La Contrebasse [Patrick Süskind]

Par le Bison le 17 décembre 2014

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« Je ne me suis pas retrouvé contrebassiste parce que je l’avais décidé. Plutôt comme la jeune fille se retrouve enceinte : par hasard. Après être passé par la flûte douce, le violon, le trombone, et le dixieland. Mais c’est loin, tout ça ; et à présent je suis contre le jazz. Du reste, je ne connais pas un seul collègue qui soit devenu contrebassiste parce qu’il l’aurait décidé. Et on comprend bien ça. L’instrument n’est pas précisément maniable. Une contrebasse, c’est plutôt, comment dire, un embarras qu’un instrument. »

Devenir contrebassiste n’est pas un choix de carrière. Plus un hasard de la vie, la rencontre entre deux êtres, un musicien pas assez bon pour faire un instrument plus noble et une grosse caisse en bois. Parce qu’au final, ce n’est que ça : de vulgaires planches découpées, assemblées et bombées mises en forme pour provoquer un bruit sourd et vibrant au fond d’une salle de concert. D’ailleurs, qui regarde le contrebassiste. On l’entend mais on ne n’y prête pas la moindre attention. Gros et laid diraient certains. Pourtant, les intentions étaient belles au départ. Ces courbes si harmonieuses que l’on dirait le corps d’une femme, des courbes que l’on caresserait délicatement de sa main si cette dernière n’avait pas de la corne si dure à force de marteler ces cordes. Et puis ce son, gros et guttural, dont aucun orchestre ne peut se passer. INDISPENSABLE, mais tellement gros qu’on l’a remisé dans un fond de salle, là où personne ne le voit même cette belle soprano avec sa voix enchanteresse et ce corps si divin.

Parce que le voilà le problème essentiel du contrebassiste : l’amour. Ou le désamour. Tu as déjà essayé d’emballer une nana avec ce gros machin qui traîne au milieu de la pièce, qui te regarde, te scrute et que tu ne peux n’y déplacer ni cacher. Elle en fait fuir plus d’une, cette contrebasse. Pas étonnant de fait que le contrebassiste devienne cet être solitaire et aigrie, du genre à finir les soirées, seul, une bière à la main. Ou deux. Même plusieurs, c’est fou ce que cela donne soif de réciter un long monologue sur la contrebasse, encore plus que décrire une chronique ici.

« Vous permettez qu’en même temps je prenne un peu de bière, c’est dingue ce que je peux me déshydrater… »

Grand succès des théâtres parisiens – et d’ailleurs, certainement – de Jacques Villeret à Clovis Cornillac. Je comprends qu’un acteur soit séduit par ce texte et sa transposition scénique. Musicien ou pas, le type se retrouve seul sur scène avec ce lourd et imposant instrument aux courbes féminines qui ne lui répondent pas et qui par conséquent passe son temps à boire de la bière. Un petit coin de paradis sur scène. Rien que pour ça, cela motiverait les plus grands acteurs. S’il le faut, moi-même je peux jouer le rôle de la contrebasse silencieuse pour pouvoir, dès que le contrebassiste a le dos tourné pour mettre un disque de Schubert ou de Wagner, tremper mes lèvres dans cette bière blonde et allemande – il en va de soi pour un texte de Süskind.

Honnêtement, il me faut certainement presqu’autant de temps de boire une pinte de Paulaner que de lire ce court texte et même si parfois, il me manque un peu de termes techniques et musicologues pour apprécier les états d’âme du contrebassiste à sa juste pensée, le plaisir d’imaginer cette bière blonde et dorée couler le long d’une contrebasse et embrasser ses contours charnus est bien là. Mais il ressort un léger sentiment de frustration : cela discute de Wagner ou de Dittersdorf mais je n’ai rien à mettre qui y ressemble sur ma platine-disque.

« Planant très au-dessus de tout le monde, il y a d’abord le chef, directeur général de la musique. Puis vient le premier violon, puis le premier second violon, puis les autres premiers et seconds violons, les altos, les violoncelles, les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les bassons, les cuivres… et tout à la fin la contrebasse. Après nous, il y a juste encore le percussionniste avec ses timbales ; mais ce n’est que théorique, parce que lui est seul et en hauteur, si bien que tout le monde le voit. Quand il intervient, ça s’entend jusqu’aux derniers rangs et chacun se dit : tiens, les timbales. Quand c’est à moi, personne ne dit : tiens, la contrebasse ; parce que, n’est-ce pas, je me perds dans la masse. C’est pourquoi, pratiquement, le percussionniste vient avant le bassiste. Bien qu’à strictement parler la timbale ne soit pas un instrument, avec ses quatre notes. Mais il y a des solos de timbale, par exemple dans le cinquième concerto pour piano de Beethoven, fin du dernier mouvement. Alors tous les gens qui ne regardent pas le pianiste regardent le percussionniste, et dans une grande salle ça fait bien douze à quinze cents personnes. Ils ne sont pas autant à me regarder dans toute une saison.

N’allez pas croire que c’est la jalousie qui me fait parler. La jalousie est un sentiment que je ne connais pas. Car je sais ce que je vaux. Mais j’ai le sens de la justice et, dans le monde de la musique, il y a des choses totalement injustes. Le soliste a droit à des avalanches d’applaudissements, le public se sent aujourd’hui brimé si on ne le laisse pas applaudir tout son soûl ; le chef récolte des ovations ; puis il se tourne vers le premier violon et lui serre la main au moins à deux reprises ; parfois, l’orchestre tout entier se lève… Quand vous êtes contrebassiste, vous ne pouvez même pas vous lever. Quand vous êtes contrebassiste, vous êtes – pardonnez-moi l’expression – ni plus ni moins que de la crotte ! »

Sur ce, je soupire, me lève et sans saluer me sers une nouvelle bière, parce ça m’a donné terriblement soif…

« La Contrebasse » et boire sur le Prélude de La Walkyrie.

14 commentaires
  1. 18 décembre 2014 , 7 h 35 min - Ribambelle prend la parole ( permalien )

    J’ai lu « Le parfum » que je n’ai pas aimé. J’ai lu en allemand, « Die Taube », donc « Le pigeon », que je n’ai pas aimé. Je suis violoncelliste, pas contrebassiste mais je pourrais tenter de le lire pour voir de quoi il retourne. Mais j’avais déjà trouvé ses deux premiers romans chiants alors si celui-ci est pareil…..Allez, tchin-tchin.

    • 18 décembre 2014 , 8 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai lu « Le parfum » que j’ai adoré. J’ai lu « Le pigeon », que j’ai plutôt bien apprécié. Mais ne suis ni violoncelliste, ni contrebassiste. Donc, je ne saurais dire s’il est plus chiant que les précédents. Je sais juste que le violoncelliste est bien mieux considéré que le contrebassiste ;)

  2. 18 décembre 2014 , 8 h 05 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Et bien mon cher Bison contrebassiste moi je te serre la main et ne t’ignore pas comme ces paltoquets du public, comme ce maestro arrogant ou comme ces violons fielleux. Jamais lu mais vu il y a bien une quinzaine d’années avec Villeret, et beaucoup aimé. Remarquable article, tiré à quatre épingles et à quatre cordes.
    C’est vrai que la guitare c’est plus facile pour séduire. Mais dans mon cas je m’y suis mis un peu trop (gui)tard. So long l’ami et trinquons aux Walkyries.:D

    • 18 décembre 2014 , 9 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      En pièce de théâtre, cela doit valoir également le coup, et Villeret ne devait pas se faire prier pour boire un coup sur scène…

  3. 18 décembre 2014 , 21 h 03 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je l’ai vu sur scène voici quelques temps et j’ai adoré. j’aurai aimé la voir avec Villeret mais l’avantage que j’avais sur la représentation que j’ai vu c’est que l’acteur est contrebassiste donc il savait d’autant plus de quoi il parlait et il jouait sur scène d’ou le grand intérêt que j’ai eu à découvrir ce texte magnifique et cet instrument si dévalorisé.

    Suskind est fort de dire autant de chose sur un instrument sur lequel on porte peu d’importance et pourtant il en tient de la place musicalement et corporellement et dans la pièce de théatre une très belle passerelle pour parler des choses de la vie.

    Je n’ai pas lu « Le parfum » et je doute d’apprécier le personnage de la Grenouille. En revanche « Le Pigeon » oui ! J’aime quand le personnage principal du livre se retrouve confronté à sa vie avec tout le questionnement qui va avec.

    Bon je m’égare, je boirai bien une bière moi aussi …

    ;-)

    • 18 décembre 2014 , 22 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bon pour Villeret, c’est raté, mais un jour peut-être passera-t-il à Valence ou à Orange. Mais il est vrai qu’avec un vrai contrebassiste, cela doit rajouter une crédibilité. Un contrebassiste ou un pilier de comptoir dans une fête munichoise entourée de serveuses maniant les grosses pintes entre leurs grosses miches.

  4. 19 décembre 2014 , 13 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

    vous êtes durs je trouve !!!
    j ai lu le Parfum et je l’ai beaucoup aimé.
    Il m’a semblé à l’époque ou je l’ai lu qu’on respirait des effluves à chacune des pages. C’est le souvenir qu’il me reste et j’en ai encore l’odeur.

    • 19 décembre 2014 , 22 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ces effluves, cela rappelle tes années de biochimie. Des éprouvettes, des tubes à essai et des décolletés sous les blouses blanches

    • 20 décembre 2014 , 10 h 36 min - phil prend la parole ( permalien )

      Dis-moi, tu sembles bien t’en rappeler toi aussi !!!

    • 21 décembre 2014 , 13 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      des souvenirs et des intérêts pas forcément dans le même ordre que toi… ;)

  5. 19 décembre 2014 , 17 h 41 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    J’avais aimé le parfum mais je ne savais pas que tu soufflais dans les tuyaux… :P

    • 19 décembre 2014 , 22 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le parfum est efflutivement plus dans tes odeurs littéraires.

  6. 19 décembre 2014 , 18 h 31 min - manU prend la parole ( permalien )

    Jamais lu Süskind encore mais je commencerai plutôt par Le Parfum…

    • 19 décembre 2014 , 22 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Certainement l’effet Grenouille !

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