Le Maître de Thé [Yasushi Inoué]

Par le Bison le 9 juin 2014

Catégorie : 4 étoiles, Asie

« Sôji, Monsieur Rikyû et Monsieur Oribe se sont tous trois donnés la mort. Être un homme de thé est bien embarrassant : ils se suicident tous dès qu’ils atteignent un certain niveau… Comme s’il fallait se donner la mort pour devenir un homme de thé ! »

Pendant que je me contente de faire bouillir de l’eau calcaire et à demi-javellisée pour infuser mon genmaicha dans un mug d’une propreté pas très nette, d’autres font tourner les bols, choisissent des spatules en bois précieux, regardent une calligraphie en respirant l’odeur sauvage d’un bouquet de fleurs.

Je suis si loin de la cérémonie du thé qu’il me faudrait sentir la présence d’un maître de thé à mes côtés. Maître Rikyû m’entends-tu ? Si tu pouvais m’accepter comme disciple. Découvrir la voie du thé, voilà ce que je te propose ce soir. Oublie bières et sakés et ne garde que la spiritualité et le cérémonial de cette soirée.

Parce que la voie du thé comme celle du samouraï ne s’improvise pas. Alors oui, je te vois sceptique à te demander ce qu’il y a d’intéressant à énumérer les bols, les spatules ou les vases présents dans la salle. Trouver un nom poétique ou saugrenu empli de malice à ce bol-ci, à cette spatule-là, à ce pot nacré. De savoir que la calligraphie sur le mur a été peinte par un grand maître ne semble guère t’émouvoir tout comme son message : « le néant n’anéantit rien, c’est la mort qui abolit tout ». Et pourtant, ce court roman offre une plongée dans le cérémonial japonais d’une autre époque, celle où les samouraïs échafaudaient des plans de bataille autour d’une tasse de thé.

Effectivement, il faut être plutôt du genre passionné pour l’orientalisme, pour le zen ou le bouddhisme afin d’apprécier à sa juste valeur ce roman de Yasushi Inoué. Il n’est donc pas à la portée du premier venu respirer l’air frais des cryptomerias et le parfum d’un thé vert légèrement fouetté. Le maître de thé par conséquent se respecte.

« Je lui fis traverser la pièce en terre battue, puis la grande pièce recouverte de plancher, jusqu’à la salle du fond, dont j’ai fait ma salle de thé. Dans cet espace d’un tatami et demi où il n’y a pas de tokonoma, il n’y a pas non plus de fleurs ni de calligraphie.

« Vu la pauvreté de cette salle, je n’ai encore jamais reçu personne ici.

- Mais non, c’est très bien ! C’est une salle véritablement simple et saine et je suis très flatté d’en être le premier invité ! »

Déjà, dès ce moment-là, je me détendis. La gêne s’était envolée ; c’était un invité parfait : ni trop formel ni trop nonchalant… »

Assis dans cette salle, je les observe, ces maîtres, ces samouraïs, ces respectables et respectés. Il y a tant à découvrir de leur manière et de leur esprit. Tant à apprendre d’un tel acte, d’un tel partage, d’une telle convivialité que cela est un honneur d’assister à une cérémonie, tout comme c’est un honneur de lire ce roman inspiré par un vrai maître de thé. Tout est vrai ou presque. Tout est beau ou presque. Tout est chiant ou presque. Non, pour ce dernier point, tout dépend de ta passion pour le Japon et cette période séculaire. Moi, j’y ai trouvé mon compte, mon bonheur et un peu mon apprentissage. Comme une envie de simplicité, de plénitude et de sérénité pendant quelques pages.

Maître Rikyû s’est donc donné la mort. La voie du thé n’est pas très éloignée de la voie du samouraï. Les questions d’honneur et de vertu y sont omniprésentes. Mais alors pourquoi ce seppuku. Peu de temps après le seppuku celui de Sôji et avant celui de Oribe. Est-ce une nouvelle voie qui consiste de se donner la mort plutôt que de perpétuer la tradition jusqu’à trop tard. Savoir raccrocher la spatule en bois avant d’en abuser. Des années après, l’un de ces disciples continue d’en chercher la raison et de ne pas croire toutes les rumeurs qui sont véhiculées sur son maître dans les différentes maisons de thé. Mais j’aurais tendance à dire, peu importe les rumeurs, peu importe les raisons, Maître Rikyû est toujours à ses côtés pour insuffler de son esprit et de sa vision de la vie et de la voie à chaque cérémonie.

« Aujourd’hui j’ai recopié les dix engagements nécessaires à l’homme de thé. Cette partie a été probablement rédigée par Monsieur Sōji d’après les paroles de Maître Rikyū, car il me semblait entendre sa voix en traçant ces lignes :

« Pratiquer le thé, de jour comme de nuit, pendant l’hiver et le printemps, en imaginant la neige dans son cœur. En été et à l’automne, le pratiquer jusqu’à huit heures du soir, et même plus tard, par un soir de lune. Pratiquer le thé jusqu’après minuit, même si l’on est seul. »

La ceinture de mon kimono s’est défaite, le shôji coulisse, une geisha pénètre délicatement et sans bruit…

Merci.

« Le Maître de Thé » parce qu’il n’y a pas que la bière dans la vie.

18 commentaires
  1. 9 juin 2014 , 20 h 18 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Le thé, cette rencontre avec la douceur des arômes, vanillés de préférence. Un plaisir avec lequel je renoue quotidiennement. Une infusion de bien-être pour le corps et l’esprit, dont mes papilles se souviennent jusqu’au jour suivant. Tu touches aujourd’hui une corde sensible, une seconde nature.

    À mes yeux, la culture japonaise est un art, celui d’apprendre à vivre, autrement. C’est un retour vers soi, une pause, un moment de quiétude, de simplicité, une poésie des sens…

    Je suis toujours fascinée (étonnée?) par ce contraste, chez les Japonais, entre la violence des gestes (seppuku) et la douceur de vivre, la zénitude du bouddhisme…

    Ce soir c’est soirée sushi, comme à l’accoutumée. Et il ne me manque que ce livre, dont tu parles si bien et qui me donne très envie!

    • 10 juin 2014 , 11 h 20 min - phil prend la parole ( permalien )

      Bjr, fascinée par ce contraste dis-tu !
      Mais tu as lu Mishima il me semble …

      La culture japonaise est la culture du Hara

      Tout a un sens

    • 10 juin 2014 , 22 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un plaisir avec lequel je renoue quotidiennement. Une infusion de bien-être pour le corps et l’esprit, dont mes papilles se souviennent jusqu’au jour suivant.

      Tu parles bien de la fameuse Blanche de Chambly ?

    • 14 juin 2014 , 16 h 26 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Bien sûr! Mais une BdC infusée à la poudre de Matcha. Ok, elle est un peu verdâtre, mais tu ne feras quand même pas ta fine bouche et refuser un tel nectar des dieux!

    • 14 juin 2014 , 22 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne refuse jamais une BdC, question de principe et d’honneur.

    • 15 juin 2014 , 5 h 24 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Toi t’as le sens des valeurs Bison :-)

  2. 9 juin 2014 , 21 h 29 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    « Comme une envie de simplicité, de plénitude et de sérénité pendant quelques pages. »

    C’est exactement ce que j’ai ressenti en lisant ton billet : Simplicité ou presque, plénitude ou presque, chiant…. surment pas ;)

    Je ne connais pas suffisament le thé et ses bienfaits mais ta chronique me donne grandement envie de devenir une jeune Geisha et apprendre l’amour, l’histoire et les secrets du véritable thé.

    Tout un cérémonial et des préliminaires avant que la tasse n’atteigne nos lèvres et que cet elixir pénètre notre bouche et notre âme …

    Sun Cristina

    Arigato :)

    • 10 juin 2014 , 11 h 28 min - phil prend la parole ( permalien )

      une Geisha ….. ou ca ??????

    • 10 juin 2014 , 22 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est exactement ce que j’ai ressenti en lisant ton billet : Simplicité ou presque, plénitude ou presque, chiant…. surment pas

      Voilà un livre que je ne te conseille pas dans l’absolu. Je ne te sens pas encore prête. Donc pour une fois, tu devrais te satisfaire de mon pauv’ billet… presque chiant.

      ta chronique me donne grandement envie de devenir une jeune Geisha

      Jeune, tu sembles l’être. Une Geisha ?
      où ça ?
      Il faut qu’on se rencontre ;)

  3. 10 juin 2014 , 11 h 31 min - phil prend la parole ( permalien )

    Cher Bibison,
    Un Yoichi en guise de thé, c’est le whisky-do !

    En tout cas, en ce qui concerne tes billets, ta voie est bien là. Elle s’affine et tes mots tranchent comme la kissaki d’un katana.
    Bravo.
    On retrouve toute ta sensibilité
    Hajime

    • 10 juin 2014 , 22 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Chacun sa voie effectivement.
      Le whisky-do est une voie plus spiritueuse que le thé, et je devrais mieux m’y accommoder ;)

  4. 10 juin 2014 , 11 h 36 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonjour le Bison, se faire « harakiri » pour du thé, c’est quelque chose! Je ne connais pas ce roman mais ton billet me donne envie. Bonne journée.

    • 10 juin 2014 , 22 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un auteur à découvrir? Ce roman-là est vraiment pour les passionnés du Japon et de leur culture ancestrale mais les autres valent vraiment le coup d’œil. D’ailleurs j’y reviendrai, sous peu, sous très peu même.

  5. 10 juin 2014 , 11 h 54 min - phil prend la parole ( permalien )

    Se faire Seppuku parce que cela a été ordonné d’abord !
    Et à l’époque Nobunaga puis d’Hideyoshi les intrigues n’étaient pas simples !

    Raisons toujours inconnues à ce jour parait-il !

    La voie du thé n’est rien que cela:
    Tout d’abord tu fais bouillir de l’eau,
    ensuite tu fais le thé,
    et tu le bois.

    • 10 juin 2014 , 22 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dans la voie du whisky, tu gagnes une étape :
      Tout d’abord tu sers un grand verre,
      ensuite tu le bois.

  6. 10 juin 2014 , 22 h 56 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je prends le bouquin, le thé et je te laisse la Geisha Milka….
    Meuhhhhhhhhhhhhh……. :D

    • 10 juin 2014 , 22 h 58 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Elle a vraiment les fesses violettes ?

    • 11 juin 2014 , 22 h 31 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Alors là c’est très petit mais vraimnt très très petit !!!!

      Meuhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh ;)

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