Un Autre Monde [Barbara Kingsolver]

Par le Bison le 18 septembre 2014

« La partie la plus importante d’une histoire est la partie manquante »

La grande histoire de Harrison William Shepherd commence dans une hacienda du Mexicain. Jeune adolescent de Virginie, né d’un père américain et d’une mère mexicaine, il erre sur le marché sans but que s’imaginer des rêves. Et c’est sur cette place de marché qu’il croisera le regard d’une sublime princesse mexicaine. Sa vie semble rythmer par le cri des singes hurleurs dans le vent matinal et les frasques nocturnes d’une mère volage à la recherche d’un nouvel amant américain. Rien à espérer d’autre, mais peu importe pour ce jeune garçon qui a les yeux toujours plongés dans les bouquins ou à prendre des notes sur la banalité de sa vie.

De cette banalité sortira une rencontre, celle de Diego Rivera, peintre illustre des façades de bâtiments. Il remue pour lui le plâtre comme il le ferait pour une pâte à pain. Et devient logiquement cuisinier du seigneur, et de sa femme, Frida Kahlo, cette même princesse rencontrée quelques mois plutôt. A partir de cette rencontre, le roman s’attarde sur ces artistes, cette amitié naissante, et sur un certain Léon Trotski, nouveau paria de Staline, venu s’abriter dans cette hacienda.

L’art devient révolutionnaire, les écrits deviennent quotidien et le cuisinier deviendra dactylo du communiste, jusqu’à son assassinat.

« - […] Pour la question de l’anglais, monsieur, c’est une habitude depuis l’école. Ils nous ont appris à nous servir des machines à écrire, qui sont très pratiques, je dois dire. Mais qui ne possédaient pas les caractères espagnols. Et donc une histoire commencée en anglais se poursuit en anglais.

- Tu sais te servir d’une machine à écrire ? » Il semblait assez surpris.

« Oui, Señor. Quand la question des caractères espagnols s’est posée, l’officier a dit qu’aucune machine nulle part ne possédait d’autres caractères que ceux nécessaires à l’anglais. Mais ce n’est pas vrai. Celle que vous laissez parfois sur la table de la salle à manger en a.

- Ces Gringos. Quels chauvins.

- C’était bien le problème à l’école. On ne peut pas aller très loin dans une histoire sans les accents et le eñe. Vous commencez avec señor Villaseñor dans son bain qui réfléchit à l’expérience des années, mais à la place il est en el bano, reflexionando en las experiencias de sus anos.

Le peintre a éclaté de rire, et s’est retrouvé avec une bande de peinture bleue en travers de son ventre. Olunda va jurer tant et plus quand elle verra ces pantalons. Le gros crapaud a un rire merveilleux. C’est ce que les femmes doivent aimer chez lui, en plus du tas de thune. Pas son visage, ça c’est sûr. Mais sa joie, cette manière qu’il a de se livrer entièrement. Comme il l’a dit, une âme barbouillée sur les murs.

Le suspect a alors été relâché, emportant hors de la salle d’interrogatoire sa pile d’assiettes sales. Si César arrive à lire son nom ici, qu’il s’inquiète donc. Qu’il s’interroge donc sur le sort de señor Villaseñor dans son bain, réfléchissant aux expériences de ses anus.

Troisième partie du roman de l’écolo-activiste Barbara Kingsolver avec Harrison Sheperd immigrant aux Etats-Unis, devenant même écrivain à succès en contant des romans de grandes aventures en costumes, avec les mayas et les aztèques. La presse s’emballe pour ses histoires et ce mystérieux écrivain. Jusqu’à sa chute dans les années 50. Et une nouvelle rencontre importante Violet Brown.

A ce moment de ma chronique, tu t’interroges. Si, je le sens et tu penses que j’exagère d’avoir raconté tout le synopsis d’un tel roman. Mais, ne sois pas frustré car avec ces 700 pages, il y a de quoi lire et découvrir encore. Car ce livre est riche, éblouissant, entêtant. Pour peu que le lecteur dépasse sa première partie. Effectivement, j’ai eu du mal à rentrer dans l’Histoire avec un petit h. Mais lorsque l’histoire devient Histoire, le récit s’emballe, tourne dans ma tête, vrille dans mon esprit et illumine ma lecture. Et sur la fin, tous ces petits détails d’une vie banale et anodine d’un jeune garçon pas tout à fait américain prennent vie de manière effrayante et cynique. Je rajoute donc juste cette petite note historique : nous sommes dans les années 50 en plein maccarthisme. Et lorsque l’on a vécu dans un pays révolutionnaire, servi ou comploté avec d’éloquents communistes, la presse et les autorités fédérales ont vite fait de s’intéresser à votre cas. Jusqu’à la déchéance, la mort ou l’aveu.

« L’art véritable et la révolution se rejoignent sur les lèvres et dans les cœur. »

« Un Autre Monde », une histoire lacunaire.

17 commentaires
  1. 19 septembre 2014 , 2 h 49 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Aïe aïe aïe Tabarnakos! Quand j’ai lu Frida Kahlo et Diego Rivera dans les tags, je me suis vite emballée, quel battement de coeur. Je descends un peu plus bas dans ton post, je vois Autoportrait aux singes. Rajouté à ce couple d’artistes fascinants une hacienda mexicaine, Barbara Kingsolver, toujours aussi grano-écolo, les Mayas, l’Art et la révolution. Je peux concevoir que ce roman est « riche »! Tout est là, ou presque…

    Le gros crapaud, elles en étaient toutes folles. Il devait être sanctifié par l’aura de l’artiste, sinon, j’vois pas…

    « L’art véritable et la révolution se rejoignent sur les lèvres et dans les cœurs. »…

    Le mien, de battement de cœur, est toujours là, même intensité, même vertige..

    • 19 septembre 2014 , 9 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je savais vu que tu avais lu ET Barbara Kingsolver ET une autobiographie de Frida Kahlo, j’ai pensé que ce livre pourrait t’intéresser…
      C’est mon sixième Kingsolver, donc j’adhère et adore son discours écologique. Tout comme j’adore les peintures de Frida. Elle me donne des frissons, cette femme et ses toiles.
      J’avoue ne pas connaitre les fresques murales du senor Rivera…

    • 20 septembre 2014 , 3 h 06 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Il m’intéresse énormément, je ne vais pas tarder à le lire d’ailleurs. J’suis curieuse de voir comment Frida et Diego sont présentés à travers le regard et la plume de Kingsolver. J’me réjouis déjà :-) Merci de nous avoir fait découvrir cette perle…

  2. 19 septembre 2014 , 8 h 04 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je lis aussi du Barbara Kingsolver en ce moment, amusant !
    Bon, je reviens lire ton billet plus tard. :)

    • 19 septembre 2014 , 9 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dans les Appalaches ! Très bon, excellent. J’ai adoré. Très enrichissant…

  3. 19 septembre 2014 , 11 h 39 min - Chinouk prend la parole ( permalien )

    Il est dans ma Pal avec encore quelques uns de l’auteur que je n’ai pas encore lu. Va falloir que je l’en sorte alors…

    • 19 septembre 2014 , 16 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si tu en as plusieurs, il serait effectivement grand temps d’en sortir au moins un…

  4. 19 septembre 2014 , 20 h 41 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    ♫ Je rêvais d’un autre monde ♪

    « une sublime princesse mexicaine »… serait-ce « Aladin » version « mexicaine » ??? :D

    Malgré les 4 étoiles, je ne note pas parce que ce soir, j’ai déjà atteint mes quotas laitiers… heu, littéraire :lol:

    • 19 septembre 2014 , 22 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      alors prends la Duvel au moins… Elle aussi mérite ses 4 étoiles (bon OK, 3.75 serait plus juste)

  5. 20 septembre 2014 , 23 h 09 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Et tu sais que pour ma peine à chaque fois que je veux écrire en espagnol je me retrouve toujours confrontée à ce problème sur mon clavier pour écrire ce satané :  » ñ » ( je viens de faire un copié-collé) lollll ;-)

    C’est très agaçant Grrrrrrr ! et je suis contente de pourvoir le dire ce soir…

    Gracia Gringo por tu billete

    « Soñaba de un otro mundo, la tierra sería redonda y la noche sería fecunda »

    ;-)

    • 21 septembre 2014 , 14 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Satané ñ.
      años y anos…
      Au moins, ce livre m’aura appris un mot d’espagnol en plus. Difficile, certes, à placer dans une conversation, sauf peut-être dans un cadre intime…

  6. 21 septembre 2014 , 3 h 26 min - Théa prend la parole ( permalien )

    Ah je note dans un coin, c’est pas que les 700 pages m’emballent, mais je lis encore une biographie sur Frida Kahlo alors ça me tente. Cette artiste me fascine aussi.

    • 21 septembre 2014 , 14 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et des tableaux fascinants et dérangeants.

  7. 21 septembre 2014 , 7 h 49 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je pense que je lirai L’Arbre aux haricots et Les Cochons au paradis qui sont dans ma PAL avant de lire celui-ci.

    Un Jardin dans les Appalaches, que je suis en train de lire, j’adore !

    Elle dit tellement de choses justes que je voudrais pouvoir les crier au monde entier…. :(

    • 21 septembre 2014 , 14 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hormis Un jardin dans les Appalaches, excellent essai sur une nouvelle conception de la consommation, j’ai adoré « Un été Prodigue ».

  8. 27 septembre 2014 , 18 h 02 min - Eve-Yeshe prend la parole ( permalien )

    oh là là!!! superbe critique je le rajoute à ma liste seules les 700p m’impressionnent car j’ai aussi Emmanuel Carrère (le royaume pèse aussi 630)
    le thème m’intéresse. donc cela devrait aller!!!
    en tout cas merci pour cette belle critique

    • 27 septembre 2014 , 19 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne sais pas si la critique est superbe, mais l’histoire l’est. 700 page pas si impressionnantes, au final, une fois passée le premier quart…

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