Parce que le whisky, ça me cause, ça me chante – et vous ne serez pas surpris. Les barbus qui grattent une guitare pour faire du folk s’affichent ostensiblement – mais avec humilité – sur mon autel. Je m’apprête à recevoir chaque soir leur sombre prière, leur triste mésaventure avec leurs copines, leurs amantes ou leurs putains. Car le barbu chante des histoires à faire pleurer leur cœur d’ours.  Et que dire de ces auteurs, Fante, Bukowski, Carver, Brautigan… La fierté même de ma bibliothèque. Et puis Brown, Pollock, McCarthy… Et Fromm que je rêve de lire en écoutant du folk, retiré moi aussi dans une cabane de bois au Canada ou en Alaska. Oui, Monsieur Adam, vous parlez de mes sentiments, de ma vie, mais tout ça n’intéresse pas grand monde, alors ne nous épanchons pas sur ma petite prière intérieure. Le livre se suffit à lui-même…

Youre Missing by Bruce Springsteen on Grooveshark

« Peine Perdue », vingt-deux petits portraits tristes, mélancoliques, chargés de haine et de désespoir mais surtout un concentré d’émotions qui te bouleverse, te renverse, te chavire à l’image de ce tsunami venu déverser son flot de violence et déchainer le rivage d’une violence frappante, à tout jamais marquante. Comme une chanson de Bruce Springsteen.

Antoine, Marion, Paul et Hélène, Marco, Sarah, Coralie, Delphine, Serge, Anouck, Eric, Alex, Laure, Clémence, Léa, Florian, Louise, Perez, Mélanie, Cécile, Grindel et  Jeff. Des prénoms qui ne s’oublieront pas de si tôt.

« Lui a toujours été taciturne. Ce n’est pas qu’il n’aime pas parler mais le plus souvent il n’a rien de spécial à dire. La vie se suffit à elle-même. »

« Peine Perdue » où l’histoire de boire un verre de whisky entre chaque histoire.

Merci donc au site PriceMinister,

et aux Éditions Flammarrion

pour ce partage et cette confiance envers un Bison ravi de participer aux matchs de la rentrée littéraire 2014.

Note : 17 / 20.

18 commentaires
  1. 27 décembre 2014 , 10 h 30 min - Ribambelle prend la parole ( permalien )

    Très jolie critique verticale (celle écrite le long de la bouteille). J’avais déjà lu « A l’abri de rien  » que j’avais bien aimé mais je n’ai pas envie de lire celui-ci ou d’autres de lui d’ailleurs. Les trucs plombants ça me mine. Je peux lire du rugueux ou du sauvage mais les romans tristes sur une certaine partie de la société actuelle, je n’aime pas. Sûrement parce que j’ai autre chose à voir dans cette société là (je suis une incorrigible optimiste).

    • 27 décembre 2014 , 10 h 50 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      j’écris toujours mieux le long d’une bouteille !

  2. 27 décembre 2014 , 10 h 38 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Beau billet mon cher grand ruminant, très beau billet.
    1/ Ce roman d’Adam, je viens de l’offrir pour Noël à mon fils qui a exactement l’âge d’Olivier Adam.Evidemment comme toujours je lui offre un livre susceptible de m’intéresser aussi.
    2/ J’ai lu Les lisières il y a deux ans et tu as dû lire ma chronique qui disait la valeur du livre tout en évoquant mon malaise personnel à sa lecture.
    3/ Un gars qui cite London,Fante,McCarthy ne peut être complètement mauvais.
    4/ Des folkeux barbus…je les connais, ce sont mes frères.
    5/ Ecouter le Boss ne peut nuire à la santé mentale.
    6/ C’est pas tout ça mais ça m’a donné soif:wink:
    P.S. Je suis bien content que les bisons n’aient pas tous disparu.

    • 27 décembre 2014 , 10 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      1/ Ton fils devrait aimer. Puisqu’à quelques petite unités près, j’ai l’âge d’Olivier Adam.
      2/ Je me souviens bien de ta critique. Et les Lisières font partie également de mes projets de lecture.
      3/ Fante et Bukowski et Brautigan. Puis-je avouer que je n’ai jamais lu London…
      4/ Tes frères sont les miens, aussi. La grande famille du folk.
      5/ Ta santé mentale, je ne me prononcerai pas sur un sujet si délicat.
      6/ Tiens moi aussi, ça m’a donné soif.
      P.S. Il suffit d’un bison pour peupler les grandes prairies.

  3. 27 décembre 2014 , 11 h 10 min - Princécranoir prend la parole ( permalien )

    Très beau texte, imbibé d’intimité, et qui me donnerait presque envie de lire le déprimant Adam. Presque.

    • 27 décembre 2014 , 12 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Encore un verre pour transformer le presque en peut-être ?

  4. 27 décembre 2014 , 16 h 05 min - Stéphanie prend la parole ( permalien )

    Mouaif, j’aime pas beaucoup les livres d’Olivier Adam, moi.
    C’est pas grave, hein?

    • 27 décembre 2014 , 20 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je te sers un bourbon alors… pour le déplacement…

    • 28 décembre 2014 , 10 h 56 min - Stéphanie prend la parole ( permalien )

      Un thé bourbon tu veux dire?

    • 28 décembre 2014 , 11 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ;)
      Dommage, je n’ai plus de thé… Il ne me reste que le meilleur, le bourbon !

  5. 27 décembre 2014 , 22 h 11 min - manU prend la parole ( permalien )

    En lisant billet, je me dis qu’il me faut absolument retenter Olivier Adam dont plusieurs livres dorment dans ma PAL après mon expérience en demi-teinte avec Falaises…

    • 28 décembre 2014 , 10 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      du moment que tu ne retentes pas l’expérience du bourbon… Trop fort pour toi ;)

  6. 28 décembre 2014 , 21 h 09 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je dois avoir dans ma P.A.L deux « Olivier Adam » offert, mais pas encore lu. Beaucoup m’en parle mais non, j’attends le moment ou celui qui va éveiller un peu plus ma curiosité… Il se pourrait que ce soit celui-ci car certainement, dans un des 22 personnages il y en a un qui nous ressemble, nous touche, éveille en nous quelque chose de connu, de vécu, de tranchant, et puis forcément un Bison qui aime un livre et qui en parle et bien ça donne envie de le lire !

    Bon j’espère que ta prochaine lecture sera un peu plus joyeuse parce que là tu nous sapes un peu le moral tout de même, entre les amputations, les vulves mécanique, les pourritures nauséabondes sur les trottoirs et les gouffres encore plus sombre que la mort… Au secouuuurssss ! Un double Whisky pour oublier siouplait !!!

    Merci pour cette jolie chanson de Bruce, quelle jolie voix… Dommage qu’il soit si peu présent en France…

    • 29 décembre 2014 , 13 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      dans un des 22 personnages il y en a un qui nous ressemble, nous touche, éveille en nous quelque chose de connu, de vécu, de tranchant

      Mais dans celui-là, tu n’as pas le temps de t’identifier à un personnage. Ils passent et s’effacent.

      Bon j’espère que ta prochaine lecture sera un peu plus joyeuse

      C’est mal me connaître. Je ne suis pas un être joyeux. Je suis le bison qui ne sourit jamais… A moins que… à moins que… Non ce n’est même pas envisageable.

      là tu nous sapes un peu le moral tout de même, entre les amputations, les vulves mécanique, les pourritures nauséabondes sur les trottoirs

      J’ai noté que tu avais du mal avec les doubles amputations ;)
      Attends que je réfléchisses aux prochaines lectures… Pas sûres qu’elles respirent le bonheur, non plus…

      Dommage qu’il soit si peu présent en France…

      Faut venir chez moi pour l’écouter…

  7. 30 janvier 2015 , 11 h 43 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Félicitacionnnnn pour la séleccionnnnnnn !

    ;-)

    • 2 février 2015 , 15 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Marrant, mon esprit lit autre chose que Félicitacionnnnn

  8. 2 février 2015 , 11 h 15 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Congratulations :-)
    Un talent reconnu !

    • 2 février 2015 , 15 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mouais…
      Je ne veux être reconnu qu’après ma mort…

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