L’arbre d’or [John Vaillant]

Par le Bison le 14 juillet 2014

Vie et mort d’un géant canadien. Le Géant Vert. Un épicéa majestueux dressé au milieu des cieux dans la province de la Colombie-Britanique. Je ne suis pas au fait de l’administration canadienne alors la Colombie-Britannique me paraissait bien loin. Tout à l’Ouest. Encore plus à l’ouest de Chambly. Plus à l’Ouest et on atterrit à l’Est. C’est dire… l’extrême ! Que faut-il savoir donc de cette province si lointaine où l’on ne parle même pas français. En fait rien. Il suffit juste de découvrir John Vaillant et de se laisser porter par la lumière de ce pays.

John Vaillant est avant tout écrivain pour le National Geographic et le New Yorker. Sa plume s’en ressent dès les premiers instants où la lumière illumine cet arbre, l’arbre d’or. Car le héros de son histoire n’est ni un homme, ni un auteur, mais bien un arbre, l’épicéa de Sitka avec ses épines de pin dorées qui s’illuminent avec les rayons du soleil comme si cet arbre était recouvert entièrement d’or. Un arbre et une région, cette Colombie-Britannique entourée de forêts primaires, d’une richesse inouïe et insondable. Enfin, ça c’était avant. Avant l’arrivée de l’homme, avant l’arrivée des tronçonneuses, des bulldozers et de tous ces outils de destruction massive.

« La tronçonneuse et ses auxiliaires mécaniques – le bulldozer, la débusqueuse et les camions autochargeurs – ont réussi à réduire les grands arbres du Nord-Ouest à l’état de simples objets qu’un homme de taille et de condition physique moyennes pouvait abattre, débiter, charger et transporter sans grand effort. Aujourd’hui un arbre de trois mètres de diamètre peut être abattu en dix minutes à peine et débité en une demi-heure. Ensuite, il ne faut pas beaucoup plus de temps à un débardeur à pince – sorte de grosse tenaille montée sur un tracteur – pour soulever les grumes de plusieurs tonnes et les charger sur  un camion. En théorie donc, un arbre de deux cents tonnes qui a grandi à l’abri des regards pendant un millier d’année et qui a résisté aux bourrasques, aux incendies, aux inondations et aux tremblements de terre peut être abattu, débité et expédié à la scierie en moins d’une heure et par trois hommes seulement. En 1930, toute l’opération aurait nécessité douze hommes et une journée entière de travail. En 1890, plusieurs semaines, et en 1790 des mois – à supposer qu’on ait pu abattre un tel arbre à l’époque. »

Mais avant de parler de la déforestation intensive qui a touché irréversiblement cette région isolée du monde, je vais te montrer ce kayak retrouvé à la dérive au milieu des îles de la Reine-Charlotte. A priori, il appartiendrait à Grant Hadwin, un forestier expérimenté porté disparu depuis quelques mois. Qui est Grant Hadwin, respecté bûcheron, homme solitaire et intransigeant ? Recherché par toute une administration, tout un peuple, haï par tous. Hiver 1997, il débarque en plein milieu de la nuit auprès de cet arbre d’or et le tronçonne. Un geste de folie, de rage, un crime étrange.

« Huit cents ans pour pousser et vingt-cinq minutes pour être mis à terre, comme le résume un ancien bûcheron de Colombie-Britannique. C’est triste, mais c’est un gagne-pain. »

L’histoire débute avec cet acte d’un irresponsable. Mais l’est-il vraiment ? D’ailleurs peu importe. De toute façon, personne ne se rend compte de la portée significative de ce fait. C’est le point de départ de John Vaillant, mais son livre explore la région bien au-delà de cet arbre. Des chapitres seront consacrés à la beauté sauvage de cette région, point de vue botanique, aux indiens originels, point de vue ethnologique, aux premiers colons, conquistadors et chercheurs d’or, point de vue historique. D’une richesse inexploitée ! Il y a tant à découvrir dans cette épopée, tout un monde à appréhender, toute une forêt à aimer, et à détruire. Parce que si la chute du livre correspond à la chute de ce géant, la forêt qui cache cet arbre est aussi sur le point de succomber, non plus aux derniers coups de haches, mais aux derniers maux de la technologie, ces étranges bulldozers capables de déchiqueter une forêt en autant de temps qu’il m’est nécessaire pour boire une Unibroue.

D’ailleurs, qu’est-ce que cela faisait longtemps que je souhaitais tremper de nouveau mes lèvres dans le nectar unibrouesque de Chambly. Divine de mémoire, tout aussi délicieuse avec l’âge. La Fringante, avec ses 10% et sa couleur dorée, n’attendais que cet instant idéal pour m’accompagner dans ma lecture canadienne. Et elle n’a pas eu à regretter son choix. Parce que pour une bonne bière, il faut un bon bouquin. J’ai donc été franchement et fraichement gâté. De par la Fringante, de par l’Arbre d’or. Cette couleur or qui coule le long du gosier, qui suinte sur la forêt de Colombie-Britannique, me donnant l’envie de hurler à la terre entière : Tabarnak !

« Ce que l’industrie du bois appelle des « récoltes » offre un spectacle choquant : des paysages traumatisés de terres tourmentées et d’arbres explosés. Dans bien des cas, la dévastation est si violente et totale que celui qui ignorerait qu’elle est l’œuvre des bûcherons pourrait se demander quelle calamité s’est abattue sur ces lieux : un tremblement de terre ? une tornade ? Au bout de quelques années, les souches blanchissent, prenant l’aspect de pierres tombales dans un vaste cimetière à l’abandon. »

Si magnifique et si riche… Si sidérant et si fracassant. Inouï et inhumain.

« L’arbre d’or », Tabarnak de bouquin, tabarnak de bière, tabarnak d’homme.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Noirs sur Blanc.

18 commentaires
  1. 15 juillet 2014 , 0 h 17 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tabarnak!

    Quel désastre, franchement, ça me donne envie de crier parfois, ou pleurer. Beaucoup de jeunes, début vingtaine, vont passer l’été dans l’Ouest canadien pour planter des arbres, à cause du fléau de la déforestation. L’homme est le pire prédateur de la nature qui l’entoure et qui est pourtant sa plus grande richesse. Irresponsable comme tu dis, inconscient peut-être, quoi que, comment peut-on l’être entièrement! Richard Desjardins (chanteur et cinéaste québécois) a produit un documentaire troublant à ce sujet-là, « L’erreur Boréale », qui a fait jaser ici. Tu l’aimerais beaucoup je crois, et l’homme, et le documentaire. Merci de nous avoir fait découvrir celui de France Culture…

    La première fois où j’ai mis les pieds en Colombie-Britannique, je suis tombée amoureuse de ce coin de pays et je n’ai plus voulu revenir chez moi. Là-bas, c’est la nature sauvage, comme je l’aime, avec ses lacs et ses forêts, ses sommets enneigés, sa culture. Tu parles des rayons du soleil et c’est vraiment ça, on dirait des pépites d’or qui réfléchissent au contact de la lumière.

    Je suis émue Bison, tu me fascines agréablement par tes choix de livres…

    Sans parler de tes choix de binouze, une bonne Fringante pour célébrer tes retrouvailles avec le nectar de Chambly. Toi t’as de la classe en « sacrament » (un nouveau)!

    Tabarnak de bonne chronique! Tabarnak de bonne bière! Sacrament de beau coin de pays!

    • 15 juillet 2014 , 22 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Irresponsable comme tu dis, inconscient peut-être, quoi que, comment peut-on l’être entièrement!

      En fait, ni l’un, ni l’autre. Hadwin savait parfaitement ce qu’il faisait. Et s’il a sciemment scier le plus bel arbre de la Colombie-Britannique, l’emblème de cette région, c’était justement pour protester – à sa manière – des ravages de l’homme et des compagnies forestières sur cette région.

      Là-bas, c’est la nature sauvage, comme je l’aime, avec ses lacs et ses forêts, ses sommets enneigés, sa culture. Tu parles des rayons du soleil et c’est vraiment ça, on dirait des pépites d’or qui réfléchissent au contact de la lumière.

      La prochaine fois, ramène des photos sur ton blog ;)

      Et en tant que locale – bon OK y’a plusieurs milliers de kms si tu es bien de la côte Ouest -, tu avais entendu parler de cette histoire ou cela n’avait pas dépassé la frontière de la Colombie Britannique ?

    • 15 juillet 2014 , 22 h 52 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      J’ai bien pensé que c’était un geste de revendication de la part de Hadwin. Heureusement! Les autres, ceux qui détruisent volontairement les forêts, eux sont irresponsables. Tant d’années à ce qu’elle atteigne toute son ampleur, pour la détruire en quelques minutes :-(

      Je n’ai jamais voulu revenir de l’Ouest et mon retour vers Montréal s’est fait difficilement. En même temps, le Québec est vraiment mon pays, c’est là que je me sens chez moi. Et je fuis vers l’Ouest pour m’aérer. C’est quand même 6 heures d’avion, 4 jours en Westfalia ;-)

      Ce qui se passe en C-B est connu a travers le Canada et affecte quelques autres regions aussi. Je crois que tu aimerais peut-être écouter Desjardins…

    • 15 juillet 2014 , 22 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Elle doit en faire de la route la Westfalia rose !

    • 15 juillet 2014 , 23 h 20 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      En tabarnak!

  2. 15 juillet 2014 , 9 h 01 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Hello ^^

    Une bière « Fringante » dans un verre « Maudite »… Maudite fringante, quoi ! :lol:

    Ton bouquin fait envie, à cause de ta chronique, une fois de plus… tu me tues, toi !

    Bon, si on lit le livre sans ta bière, ça marche aussi ?? ;)

    • 15 juillet 2014 , 22 h 23 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tabarnak, tu voudrais lire ce bouquin sans une Unibroue ? Mais c’est impensable, inimaginable, injustifiable… Pourquoi pas habiller le Manneken-pis en bucheron…
      Tabarnak, j’aurais tout lu, ici… Un livre sans bière…

  3. 15 juillet 2014 , 10 h 26 min - Phil prend la parole ( permalien )

    Notre Bibison, quand il ne fait pas le gland, est fort comme un chêne pour nous écrire de belles feuilles et sortir de sa sève élaborée !
    Et nous … on prend racine ici tant il nous charme.
    Vieux frêne va !

    • 15 juillet 2014 , 22 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Fort comme un chêne, je ne suis pas sur. Mais être un gland, voilà quelque chose que je maîtrise parfaitement !

  4. 16 juillet 2014 , 7 h 22 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    « Auprès de mon arbre je vivais heureux »
    Très intéressant tant pour la sève que pour la bière. Sortant des 600 pages de « Dans le grand cercle du monde » de Joseph Boyden je vais attendre un peu avant de retrouver cette Amérique du Nord et es autochtones humains, animaux ou végétaux.

    • 16 juillet 2014 , 22 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça devait être un beau voyage… dans le grand cercle du monde. Jamais lu Joseph Boyden mais il est bien côté !

  5. 16 juillet 2014 , 23 h 38 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Au premier abord ce n’est pas un livre vers lequel je serai allée mais Putain tu en parles tellement bien qu’au fur et à mesure de la lecture de ton billet, la révolte et la colère nous gagne. Et que faisons nous, nous même, dans notre petit confort ? Rien ! On regarde, on râle et on ne lève pas le petit doigt ! Heureusement qu’il y a, dans ce bas monde, des gens engagés pour le faire, pour en parler, comme l’auteur, comme toi finalement. Une petite goutte d’eau dans l’océan, peut être, mais parfois une seule goutte suffit pour faire déborder le vase.

    Ton billet … Un coup de poing… Bravo Bibison

    • 17 juillet 2014 , 11 h 22 min - Phil prend la parole ( permalien )

      ce qu’on fait …. ben on achète nos meubles chez Ikea ou ailleurs, on se chauffe en granules pour éviter de se prendre une bûche et on boit !
      tu bois pour que la sève se distille dans ton xylème …

    • 18 juillet 2014 , 14 h 49 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ce qu’on fait …. ben on achète nos meubles chez Ikea ou ailleurs

      Je suis d’ailleurs un grand spécialiste de ces meubles :(

      et on boit !
      tu bois pour que la sève se distille dans ton xylème

      Tu as raison. Qu’est-ce que je fais ? Je bois ! et ce, même si je ne photosynthétise pas.

      On regarde, on râle et on ne lève pas le petit doigt !

      Des fois – bon OK souvent – je lève le coude. Est-ce que ça compte comme un engagement durable ?

    • 19 juillet 2014 , 5 h 38 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Tout dépend ce qu’il y a dans ton verre : Une blonde, une brune, une marbrée, ou une rousse ? ;)

      Ne me dis pas les quatre je pense que c’est trop pour un Bibison sensible ^^

      Des meubles IKEA nous en avons tous, d’ailleurs je dois me rendre à St Martin d’Here pour faire de prochains achats…

      Et voilà que de beaux souvenirs de Phil et Bibison resurgissent, les blouses blanches, les phagocytoses, les blondes, E=MC2…

      Bon ok je sors ;)

    • 19 juillet 2014 , 10 h 11 min - Phil prend la parole ( permalien )

      Souvenir souvenir oui c’est sur lol !!!

      4 !!! mais pour un Bibison c’est rien du tout !!!
      Il fut une époque dans les bars à bières de Grenoble il en enquillait le gaillard! Il commençait par une petite blanche pour s’hydrater style Paulaner et après c’était blonde, brune, rousse, ambrée, triple, ale … tout y passait même la Babar !!!
      Et oui …

    • 19 juillet 2014 , 22 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ah, les phagocytoses… Bizarre, j’ai déjà entendu ce nom, mais ne sais plus ce que c’est. Peut-être qu’il y a eu un cours sur ce sujet, mais cela devait être le jour où j’amenais le petit au bout, grand chelem à la clé, en finissant la bouteille de gin sans tonic.

  6. 20 juillet 2014 , 17 h 10 min - manU prend la parole ( permalien )

    Sève… Gland… Doigt… Bûche !…
    On trouve de ces trucs dans les commentaires ici…

    Un billet qui inspire indéniablement… ;)

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