Une Ardente Patience [Antonio Skármeta]

Par le Bison le 22 septembre 2014

Cap sur l’île Noire. J’ai hésité entre le ciré ou le poncho. Pressentiment d’une rencontre déterminante. Tintin et Milou ? Ils sont partis sur d’autres aventures tout aussi pittoresque que la mienne. Non, j’ai pris mon poncho, un disque de Florent Pagny pour la couleur locale, une bicyclette bleue déglinguée. L’île Noir dans l’Antarctique Chilien, la Terre de Feu. Là-bas, la route s’arrête devant l’océan dans l’aube tiède du levant ; c’est l’ultime escale la fin de l’errance avant que j’ose le silence. Ici la vie est comme toutes les autres vies, même valeurs, couleur le ciel se mêle à la poussière je commence à comprendre…

Qu’y a-t-il à comprendre ? Que la vie est une métaphore.

Une méta-quoi ?

Fort, l’ami. Une métaphore. Attends, je t’explique. Tout d’abord, suis-moi à l’auberge. J’y ai enfin trouvé la paix que je cherchais, comme une sensation franche, cette lumière blanche. Ne fais pas attention, c’est juste la jeune et belle Béatriz, dans une blouse de deux tailles plus petites que ne l’exigeaient ses seins éloquents, qui m’amène une pinte bien fraiche pour épousseter la poussière de ces terres. Où en étions-nous l’ami ? Ah oui, la métaphore… Souviens-toi en. Il n’est question que de métaphore sur l’île Noir. De métaphore et de poésie.

« - Écoute ce poème : « Ici dans l’Île, la mer, et quelle mer. A chaque instant hors d’elle-même. Elle dit oui, et puis non, et encore non. Elle dit oui, en bleu, en écume, en galop. Elle dit non, et encore non. Elle ne peut se faire calme. Je me nomme mer, répète-t-elle en battant une pierre sans réussir à la convaincre. Alors, avec sept langues vertes de sept tigres verts, de sept chiens verts, de sept mers vertes, elle la couvre, la baise, la mouille et se frappe la poitrine en répétant son nom. »

Il observa une pose satisfaite.

- Comment le trouves-tu ?

- Bizarre.

- « Bizarre ». Quel critique sévère tu fais !

- Non, don Pablo. Ce n’est pas le poème qui est bizarre. Ce qui est bizarre, c’est ce que moi j’ai ressenti pendant que vous le récitiez.

- Mon cher Mario, il va falloir te dépêcher de mettre un peu d’ordre dans tes idées parce que je ne peux pas passer toute la matinée à jouir de ta conversation.

- Comment vous expliquer ? Pendant que vous disiez ce poème, les mots bougeaient, ils passaient d’un bord à l’autre.

- Comme la mer, bien sur !

- Oui, c’est vrai, ils allaient et venaient comme la mer.

- Ca, c’est le rythme.

- Et je me suis senti bizarre, parce que tout ce mouvement m’a chaloupé.

- Tu tanguais ?

- C’est ça. J’allais comme un bateau tremblant sur vos mots.

- « Comme un bateau tremblant sur mes mots » ?

- C’est ça !

- Sais-tu ce que tu viens de faire, Mario ?

- Quoi ?

- Une métaphore.

- Mais ça ne compte pas, elle m’est venue simplement par hasard.

- Il n’est pas d’autres images que celles qui sont dues au hasard, fils. »

Maintenant que j’ai fait le point sur les métaphores, je te présente Mario Jimenez. Jeune homme, facilement impressionnable par les métaphores, la poésie et l’amour. Qui ne le serait pas à cet âge-là. Déjà que moi, malgré mon grand âge, et cette immense sagesse qui me caractérise, je reste coi devant la belle Béatriz, prêt à la prendre en coït. Mario, le facteur en bicyclette avec pour seul « client », un type un peu rêche au début. Il fait le gars bourru, mais un vrai poète ce type quand on le connait. Pablo Neruda, qui a failli être président du Chili, mais qui a bien été Prix Nobel de littérature. Un sacré gars, bon poète, qui sait comment écrire à une dame et qui en quelques mots loués au jeune Mario, servira d’entremetteur à quelques belles parties de jambes écartées, d’orgasmes fracassant et de pénétrations intimes. Tout est dans la subtilité des hommes et la poésie de l’acte. Plus qu’une métaphore de l’amour, c’est un hymne au plaisir, à la délectation. La jubilation n’est pas loin, par conséquent l’éjaculation aussi. Autre métaphore de la vie, mais celle-ci n’est pas de Pablo Neruda.

« A cet instant, Mario sut que l’érection qu’il avait si fidèlement contenue depuis des mois n’était qu’une vulgaire colline en comparaison de la cordillère qui surgissait de son pubis, du volcan dont la lave n’avait rien de métaphorique et qui commençait à se déchaîner dans son sang, à lui brouiller la vue et à transformer sa salive elle-même en une espèce de sperme. »

Tout est donc dans la subtilité des mots choisis. Quand le vulgaire sperme se mêle à la coulée de la lave, cela devient une pornographie métaphorique. J’en jubile. Du grand roman chilien. Pas à la Coloane, ni à la Sepulveda. Juste à la Skármeta que je découvre, ainsi. Aparté cinématographique : Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neruda, et le dernier film de Massimo Troisi (que la comtesse de Cinecitta doit certainement bien connaître) pour un cinéaste anglais Michael Radford. Il Postino, Le Facteur.

Un dernier mot pour finir, si tu le permets. Je te raconte la fin qui comme toutes les fins a son importance. Et ce n’est pas une métaphore, d’ailleurs. Les dernières pages s’arrêtent sur la mort de Neruda, sur la mort d’Allende, sur la mort de la démocratie chilienne… Parce que Antonio Skarmeta n’en est pas moins un militant et un exilé après le coup d’état de 1973. Et je rejoins ainsi Chrisdu26 sur cette même tristesse qui nous étreint à la fin de ce court roman : « Balayés les mots d’amour et le lyrisme, il ne reste plus que les cendres incandescentes d’une terre meurtrie… Et aussi l’exil. »

« Pris d’un mysticisme juvénile, il décida de ne recourir à aucune pratique manuelle pour soulager la fidèle et croissante érection qu’il dissimulait le jour […] et qu’il combattait la nuit jusqu’à la torture. Un romantisme bien pardonnable le faisait s’imaginer qu’à chaque fois qu’il frappait une métaphore, qu’il poussait un soupir, qu’il rêvait de la langue de la fille contre son oreille, entre ses jambes, il forgeait une force cosmique qui nourrissait son sperme. Ainsi pourvu d’hectolitres de cette substance bonifiée, viendrait le jour où il ferait léviter de bonheur Beatriz Gonzalez… »

Faire léviter le bonheur d’une Gonzalez, cela se passe de commentaires supplémentaires. D’ailleurs, il doit falloir en user des métaphores pour arriver à ces fins. Des métaphores, un majeur et un dard. I DI O TA. Mais je n’y peux rien si la jouissance est à chaque page tournée, et si pour l’atteindre, il faut laisser cette ardente patience enveloppée ton âme, avant d’éjaculer de plaisir (Autre métaphore de mon cru).

« Mario fit glisser la mini-jupe rétive et la végétation odoriférante de sa chatte vint flatter ses narines à l’affût. Alors la seule inspiration qui lui vint fut de l’oindre de la pointe de sa langue. A cet instant précis, Beatriz poussa un cri profond, halètement, sanglot, défaite, gorge, musique, fièvre, qui se prolongea plusieurs secondes durant lesquelles son corps tout entier trembla, au bord de l’évanouissement. Elle se laissa glisser sur le plancher, puis après avoir posé un doigt silencieux sur la lèvre qui l’avait léchée, elle le porta à la toile grossière du pantalon du garçon pour palper la grosseur de son dard et elle lui dit d’une voix rauque :

- Tu m’as fait jouir, idiot. »

« Une ardente Patience », une métaphore de l’amour.

15 commentaires
  1. 23 septembre 2014 , 0 h 11 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Un livre que j’ai tout simplement AIME. Une belle rencontre, Mario, Pablo y Cristina !

    J’ai découvert un auteur et ce fut un moment délicieux de poésie. On jubile à chaque page. J’ai pris plaisir à assister à cette rencontre : Un géant et son élève qui boit ses paroles. Une histoire dramatique et pourtant beaucoup d’humour, beaucoup d’amour …
    Ton billet déborde de passion. Quelle verve ! Quelle poigne dans tes mots !
    Et puis les extraits choisis régalent … une phrase m’a particulièrement touché dans ton choix et lors de la lecture de ce livre :

    « Il n’est pas d’autres images que celles qui sont dues au hasard, fils »

    C’est le mot « FILS » qui fait la grandeur de la phrase. Sans ce mot débordant d’amour tout aurait été différent, presque insignifiant… mais il est bien là ce mot, qui fait toute la différence.

    Merci de m’avoir rappelé ce moment fort de lecture …

    Une ardente patience, comme dirait Fermine « L’attente fini toujours par être libérée »

    Ce roman un Raz de marée dans ma bibli et dans mon coeur !

    Tu disais : une meta coit ? ^^

    Je m’incline l’Ami. ;-)

    • 23 septembre 2014 , 0 h 16 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Une Skoll !
      Une binch délicate et tout en finesse pour cette lecture !

      Pour moi bien fraîche s’il te plait :)

    • 23 septembre 2014 , 9 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La finesse, c’est bien ce qui me caractérise le plus. Surtout dans mes lectures.

      Amatrice de Skoll ! Bien rafraichissante après une activité intense au boulot, ou ailleurs. Je t’en aurais bien proposé une autre, mais la belle Beatriz l’a fini goulument. Elle avait bien soif après sa journée métaphorique avec Mario.

  2. 23 septembre 2014 , 21 h 16 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Y’a de la bière sur ton île Noire où c’que Pagny y chante ?? :lol:

    Tu me tentes, mais j’en ai tellement à lire… :/

    • 23 septembre 2014 , 21 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Là où je pose le sabot, y’a toujours de la bière et Pagny chante des métaphores.

  3. 23 septembre 2014 , 21 h 34 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’ai toujours trouvé ce titre étonnant, Une Ardente Patience…
    En tout cas, vous en parlez bien tous les deux.

    « Une métaphore de l’amour… »

    • 23 septembre 2014 , 22 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      surtout elle… moi je ne fais que rajouter de belles citations qu’elle n’a osé mettre sous peine de rameuter tous les pervers et dégénérés sur son blog.

  4. 24 septembre 2014 , 18 h 10 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Un post haut en émotions et fort en belles images. Je connais des métaphores poétiques de ce cru qui ont causé des tendinites à certains majeurs pour bien moins que ça…

    • 24 septembre 2014 , 23 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et de braguettes cassées pour autant moins que ça aussi…

    • 25 septembre 2014 , 15 h 26 min - phil prend la parole ( permalien )

      c’est l’ardeur qui pointe !

    • 25 septembre 2014 , 20 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et plus la patience est ardente, plus l’ardeur pointe.

    • 25 septembre 2014 , 21 h 04 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Et plus la tendinite s’amplifie…

  5. 27 septembre 2014 , 10 h 27 min - Ribambelle prend la parole ( permalien )

    Alors je reprends ma petite bafouille car j’avais mis un message l’autre soir mais visiblement je n’ai pas du appuyer sur « envoyer ». Bref ! Je disais donc que la couverture n’avait rien à voir avec la critique que tu as fait du livre. La couverture renvoie une image de quelque chose de rustique, où il ne va pas se passer grand-chose de bien folichon ; je m’attendrais en voyant la couverture au récit d’un pauvre hère qui erre dans la pampa, qui se plaindrait de la chaleur et du reste et qui rentrerait manger sa soupe chez sa mère dans sa cabane. D’où l’importance de la couverture (n’en déplaise à certains)

    • 27 septembre 2014 , 12 h 11 min - phil prend la parole ( permalien )

      c vrai que le visuel peut ou non susciter l’acte d’appropriation
      mais pas que !

    • 27 septembre 2014 , 14 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La couverture est tirée justement du film (Massimo Troisi). Mais je reconnais que le grain de la photo ne fait pas très envie. La couverture est importante, tout comme le titre. On peut passer à côté d’un grand livre jubilatoire à cause de petits détails.

      Mais une fois la couverture de celui-ci ouverte, le folichon laisse place à la passion, à l’amour, aux métaphores…

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