Le Joueur d’échecs [Stephan Zweig]

Par le Bison le 8 mai 2014

Catégorie : 5 étoiles, Europe

d4 – Cf6

c4 – g6

Cc3 – d5

Cf3 – Fg7

Db3 – dxc4

Dxc4 – O-O

E4 – Ca6

Fe2 – c5

D5 – e6

O-O – …

« Je n’avais encore jamais eu l’occasion de connaître personnellement un champion d’échecs, et plus je m’efforçais de m’en représenter un, moins j’y parvenais. Comment se figurer l’activité d’un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d’une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce « jeu royal », le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence. »

Pendant que tu finis cette partie, je salue le commandant de bord. Il me propose une coupe de champagne. Je dois décliner l’offre, je bois allemand ce soir. N’y vois pas un hommage à cette époque. Mais les bulles me montent à la tête, alors je préfère m’allonger dans le jacuzzi du « love boat » en attendant que tu joues le prochain coup et pense aux suivants. Prends ton temps, mais pas trop, tu n’es pas à bord du Pacific Princess, la croisière s’amuse peut-être mais l’époque ne prête pas à sourire. Et tu croises ce grand champion d’échecs, Czentovic. Pauvre type, inculte et imbu. Un être supérieur et presque méprisable. Mais, il en a le droit, il est le meilleur. Et c’est pour le rencontrer que tu t’installes à cette table de jeu faite de cases blanches, cases noires, cases blanches.

« Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs un jeu ? N’est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? L’origine s’en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n’a de résultat que grâce à l’imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile ; c’est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu’il était plus durable, à sa manière, que les livres ou tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l’ennui, pour aiguiser l’esprit et stimuler l’âme. »

La croisière continue chevauchant les vagues, naviguant vers le Sud. Cap au Sud, toujours. Pour fuir. Détaler sur les vagues, le courant emporté loin de l’ambiance délétère de cette période, celle du nazisme. Dans ce roman posthume de Stephan Zweig, il en sera évidemment question, avec une telle force qu’il laissera une empreinte dans ta mémoire. Ne pas oublier. Ces heures sombres et ces expérimentations nazies. L’isolement absolu, le silence complet entre deux interrogatoires. Des morceaux de pain, un livre chapardé face à son geôlier, et des moments inoubliables. Non, ce « roman », tu n’es pas prêt de l’oublier.

Alors que tu penses découvrir la vie de Czentovic, tu croises sur une coursive, un certain Mr B. L’histoire bascule. Du champion, tu passes à cet inconnu qui se met à raconter son histoire. Passionnante, effrayante. Tu comprends son mode de fonctionnement, tu entraperçois son potentiel à ce jeu dit d’échecs. Pourquoi il joue ainsi, comment il a appris. Une histoire presque terrifiante si elle n’était pas aussi émouvante.

« Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines ; on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes. »

Un roman de Zweig est toujours une grande épreuve. Il embarque ton esprit loin des amarres, pour chevaucher la passion ou la folie. Parfois les deux même. Obsession et frénésie. Des pions, une tour, un fou, ton royaume devient aliénation. La folie te guette, les tortionnaires aussi. Mais tu ne peux refermer ce livre. Tu n’es plus libre de toi-même, ton esprit s’enferme dans ces pages, dans ces cases, à la recherche du prochain coup, de la pièce à jouer. Plus rien ne tourne autour de toi, ni la terre, ni le roulis. Seul l’espace de 64 carrés obnubile toute ton énergie et mobilise ton cerveau. Humain ? à toi de me le dire. Moi je pense qu’il faut être au-delà de l’humanité pour arriver à anticiper des dizaines de coups à l’avance. De là à imaginer que seuls les dieux ont cette capacité, ou les êtres « anormaux ». Dans les deux cas, cela signifie la folie. De mon corps, de mon esprit.

« Le Joueur d’échecs », le silence, les vagues et le fou.

9 commentaires
  1. 8 mai 2014 , 20 h 37 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Echec et Mat Le_Bison ! Un billet de Maître !

    Une lecture envoutante qui est restée gravée dans ma mémoire comme du très bon Zweig… Souvenir d’une ambiance oppressante, de génie qui m’avait impressionnée.

    Je réfléchis toujours avant de lire du Zweig car il me laisse toujours une empreinte indélébile avec ce mélange de passion et de folie.

    Ton démarrage de billet, très joli coup, digne d’un Kasparov ! ;)

    • 8 mai 2014 , 22 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Souvenir d’une ambiance oppressante, de génie qui m’avait impressionné.

      Un tecte qui marque. Certains passages sont extrêmement forts et l’ont ne si attend pas lorsque la vie de M. B entre en scène…

      Je réfléchis toujours avant de lire du Zweig car il me laisse toujours une empreinte indélébile avec ce mélange de passion et de folie.

      Même si cela bouscule, la passion laisse forcément une empreinte indéniable. Alors pourquoi ne pas la vivre même si elle approche la folie. (et c’est moi qui dit ça ?!)

      très joli coup, digne d’un Kasparov !

      Je vois que tu connais tes ouvertures. Oui, je lui ai conseillé quelques petites approches à ce Kasparov entre deux bouteilles de Vodka…

  2. 8 mai 2014 , 21 h 55 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Un livre grandiose !

    L’auteur arrive à analyser l’esprit humain à travers ce jeu exigeant et il le fait avec un doigté incroyable. Doté d’une dose d’intelligence exceptionnelle, le joueur pousse les limites de sa psyché et dérive vers la folie. Zweig marque un parallèle troublant entre les exigences du jeu, la quête d’un surpassement et l’atroce période du nazisme où, l’isolement, la torture mentale et les manipulations s’apparentent aux pires expérimentations nazies sur le cerveau.

    Zweig est pour moi aussi une grande épreuve. En lisant ce livre, je me souviens que, loin de mes amarres, j’ai perdu pied et basculé dans ses eaux troubles. Car il a su nous entraîner dans ses tempêtes les plus violentes. Celles de la passion dans tous ses états, virulente, extrême…

    Du grand Bison que ce billet ;-)

    • 8 mai 2014 , 22 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      j’ai perdu pied et basculé dans ses eaux troubles. Car il a su nous entraîner dans ses tempêtes les plus violentes.

      Et là même une Chambly ne peut plus redresser la barre…

      Celles de la passion dans tous ses états, virulente, extrême…

      Et quelle passion dans ce commentaire. J’dirai bien un mot si j’osais, du genre « Tabarnak » pour te remercier de l’intérêt que tu mets à visiter ce ranch…

    • 9 mai 2014 , 12 h 17 min - phil prend la parole ( permalien )

      notre bibison doit être trop ému de son billet et il peut l’être, il n’a pas réagi à ton « doigté incroyable » ! ! !
      La dame met en échec le roi !
      Il te reste à cavaler sur la diagonale du fou

    • 9 mai 2014 , 19 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tabarnak ! J’ai loupé ça !
      Putain, j’me fais vieux… ou j’ai l’esprit occupé…

    • 9 mai 2014 , 22 h 29 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Un doigté inoubliable, digne des plus grands « mouvements du majeur »…

  3. 9 mai 2014 , 8 h 20 min - Belette2911 prend la parole ( permalien )

    C4 – D4 et E4 ?? Touché ! porte-avions coulé…

    Hein ? Pardon, je me suis égarée dans la mousse de ta bière et le commandant Schettino vient de me dire qu’il avait glissé, chef…

    Les échecs, jamais joué… et jamais lu Zweig… à mes souhaits.

    • 9 mai 2014 , 9 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et c’est un grand tort… Pas de n’avoir jamais joué aux échecs mais que tu t’égares dans ma mousse !

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