Un Oiseau Blanc dans le Blizzard [Laura Kasischke]

Par le Bison le 29 novembre 2014

« C’était le mois de mars, la lumière qui saignait sous les stores était pâle et floue, comme si de l’eau grise coulait dans les veines de ce mois. »

Un vent glacial, signe hivernal, qui me saisit à la gorge dès ma sortie d’une salle obscure. Le climat se détraque, l’ami. J’ai froid, mes yeux pleurent. Eva est partie.

Rentrer chez moi, dans cette maison vide ou presque, un verre d’Islay pour réchauffer l’âme. Et se prendre pour un oiseau blanc dans le blizzard. (oui, j’ai tendance à me prendre pour un oiseau quand je bois un peu).

Revoir les images de ce film. Imaginer la belle Eva Green (de fille de Marlène Jobert à James Bond Girl, sacré envol) descendre les escaliers du sous-sol dans une tenue si vaporeuse qu’elle ferait frémir n’importe quel gamin en train de se masturber devant la vieille collection de Playboy du paternel. Revoir la moustache de Christopher Meloni (New-York Unité special et ses crimes crapuleux) façon Village People des années 80. Mais avant tout, sortir le livre de Laura Kasichke, qui prenait la poussière et l’humidité automnale depuis trop longtemps, A White Bird in the Blizzard.

« Un peu d’humidité parcourait le froid, un courant de chaleur circulait par en-dessous, ce courant sentait la glace fondue, les vieilles feuilles, l’odeur des atomes océaniques, comme si un énorme ventilateur, tourné vers nous, avait été mis en marche au large des côtes de Floride et qu’au moment où le vent soulevait cet air pour l’amener au nord-ouest, vers notre poche de l’Ohio, il avait accumulé les odeurs des autres États traversés : les couvoirs de poisson, la laine luisante des éleveurs de moutons, les montagnes dénudées et les terrains de foot boueux du Kentucky, la légère brume feutrée des vieilles Ronéos des années soixante, qui flottait toujours au-dessus des centaines d’écoles primaires – cette irritante odeur de papier, de déchets industriels, l’odeur de dentelle des vieilles dames, humide et douceâtre, pulvérisée en pluie fine sur nos visages. »

Dès les premières pages, je pressens déjà que le film est resté extrêmement fidèle au roman. Mais peu importe, l’envie et l’entrain toujours intacts de poursuivre l’histoire littéraire. Parce que quand les mots s’alignent devant moi, je vois l’image de Eva danser langoureusement dans sa tenue de ménagère bourgeoise des années 80, je l’imagine ainsi mieux, en train de préparer des cookies, de passer l’aspirateur ou le plumeau, de descendre les escaliers en nuisette noire et transparente. Je sais comment l’histoire se finira, mais le plaisir est avant tout dans la plume de Laura qui me transporte une seconde fois, après son histoire de pom-pom girls et de Rêves de garçons dans le Dakota.

Une journée tranquille sous le soleil de l’Ohio. A Garden Heights, toutes les maisons se ressemblent. Pas de clôture, une petite pelouse verte, une entrée de garage pour le break familial. D’ailleurs toutes les familles se ressemblent aussi un peu. Et puis dénotant un peu au milieu de ce conformisme de la petite bourgeoisie, se trouve Eve qui au final n’est pas à sa place. Elle rêve de voler comme un oiseau, mais à la place, elle prépare le diner pour son mari et sa fille Kat (qui a été appelé ainsi parce qu’elle voulait juste avoir un chat), elle nettoie la maison, prépare des tas de cookies, et doit surveiller sa ligne.

Une soirée banale où le soleil clos sa conversation avec les plaines de l’Ohio. Kat rentre de l’école, son père déjà à table l’air pensif et abattu – comme tous les jours. Sauf que le repas n’est pas prêt. Eve a disparu sans laisser de mot ni de trace. Envolée comme un oiseau hors de sa cage. Évaporée comme la brume matinale qui s’élève de la pelouse. Elle est partie.

« En vérité, ma mère a disparu vingt ans avant le jour où elle est réellement partie. Elle s’est installée dans la banlieue avec un mari. Elle a eu un enfant. Elle a vieilli un peu plus chaque jour – de cette façon qu’ont les épouses et les mères d’âge moyen d’être de moins en moins visibles à l’œil nu. Vous levez peut-être les yeux de votre magazine quand elle entre dans la salle d’attente du dentiste, mais elle est en fait transparente.

Quant à la femme plus jeune qu’elle fut un jour, celle que vous auriez pu remarquer, elle n’est plus qu’un fantôme, une fille spectrale qui s’éloigne et finit par disparaître dans le blizzard. »

Un premier hiver, un second puis un troisième. La vie s’écoule de nouveau normalement. Ou presque. Il y a toujours ce manque qui n’en est pas vraiment un. Cette disparition qui n’en est peut-être pas une. Serons-nous un jour ce qui s’est passée dans la tête d’Eva. L’ennui d’une femme au foyer, le besoin d’aventures, la sensation de n’être plus à sa place. Et le temps qui défile sous ses yeux alors que Kat change de classe, arrive au collège, au lycée, bientôt à l’université. Eva qui veut rester jeune et belle mais Eva qui n’est pas faite pour rester dans une maison payée à crédit à Garden Heights, dans l’Ohio. A-t-elle fugué, fait une mauvaise rencontre, partie avec un nouvel amant. Morte ou vivante. L’attendre et espérer son retour ou ne plus se bercer d’hypothétiques illusions. Après tout, elle n’est peut-être que perdue dans ce terrible blizzard d’un hiver dans l’Ohio où la rudesse de l’hiver, sans son pull marine, ressemble à un séjour dans un congélateur.

Une histoire sur la banlieue américaine trop tranquille et trop belle avec une plume parfois amère et cynique sur notre vie de couple, mais aussi poétique et subtile.

Un roman sur le départ, l’absence et la culpabilité.

Brrr, qu’il fait froid dans l’Ohio.

« Mais l’avenir m’ennuie.

Je me vois en train de suivre cet avenir, comme une feuille dans un courant d’air.

Je me vois en train de le manger, comme un cœur fait de flocons d’avoine. »

« Un Oiseau Blanc dans le Blizzard », kaï, kaï, kaï fait l’oiseau s’envolant de sa cage dorée.

l’Amérique des Carnets de Route de François Busnel.

2/41.

18 commentaires
  1. 29 novembre 2014 , 14 h 52 min - Ribambelle prend la parole ( permalien )

    Alors j’hésite car je n’ai pas du tout aimé « Esprit d’hiver ». Je tergiverse. Vais-je le lire ou non ? ça me travaille.

    • 29 novembre 2014 , 15 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’ai pas lu Esprit d’hiver. Mais les deux romans de Kasischke m’ont totalement convaincu de sa plume et de sa fiction.

  2. 29 novembre 2014 , 16 h 20 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Pas aimé « La vie devant ses yeux » donc abstention probable. Je suis aussi très amateur des carnets de route François Busnel. Même s’il cabotine un brin, cheveux au vent dans cette Amérique littéraire, en Angleterre et en Irlande aussi d’ailleurs. :wink:

    • 29 novembre 2014 , 19 h 47 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      j’aime bien quand il cabotine, surtout cheveux au vent ;)

  3. 29 novembre 2014 , 18 h 06 min - manU prend la parole ( permalien )

    Voilà qui donne envie !
    Le livre est dans ma PAL et une fois lu, je verrai bien le film avec la talentueuse Eva Green…
    Même avis qu’Eeguab concernant Les Carnets… :D

    • 29 novembre 2014 , 19 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il est resté longtemps dans ma PAL, et sans le film il y serait certainement encore resté quelques temps…

    • 30 novembre 2014 , 16 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je verrai bien le film avec la talentueuse Eva Green…

      T’es donc branché Eva Green… A moins que ça soit pour attirer les tâches de rousseur de la mère… ;)

    • 2 décembre 2014 , 12 h 15 min - phil prend la parole ( permalien )

      EVA ….. vient à moaaaaaaaaa

    • 2 décembre 2014 , 12 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Message d’Eva à phil ;)

      La paume de ma main appuyée contre ma poitrine, je n’arrive plus à respirer tellement je ris, j’ai les yeux qui pleurent en pensant à Phil, à sa personnalité si prévisible. Je me souviens que, pendant que nous baisions, je baissais les mains entre ses jambes, pour lui toucher les couilles. Dans ma main, elles étaient molles, invertébrées, à ma merci, ça me faisait penser à une Madone de marbre que j’avais un jour vue au musée de Toledo. Elle portait le monde dans le creux de sa main et elle en paraissait contente. Elle avait un petit sourire mystérieux aux lèvres, comme si elle était consciente du pouvoir qu’elle avait.

    • 2 décembre 2014 , 15 h 03 min - phil prend la parole ( permalien )

      lol !!!
      le pouvoir n’est pas que dans ses mains …

    • 2 décembre 2014 , 17 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dans le sourire de ses lèvres..

    • 2 décembre 2014 , 18 h 09 min - phil prend la parole ( permalien )

      et tu veux que je te demande desquelles hein ???

  4. 30 novembre 2014 , 19 h 19 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Jamais lu de Kasischke.

    manU m’avait déja donné envie avec, si je ne me trompe pas « Esprit d’hiver » et voilà que tu en remets une couche, avec celui ci.
    Ton sujet serait plus dans mes cordes. « Une mère que l’on voit mais que l’on regarde plus … »

    10 ans d’âge ton Jura !!!! tu t’es pas mouché du coude dis donc !! ;-)

    • 30 novembre 2014 , 19 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Non, je ne me mouche pas du coude ;)
      Et oui, je pense que ce Kasischke pourrait te plaire.

  5. 3 décembre 2014 , 11 h 47 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    un jour je sortirai un livre de Laura Kasischke de ma Pal , oui un jour je sortirai une livre de Laura Kasischke de ma pal….. J’en ai deux ou trois que ne demande qu’a être lu !! Mais celui la me tente beaucoup, il va surement rejoindre des copains dans ma bibli !

  6. 31 décembre 2014 , 16 h 21 min - Guillome prend la parole ( permalien )

    un film coup de coeur sur l’Avenue qui nous a conduit à découvrir le roman et surtout un nouvel écrivain ! Quel talent !!!

    • 1 janvier 2015 , 10 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oui, un très bon film et un très bon bouquin d’une grande auteure. Pareil, je suis passé pour une fois du film au roman…

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