Transatlantic [Colum McCann]

Par le Bison le 29 septembre 2014

Catégorie : 5 étoiles, Europe

Acte 1, scène 1.

1919.

Le ciel, les nuages et la mer. La grande traversée, la première en son genre. Défier le vent, défier l’horizon et les lois de l’apesanteur. Frôler les cieux ou les cormorans. Atterrir dans la tourbe irlandaise après avoir franchi dans les airs l’immensité atlantique. A jamais les premiers. L’aventure grandiose, l’exploit incommensurable et la passion de deux hommes relayée par tout un peuple, les mêmes gens d’un bout à l’autre de l’Atlantique.

« Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie.

Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-etre pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…

L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur.

La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! »

Acte 1, scène 2.

1845-1946.

L’Irlande, pauvre et rurale. La misère et la faim mais aussi la liberté. Un noir, esclave en fuite. Il découvre ce pays, le corps libre mais marqué par les chaînes, l’esprit pas encore tout à fait libre. Il milite, il raconte, il rencontre. Un peuple qui ne le regarde pas comme une bête curieuse. Presque d’égal à égal. Du moins, il ne montre ni peur, ni mépris. Juste de l’intérêt et de l’envie. La cause est entendue, l’esclavagisme devra s’abolir.

« Les rues paraissaient d’abord propres et tranquilles. Ils passèrent devant une grande église. Une rangée de jolies boutiques. Les canaux filaient droit, cadres et portes étaient peints de couleurs vives. Puis ils firent demi-tour en direction du centre, longèrent l’université, le Parlement, les quais, vers le bâtiment de la douane. Alors la ville changea peu à peu de visage. Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées s’une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n’avait jamais rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d’un âne mort, boursouflée dans la cour d’un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans les relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d’une voix lasse ; la botte d’un policier atterrit dans ses côtes et l’entraina plus loin. Elle s’accrocha à une balustrade et s’avachit en riant. »

Acte1, scène 3.

1998.

L’Irlande contemporaine. L’Irlande meurtrie. Des bombes, des tirs de carabines. Des hommes meurent, des enfants meurent. Des femmes restent, des mères pleurent. Souvenirs d’une folie meurtrière et aveugle. Chaque irlandaise a au moins une âme à pleurer. Un processus de paix en marche qu’une simple étincelle peut de nouveau embraser le pays entier. Une lutte de tous les jours. Pour le bien, pour les morts, trop nombreux, pour la soif. Un verre de whisky s’impose. Peu importe, ni protestant, ni catholique, je ne m’arrête pas à cette étiquette. Mais, moi je ne suis pas né dans cette terre si meurtrie depuis tant d’année.

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

Acte 2.

Tout se mélange.

Une irlandaise qui découvre l’Amérique et ses folies meurtrières de la guerre de sécession. Encore une guerre. Toujours. Le monde est entouré de blessures, de sang et de mort. En Amérique, en Irlande. Les époques varient, les morts restent. Et les âmes demeurent au-dessus des nuages que des aviateurs peuvent réunir d’un côté à l’autre de l’océan. Vertigineux. Déjà ce premier vol en compagnie de ces deux aviateurs. Éblouissant, j’avais l’impression de partager leur cockpit, leur peur et leur passion. Une avancée pour le rapprochement de ces peuples et pour le courrier, pour une lettre cachetée qui traversera la mer sans être compostée, ni distribuée, avant de finir comme une relique du passé. Des femmes qui avancent et font changer le monde, des hommes qui font réfléchir et risquent leur vie pour la paix.

L’ami eeguab, irlandophile chronique, dans sa chronique, Erin Exil : « La liberté est le maître mot qui court au long du livre. Que ce soit celle que revendique Douglass, le Dark Dandy qui incarne la lutte, visionnaire et mécomprise du peuple noir, avec une complexité qui éloigne toute facilité. Ou celle des filles, petite-fille et arrière petite-fille de Lily Duggan l’émigrée, qui chacune à leur manière ont changé les choses pour les femmes (pour ça, en Irlande, on partait de loin). »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Transatlantic », le goût tourbé d’un whiskey.

l’Amérique des Carnets de Route de François Busnel.

1/41.

10 commentaires
  1. 30 septembre 2014 , 0 h 31 min - Théa prend la parole ( permalien )

    « …pour ça, en Irlande, on partait de loin »

    Il y a encore du boulot et pas qu’en Irlande, j’aime lire ses histoires de personnes/personnages qui avancent.

    Contente de voir un nouveau titre de cet auteur, il n’y en a pas tant que ça.

    • 30 septembre 2014 , 9 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Contente de voir un nouveau titre de cet auteur, il n’y en a pas tant que ça.

      J’aime bien cet auteur, irish-new-yorkais, et sa façon de traiter de l’ histoire à travers quelques histoires communes d’anonymes communs. D’ailleurs à sa construction, j’y ai retrouvé dans celui-ci, la même trame que dans ‘Les Saisons de la Nuit’.

  2. 30 septembre 2014 , 8 h 35 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Y a que des amis ici, les pionniers du ciel (des gens que j’ai toujours admirés), Colum et Rory, hébergés chez le Bison. Lui c’est plus un ami, c’est presque un (jeune) frère.

    • 30 septembre 2014 , 9 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce premier passage sur les pionniers du ciel est fantastique. Je m’y suis cru dans ce cockpit, et là-haut dans le ciel, au-dessus des nuages, j’entendais la guitare du jeune Rory.

  3. 30 septembre 2014 , 14 h 54 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je n’ai toujours pas encore voyagé à bord de ce Transatlantic, c’est une question de temps, se plonger au cœur des exploits des grands hommes en empruntant leur route est aussi une façon d’honorer leur courage. Des hommes que rien n’arrête dans le désir de se surpasser, ils ont toute mon admiration. Vu la manière dont ça voltige là-haut, avec les aiguilles du tableau de bord qui déclinent, il fallait avoir des nerfs d’acier, purée moi j’en aurais été verte avec des sueurs froides.

    Dis-moi, c’est le genre de sensations fortes qu’un Bison aurait aimé vivre ou non? Parce que je n’ai aucun mal à t’imaginer dans ton cockpit le ciel en bas, la terre en haut. J’me trompe? :-)

    Quel choix intelligent de musique avec Rory et son « sounds come crashing, thoughts run wild, free as a child ». Oui, la liberté a un prix quand même…

    • 30 septembre 2014 , 20 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dis-moi, c’est le genre de sensations fortes qu’un Bison aurait aimé vivre ou non? Parce que je n’ai aucun mal à t’imaginer dans ton cockpit le ciel en bas, la terre en haut. J’me trompe?

      Trop gros et trop lourd pour rentrer dans un de ces vieux cockpits ;)
      Mais j’aurais aimé aller chercher ces sensations fortes sur la mer, plutôt qu’au ciel.

  4. 30 septembre 2014 , 15 h 44 min - manU prend la parole ( permalien )

    Quel beau pays l’Irlande et quelle Histoire !…

  5. 6 octobre 2014 , 12 h 31 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    Pas trop fana d’aviation, donc je ne pense pas que je lirai celui là mais j’ai hâte de découvrir cet auteur !

    • 6 octobre 2014 , 20 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le premier chapitre est consacré à une aventure humaine, un premier vol transatlantic. Mais pas besoin d’être fana d’aviation pour apprécier ce roman. Il suffit juste de vouloir lire sur l’Irlande à travers les siècles. Et sa plume est d’une grande qualité et beauté pour manier les petites histoires à travers la grande Histoire.

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