Tangente vers l’est [Maylis de Kerangal]

Par le Bison le 4 août 2014

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Le billet en poche, la vodka en poche. Monte dans le train. Prends place dans le compartiment. Destination, l’autre bout du monde. Des appelés, crânes rasés, épaules tatouées, pantalons camouflées. Aliocha fait partie de ces jeunes militaires que l’on envoie dans cette partie du globe. Pour où d’ailleurs ? Ici ou là, ce serait pareil. Ici ou là, qu’est-ce que ça peut changer dans sa vie ? Parce qu’au-delà d’une certaine frontière, la zone devient floue, presque irréelle.

Et puis, il y a Hélène qui est montée dans ce train également. Que fait cette française à la gare de Krasnoïarsk ? Elle fuit, à n’en pas douter. Sa vie, son homme. Peu importe… Elle embarque à bord du transsibérien. Direction, la Sibérie ! Putain, la Sibérie ! Aux grands désespoirs de tous ces appelés. Cette terre désolée, cette terre de goulag, cette terre parsemée de rennes et de cadavres.

Hélène en première classe, Aliocha en dernière. Et pourtant, un long voyage les attend. Interminable, d’une lenteur incroyablement désespérante. Et pourtant, au bout des rails, un nouvel avenir, pour lui comme pour elle.

« Putain la Sibérie ! Voilà ce qu’il pense une pierre dans le ventre, et comme pris de panique à l’idée de s’enfoncer plus avant dans ce qu’il sait être une terre de bannissement, oubliette géante de l’empire tsariste avant de virer pays du goulag. Un périmètre interdit, une zone mutique et sans visage. Un trou noir. La cadence du train, monotone, loin d’ankyloser son angoisse, l’agite et la ravive, déroule les files de déportés pioches à la main dans les tempêtes de neige, rameute les baraques frêles alignées au milieu de nulle part, les cheveux que le gel a collé la nuit contre les sols de planches, les cadavres raidis sous le permafrost, images tremblées d’un territoire dont on ne revient pas. »

Aliocha n’a qu’une envie, un besoin même : partir, s’enfuir, déserter. Et Hélène, mystérieuse qui va l’aider à sa manière. Une complicité s’instaurera entre ces deux êtres. Une rencontre du hasard qui éveillera certains sens. Entre constat inhumain et passion fulgurante, le compartiment de ces deux âmes en sera chamboulé. Le genre de rencontre qui ne s’oublie pas dans une vie. La croisée de deux chemins qui semblait improbable et qui pourtant va me faire frémir, de plaisir de passion de voyage…

Sans oublier, la plume de Maylis de Kerangal que je découvre ici. Superbe, rythmée et passionnée. Une belle rencontre avec l’auteure, comme Aliocha avec Hélène, comme le Bison avec sa bouteille de vodka. Une histoire « d’amour » ferroviaire pleine de romantisme et d’amertume. La Sibérie dans ces conditions, pourquoi pas. L’auteure apporte une note d’humanité à cette immensité glacée.

Hey, tu entends ce bruit, métallique et strident : « Trete trete trete tretetete » Flippant ! Mais ce n’est que le train traversant le jardin de Stéphanie.

« On crie, on chante, on ouvre des bouteilles de vodka à la chaine, on partage des gâteaux, on fond en larmes, une femme s’évanouit d’émotion, une autre déclame un poème, un couple danse, tout le monde parle en même temps, personne ne s’écoute, et dans l’euphorie générale Hélène oublie Aliocha détenu dans son dos pour se fondre dans le brouhaha inintelligible, imaginer les louanges superlatives, les saillies lyriques, le concours d’hyperboles – un vieil homme au bout du wagon se frappe le torse en criant nous les Russes sommes peut-être pauvres, mais nous avons le Baïkal ! La plus grande réserve d’eau douce de la Terre ! »

« Tangente vers l’est », pour enfin ouvrir sa bouteille de vodka à l’herbe de bison.

15 commentaires
  1. 5 août 2014 , 18 h 21 min - phil prend la parole ( permalien )

    pour une tournée de Vodka alors …

    за ваше здоровье

  2. 5 août 2014 , 20 h 08 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Lac Baïkal, un gars pas trop douillet pour me réchauffer les pieds quand le lac est gelé, qq bdc, fdm, tp, ça me parle tout ça, autant que ta chronique :-)

    • 6 août 2014 , 9 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et puis tu dois avoir l’habitude des lacs gelés…

  3. 6 août 2014 , 10 h 18 min - phil prend la parole ( permalien )

    tu as reçu le poke ou bien?

    • 6 août 2014 , 10 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu ne parles pas encore le langage unibrouesque, mais poser son regard sur un lac gelé, une main caressante dans le fut’ de la dame, une autre portée sur une bdc ou une fdm, ça le fait grave, mec. Du genre à te remuer le bas-ventre. Je n’ai pas encore fait l’expérience de la tp.
      Vite faut que je trouve une tp, une belle dame et un lac gelé !

    • 7 août 2014 , 16 h 03 min - phil prend la parole ( permalien )

      c’est sur, la tu es dans tes terres, hein le Zubr !!!

  4. 6 août 2014 , 10 h 40 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Oh, la belle bouteille givrée avec un joli bison dessus… fais gaffe, au congélo, tu vas lui geler les coucougnettes ;)

    Il donne envie, ce livre, du moins, c’est ta chronique qui me donne envie de le lire. Oserais-je l’ajouter ??

    • 6 août 2014 , 10 h 46 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’irais pas jusqu’à dire que c’est pour que des belettes viennent me les réchauffer ! ;)

  5. 6 août 2014 , 11 h 32 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je n’ai pas rouvert ma bouteille de vodka à l’herbe de bison depuis le caviar à Noël, quel sacrilège ! ;)

    • 6 août 2014 , 14 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Monsieur sait vivre dans son manoir ! Pas sûr que le caviar soit encore de bon goût, mais l’herbe de bison ne dépérira pas tant qu’une goutte de Vodka restera au fond de la bouteille.

  6. 9 août 2014 , 19 h 20 min - Stéphanie prend la parole ( permalien )

    Tu sais que la plume de cette fille me caresse plus que de raison …je vois que tu y prends goût aussi. Te voilà prêt à arpenter la Corniche Kennedy et assister à la Naissance d’un Pont.
    Ou à embarquer dans le Transsibérien au côté de Mathias Enard ou Géraldine Dunbar
    Trete trete trete tretetete

    • 14 août 2014 , 18 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Caresser plus que de raison… Tu m’excites, là tout d’un coup…
      Me oui, j’ai bien aimer me sentir caresser par sa plume et à coup sûr j’y retournerai (tout comme Mathias Enard)

  7. 14 août 2014 , 21 h 41 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    J’adore quand deux personnes que rien ne prédestiner à se rencontrer se trouve ! J’adore quand 2 âmes que tout oppose se découvre, se livre et se délivre…

    Tu me donnes envie !

    « Un homme, une femme, deux écorchés de la vie en manque d’amour » comme je disais : Le mal du siècle ^^

    Un billet à la hauteur d’un Bison.

    • 15 août 2014 , 18 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un bison, une femme, deux écorchés de la vie en manque de vodka

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