La Mort, l’Amour et les Vagues [Yasushi Inoue]

Par le Bison le 19 juin 2014

Catégorie : 5 étoiles, Asie

« C’est vraiment un beau jardin », remarqua Mitsuko puis elle se tut et se replongea dans sa contemplation.

L’austérité et le dépouillement de ce jardin recouvert de sable blanc, avec juste quelques pierres posées çà et là, ne manquaient pas d’émouvoir le spectateur.

Dire que ce livre est « joli » ou « beau » ne convient pas vraiment pour décrire cette lecture d’une haute spiritualité. Comme un jardin zen, Yasushi Inoue se contemple. Trois récits, trois états d’âme, trois regards sur la mort, sur l’amour, sur les vagues. Trois courtes nouvelles pour caresser l’âme et refaire surgir les souvenirs du passé.

Dire que j’ai « adoré » ce roman ne convient pas vraiment tant cette lecture est d’une sublime beauté. Comme une geisha qui te caresse, le moment est intense, le silence se fait, seul le bruissement des ailes de trois papillons s’évapore entre les vapeurs d’un bain public.

Dire que je relirai ces nouvelles ne convient pas vraiment tant l’envie de me replonger dedans est vive. Comme un Yoichi, elles se dégusteront à petite gorgée, comme la sève d’un érable en automne, comme le parfum évanescent d’une femme, comme le ressac des vagues sur la falaise.

Trois nouvelles, également émouvantes, également bouleversantes. Je commence par la seconde, « le jardin de pierres ». Une déambulation à Kyoto, une histoire d’amour et de souvenirs, et ce jardin qui révèle les sentiments. La puissance de ces pierres, ce pouvoir qui s’en dégage et l’impossibilité d’y résister. Un jardin pour connaître l’amour ou le perdre à tout jamais. Un jardin pour révéler l’amitié ou le perdre à tout jamais.

Retour sur la première nouvelle, la plus longue, éponyme du titre de ce recueil. « La mort, l’amour et les vagues », un endroit reculé, au bord de mer, au bord de falaise. L’endroit idéal pour un suicide. Et lorsqu’un homme et une femme s’y retrouvent pour un même destin, le suicide, pour des raisons diverses, l’abandon ou le déshonneur…

« - Mais en dehors de l’amour, qu’est-ce que vous désirez le plus ? » insista Nami sur le ton d’un enfant qui réclame un jouet. Sugi pourtant se mit à réfléchir sérieusement à la question de savoir s’il ne désirait pas quelque chose. C’était difficile à dire. Le corps d’une femme, peut-être, pensa-t-il. Ce qu’il désirait c’était de se laisser glisser dans un sommeil profond entre les draps frais et légers, délicieusement fatigué, auprès d’une femme, n’importe laquelle.

Je me sens dans la peau de Sugi avec juste l’envie de me glisser contre toi, sentir ton corps chaud et brûlant, d’un désir presque oublié. Le corps d’une femme plongée dans ce sommeil fait de rêve a quelque chose de si sensuelle. Sentir son parfum sur sa peau nue… Mais là, je m’égare trop de cette falaise, si belle, si écorchée, si prête à accueillir ces âmes suicidées. Magnifique texte où se distille une fragrance de pudeur et de désir.

« Lorsque Sugi aperçut la peau blanche de ses beaux seins qui se soulevaient dans la pénombre au rythme de sa respiration, lui qui avait mené une vie d’abstinence se sentit trembler de désir. »

Il me reste à te parler de la troisième et dernière nouvelle, « anniversaire de mariage », l’occasion de faire resurgir des souvenirs du passé, de prendre un bain dans une source d’eau chaude de Hakone, longue promenade entre les cryptomerias géants. Rentrer dans un onsen, fumant et dégageant une odeur soufrée, se relaxer, se relâcher, s’abandonner à ce pays, à cette ambiance. Une eau brûlante pour laver ton âme, caresser ton corps. Un voyage au cœur du Japon.

« Il referma le livre d’un coup sec. Il sortit de la pièce et marcha en direction de la falaise. Là où la mort l’attendait. »

« La Mort, l’Amour et les Vagues », et cette phrase : je peux mourir comme je peux vivre.

20 commentaires
  1. 20 juin 2014 , 11 h 33 min - phil prend la parole ( permalien )

    Sublime Bibison !
    Tu en fais une belle lecture.
    J’en avais aussi une autre, celle de l’amour qui est une façade face à la vie. Peut être aussi que mon expérience personnelle a fait que j’y ai vu un certain mensonge, une certaine lâcheté. Mais avec Inoue, on se prend cette ironie en pleine face tout en ayant beaucoup de compassion pour ses personnages.
    On est en équilibre au-dessus des mots d’Inoue, au-dessus de cette falaise…

    Euhhhh oh fait, une Geisha t’a déjà caressé ???

    • 20 juin 2014 , 12 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Sublime Bibison !

      Sublime Bibison Inoue !

      l’amour qui est une façade face à la vie.

      L’amour va, l’amour vient. Il reste ou il renait. L’amour n’est pas figé, il est comme le ressac d’un océan déchainé par la passion et s’il se fracasse contre les rochers une fois, il reviendra lors de la prochaine vague. Avec une même fougue.

      Euhhhh oh fait, une Geisha t’a déjà caressé ???

      Toutes les nuits, lorsque mes rêves trouvent leur place dans un ryokan.

    • 20 juin 2014 , 15 h 59 min - phil prend la parole ( permalien )

      Sublime Bibison j’insiste ! Grrrrrrr
      Parceque ta verve poétique oulala (il ne faut pas se tromper de consonne !)
      Elle donne des frissons !
      Et à te lire depuis un bon moment, je me demande même ce que tu foutais en biochimie à part avoir une réponse scientifique aux échanges de particules …

    • 20 juin 2014 , 23 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Parceque ta verve poétique oulala (il ne faut pas se tromper de consonne !)

      Tout est poésie en moi, même en se trompant de consonne ;)

      je me demande même ce que tu foutais en biochimie

      Attiré par les nanas en blouse blanche…

  2. 20 juin 2014 , 17 h 48 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je me sens touchée par ces mots-là…! Et je crois Phil qu’on ne sera pas au bout de nos surprises…

    L’amour et la mort, deux passions, deux extrêmes… Deux douleurs, car aimer c’est aussi s’exposer à la perte. Inoue arrive à nous rendre ces passions sereines, aussi peu serein que puisse être le fait de se jeter du haut d’une falaise. Peut-être parce qu’il nous les présente avec cette si belle poésie, ajoutée à la force de sa sensibilité. Elles sont là, sous la forme d’images qui ont la grâce de la simplicité, de la quiétude, celle des lieux et des sentiments, même ceux les plus complexes. Il touche l’âme humaine du bout des doigts avec tellement de délicatesse…

    Je trouve qu’il est beau ce va-et-vient des vagues qui, à l’image de l’amour et de la mort, s’échouent mais renaissent, encore et toujours. En d’autres lieux, d’autres bras, d’autres destins…

    • 20 juin 2014 , 18 h 41 min - phil prend la parole ( permalien )

      Oufffff et bien j’en reste coi !

      Vous faites une sacré belle paire à vous 2 !

      Vous lire c hummmmmmm continuez dans ces allers-retours, jetez-vous comme les vagues sur les rochers escarpés, égratinez vos âmes et vos coeurs au passage afin que sorte cette émotion profonde qui est en vous.
      Merci à vous, Ca fait du bien de vous lire.

    • 20 juin 2014 , 22 h 57 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      C’est très joli Nadine ce que tu dis … Merci :)

    • 20 juin 2014 , 23 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je trouve qu’il est beau ce va-et-vient des vagues

      le va-et-vient, c’est mon truc. Des vagues ou du majeur…

      une sacré belle paire

      Pour Nadine, je ne me prononcerai pas. Pour moi, je vais garder un peu de mystère sur mon anatomie bisonesque…

      Merci

      Merci à vous tous :)

  3. 20 juin 2014 , 22 h 17 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je découvre depuis peu et grâce à toi la littérature japonaise et j’avoue que les auteurs japonais ont ce truc en plus, cette humilité, cette retenue, une écriture forte qui balance sans que l’on s’y attende des images puissantes. Des émotions érotiques, excitantes, qui frappent alors qu’à aucun moment ils n’emploient des mots sexuels. Tout est dans la délicatesse, la sobriété, presque le silence et c’est dans notre imaginaire que tout explose et je trouve cela très fort et beau. L’humilité japonaise déteint sur toi Bibison, Nadine et Phil ont raison… ton billet est touchant, ton écriture est magnifique et les sentiments qui ressortent de ton billet, troublent, nous parlent, me parlent …

    Assume…

    Bravo ! C’est un plaisir que de s’aventurer dans ta verte prairie…

    Encore !

    • 20 juin 2014 , 23 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Des émotions érotiques, excitantes, qui frappent alors qu’à aucun moment ils n’emploient des mots sexuels.

      Quand je veux des mots sexuels, je me tourne vers Bukowski…

      Tout est dans la délicatesse, la sobriété

      Quand je veux de la sobriété, je ferme Bukowski (et je m’ouvre une bouteille)

      presque le silence

      le silence, c’est ma nature.

      C’est un plaisir que de s’aventurer dans ta verte prairie

      plaisir plus que partagé !

    • 21 juin 2014 , 10 h 14 min - phil prend la parole ( permalien )

      Il est presque Nihon notre Bibison des plaines.
      Un regret peut être … qu’il n’est pas touché aux arts martiaux …

    • 21 juin 2014 , 14 h 23 min - phil prend la parole ( permalien )

      Tu vois Bibison, la littérature Japonaise c’est un super filon à faire découvrir et redécouvrir !
      Alors continue hein !
      Y a des auteurs qu’on aimerait voir …

    • 21 juin 2014 , 14 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Alors je te donne rendez-vous pour le prochain japonais, un gars tu connais par cœur : Haruki Murakami.

    • 21 juin 2014 , 15 h 09 min - phil prend la parole ( permalien )

      et le bison court après un mouton sauvage ou bien ?
      en tout cas ca va surement jazzer !

    • 21 juin 2014 , 22 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il court, il court le Bison…
      Mais pas après un mouton sauvage.
      Il s’entraine pour un jour faire un marathon.

    • 23 juin 2014 , 15 h 38 min - phil prend la parole ( permalien )

      ca va faire chaud !

  4. 20 juin 2014 , 23 h 02 min - manU prend la parole ( permalien )

    Que dire de plus après tout ça ?

    Émotions, sensations, tentations, frissons…
    Du pur Bison !

    • 20 juin 2014 , 23 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Émotions, sensations, tentations, frissons…

      Heu, tu parles de quoi-là ?
      de bière ou de sexe ?

  5. 20 juin 2014 , 23 h 43 min - manU prend la parole ( permalien )

    Va savoir… ;)

Ajouter un commentaire

PS: XHTML est autorisé. Votre adresse mail ne sera jamais publié.

S’abonner aux commentaires par le flux RSS