Immortelle Randonnée [Jean-Christophe Rufin]

Par le Bison le 29 mai 2014

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Avant de chausser les crampons et crapahuter les chemins de campagne, avant même de prendre la décision de quitter le confort douillet de mon canapé marron (celui-là même où je bois mes tendres binouzes et où je lis mes romans en tenue d’Adam), j’ai besoin de faire le point. Sur ma vie, sur mes envies. Mettre les idées au propre, la volonté sur papier. Savoir le pourquoi, trouver le où, réfléchir au quand et définir le comment. Un tel voyage, une telle expédition, cela ne s’improvise pas, cela nécessite mure réflexion, de nombreuses questions s’entrechoquent dans ma tête, de plus en plus lourde, il me faut une bière. C’est à ce prix-là que se font les plus grandes aventures humaines.

« Le pèlerin pèlerine comme le maçon maçonne, comme le marin part en mer, comme le boulanger cuit ses baguettes. Mais, à la différence de ces métiers que récompense un salaire, le pèlerin n’a aucune rétribution à espérer. Il est un forçat qui casse ses cailloux, une mule qui tourne en rond autour de son puits. Cependant l’être humain est décidément fait de paradoxes et la solitude permet de bien les observer : le Jacquet s’extasie de trouver au fond de cette servitude une liberté inédite. »

Remplir le sac-à-dos de choses uniquement utiles. Un marcheur professionnel saura à l’avance faire la distinction entre le futile ET l’indispensable. Je crains que pour ma part, je risque rapidement de crouler sous son poids, comme le novice que je suis. C’est que quand j’y réfléchis (et réfléchir me donne mal à la tête, sauf si je bois une bière en même temps), tout me parait essentiel : caleçons et tee-shirts, des paires de chaussettes pas trop trouées, un décapsuleur, un tire-bouchon, un recueil de nouvelles de Bukowski, un bloc-note, quelques boites de préservatifs et une paire de chaussures pas trop neuve, solide et adaptée à mon pied gauche plus large que mon sabot droit, un pack de bières – ou deux.

Bon, le sac-à-dos est une chose réglée. Après tout, je ne vais pas trop me prendre la tête pour quelques poids supplémentaires sur mes épaules, larges et musclées. D’ailleurs, une fois que j’aurais fini les canettes de bières, elles pèseront moins lourdes, une fois que les préservatifs seront usagés, ils partiront à la poubelle des déchets non recyclables ; et le sac n’en deviendra que plus léger. Maintenant, alors que la nuit tombe et que les étoiles me font des clins d’œil, le parcours à définir : autre prise de tête, il me faut une nouvelle bière.

« La nuit tomba et je la contemplai longtemps avant de me coucher pour de bon. En une journée, j’avais tout perdu : mes repères géographiques, la stupide dignité que pouvaient me conférer ma position sociale et mes titres. Cette expérience n’était pas la coquetterie d’un week-end mais bien un nouvel état, qui allait durer.

En même temps que j’en subissais l’inconfort et que je pressentais les souffrances qu’il me ferait endurer, j’éprouvais le bonheur de ce dépouillement. Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l’essentiel. Ce premier soir, je mesurais la folie de l’entreprise autant que sa nécessité et je me dis que, tout bien considéré, j’avais bien fait de me mettre en route. »

La question de la route est plus épineuse qu’elle n’y parait et prête à diverses interprétations. Il y a le puriste que je suis qui voudrait faire le plus long parcours qui soit. Et puis, il y a le côté pragmatisme qui me susurre à l’oreille de ne démarrer le chemin qu’à partir de la frontière espagnole. (Après tout, il y a bien des bus qui amènent les touristes aux portes de Compostelle). Ce n’est déjà pas si mal, m’entends-je dire. Coupons le saucisson en deux, si je partais de Vézelay ? Mon côté spirituel apprécie de démarrer par ce symbole, mon côté sportif est à son comble. Ok, pour le point de départ. Mais rien ne sert de partir à point, si tu ne vois pas la ligne d’arrivée (célèbre dicton récité après la troisième bière). Deux grandes routes s’offrent à moi : la version centre qui traverse les montagnes ou la version côte pour admirer le cadre sauvage et décharné du Pays Basque espagnol. Je ne demande pas aux spécialistes, il y a les pour et les contre, comme toujours, impossible à départager. Je sens que cela va se jouer à la courte-paille, à moins que… à moins que… il me faut encore une bière pour prendre cette décision.

A la quatrième bière, je deviens plus serein. La route de Saint-Jacques ne me fait plus peur. Je croise en chemin Jean-Christophe Rufin qui me parle de son Compostelle. Malgré moi, je l’écoute, je le suis, je bois ses paroles. Nous sympathisons. Il a tant à dire sur son chemin, sur cette aventure qui l’a transformé, sur les grosses teutonnes qu’il a croisé en route et sur les massages qu’elles auraient pu lui faire. Belles grosses teutonnes. Rêve ou cauchemar, il les revoit encore toutes les nuits avec leur sourire si coquin et avenant. Et moi donc. Faut oublier l’ami, je t’offre une bière ? Mon premier Rufin ne sera donc pas un roman, mais une œuvre mi-philosophique mi-carnets de voyage. Ce n’en reste pas moins une grande expérience. Même pour raconter la banalité d’une promenade le long des autoroutes basques, entre dépôts et usines, sa plume reste belle, sa vision optimiste et son envie de partager intacte. J’ai commencé donc par Compostelle malgré moi, mais je poursuivrais certainement d’autres voies avec son écriture.

« Et là, dans ces splendeurs, le Chemin m’a confié son secret. Il m’a glissé sa vérité qui est tout aussi devenue la mienne. Compostelle n’est pas un pèlerinage chrétien mais bien plus, ou bien moins selon la manière dont on accueille cette révélation. Il n’appartient en propre à aucun culte et, à vrai dire, on peut y mettre tout ce que l’on souhaite. S’il devait être proche d’une religion, ce serait la moins religieuse d’entre elles, celle qui ne dit rien de Dieu mais permet à l’être humain d’en approcher l’existence : Compostelle est un pèlerinage bouddhiste. Il délivre des tourments de la pensée et du désir, il efface la rigide enveloppe qui entoure les choses et les sépare de notre conscience ; il met le moi en résonance avec la nature. »

« Immortelle Randonnée », et si tu partais avec moi ?

22 commentaires
  1. 29 mai 2014 , 22 h 59 min - manU prend la parole ( permalien )

    Il y a longtemps, j’ai lu Thérapie de David Lodge, dont le héros partait faire le chemin de Compostelle, j’avais beaucoup aimé.
    Et puis traverser le Pays Basque, que du bonheur ! :)
    Bon alors, on part quand ? Et on est combien ? ;)

    • 30 mai 2014 , 9 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bon alors, on part quand ?

      A condition que tu ne boives pas toutes les bières…

    • 30 mai 2014 , 22 h 01 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Après un tel billet, ben moi je veux bien partir avec vous. Non seulement je suis bilingue mais dans mon sac à dos il y a des binches de la drôme… Nougat, marron, miel, noix….

      Alors ça te va… ?

      Un billet plein de voyage , intèrieur, extèrieur …

      Comme dirait l’autre…
      « Si tu pars à gauche, je te suivrai.
      Si c’est à droite… Attend-moi ! »

    • 30 mai 2014 , 22 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Est-ce qu ‘il y aura assez de binches dans ton sac-à-dos pour tout le monde ?

    • 30 mai 2014 , 22 h 49 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Demandé si gentiment ;)

      mdr … !

  2. 29 mai 2014 , 23 h 07 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je l’avais entre les mains l’autre jour dans la section récits de voyage, j’le prends, j’le prends pas, finalement j’ai acheté un Tesson et Mike Horn. Mais comme je fais Compostelle l’an prochain c’est certain que je le lirai. Une communion avec la nature, le retour vers soi… Excellent post Bison, inspiré par quelques binouzes…

    • 30 mai 2014 , 9 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais comme je fais Compostelle l’an prochain c’est certain que je le lirai.

      Intéressant à lire avant. Il ne t’apprendra pas comment faire Compostelle, mais il te donnera son point de vue sur cette expérience.

      inspiré par quelques binouzes…

      ma pauvre inspiration ne se nourrit que de binouzes.

  3. 30 mai 2014 , 9 h 28 min - Jack prend la parole ( permalien )

    Le pays basque…j’y suis déjà …en vacances…c’est vrai que c’est bôôôô….des bises de Jack au bison,à manU et à la sènorita…;-)))))

    • 30 mai 2014 , 9 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le pays basque…c’est vrai que c’est bôôôô

      Je n’ai pas encore eu l’occasion de le découvrir…

      des bises de Jack au bison,à manU et à la sènorita

      Je ne sais pas pour les autres, mais moi je passe mon tour ;)

  4. 30 mai 2014 , 10 h 48 min - phil prend la parole ( permalien )

    Voila une idée !

    Rencontre des visiteurs du ranch en ballade avec binouzes

    • 30 mai 2014 , 17 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Rencontre des visiteurs du ranch en ballade avec binouzes

      Dans ce cas, faut charger les caisses de binouzes parce qu’avec la bande d’alcooliques qui trainent par ici. et encore, je ne parle pas des dépravés…

    • 30 mai 2014 , 17 h 17 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      J’ai un igloo portatif qui fera l’affaire mais c’est pas moi qui le trimballe! En plus, il n’est pas assorti à ton porte-bouteille brun…

  5. 30 mai 2014 , 14 h 54 min - phil prend la parole ( permalien )

    En tout cas, je sais pas où tu randonnes, mais avoir le temps de poser une kwak et accessoires en sentier et bouquin wouaaaaaaaaa t’es fort Bibison !

    • 30 mai 2014 , 16 h 38 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Avec un support à binouze (il est ravissant…) en bois qu’il trimballe dans son sac à dos, il fait du camping de luxe Bison! Remarque qu’il doit être bien assorti à son canapé marron mdrrrrrrrrrrrrrrrr

    • 30 mai 2014 , 17 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      mais avoir le temps de poser une kwak et accessoires en sentier et bouquin wouaaaaaaaaa t’es fort Bibison !

      Chacun ses priorités…
      Moi c’est la binouze, et la communion qui s’en dégage. D’où ce verre hautement spirituel. Car Compostelle est avant tout signe de spiritualité, tout comme la Kwak.

      Remarque qu’il doit être bien assorti à son canapé marron

      Non n’insiste pas ! Je ne t’enverrai pas de photos de mon canapé marron. Ce genre de photos est souvent classé X par les bonnes mœurs !

    • 30 mai 2014 , 17 h 19 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      mdrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr j’allais justement te le demander!

    • 30 mai 2014 , 17 h 56 min - phil prend la parole ( permalien )

      Et oui, Mr est de la capitale, c fini le temps de la bière à la bouteille tout juste décapsulée et aussi vite avalée. Il lui faut son confort, ces ustensiles.
      Tu parles d’une communion mdr, moi j’aurais peur de casser la verrerie !
      Et pi les bulles iront toujours te titiller tes neurones

    • 30 mai 2014 , 18 h 05 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Toute une communion en effet, ses ustensiles en argent, sans oublier la nappe de dentelle blanche (ou brune, selon les goûts). Blanche parce qu’il est quand même futé, une tache de binouze ne se verrait presque pas…

    • 30 mai 2014 , 18 h 18 min - phil prend la parole ( permalien )

      euhhhh tu crois tant à sa pureté pour qu’il prenne en blanc ?
      il n’est plus vierge tu sais !

    • 30 mai 2014 , 18 h 48 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Je crois surtout qu’il choisirait le blanc pour se rapprocher de la pureté spirituelle de sa binouze..

    • 30 mai 2014 , 18 h 51 min - phil prend la parole ( permalien )

      le rapprochement des âmes tout un programme !

    • 30 mai 2014 , 19 h 37 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Il semble prêt à tout pour affronter son âme, l’instinct de survie suivra, surtout si un pack de bière le suit de pas trop près. Ça mousse l’esprit et la quête de sens…
      (Comme nous sommes bons pour lui…)

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