La Vie d’une Autre [Frédérique Deghelt]

Par le Bison le 30 mars 2014

Catégorie : 3 étoiles, Europe

Que de questions dans ce livre. Je n’ai jamais lu dans un roman autant de phrases avec autant de points d’interrogations. L’occasion de réfléchir pour chacun des paragraphes sur chacune de ces questions. Des interrogations qui interpellent, des questions qui dérangent, tu hésites entre la supputation ou la sollicitation de ton entourage. Mais de quoi s’agit-il, en fait ?

Imagine-donc que tu te réveilles un matin avec plus aucun souvenir de ces quinze dernières années. La première chose qui te vient à l’esprit est de te frapper le front en beuglant : « Putain, quelle cuite j’ai pris hier ? ». Et puis, en te levant du lit, tu cherches ton caleçon, et tu files à la cuisine boire un verre d’eau pour enlever cette sensation pâteuse qui te colle à la bouche. Le soleil brille déjà, tu te rends compte que tu n’as ni mal à la tête, ni cette sensation de gosier asséché. La bouteille est loin d’être vide, un seul verre, et tu ne reconnais pourtant même pas le caleçon que tu portes sur toi…

« J’ai froid, j’ai faim, je suis sensible à l’odeur d’une orange, au parfum des fleurs après la pluie, j’ai envie de faire l’amour, je suis vivante. »

Mais si cette interrogation ne se portait que sur ce petit détail vestimentaire, tu pourrais faire avec. Sauf que tu ne reconnais plus vraiment cette cuisine, ta femme a vieilli et tu te retrouves avec deux gosses que tu ne reconnais même pas et qui pourtant vont se jeter à ton cou pour t’embrasser dès leur réveil.

« Je le quitte discrètement dans un sommeil où je ne suis pas partie avec lui, un monde parallèle où vivent les amants d’une nuit. Rythme, cadence, mélodie, harmonie, lune, nuage, je t’aime, j’aime… J’aime qui ? »

Putain, qu’est-ce qui s’est passé pendant ces quinze dernières années ? Je n’en ai foutrement pas la moindre idée. Et je ne peux en parler à personne. D’ailleurs personne ne me croirait, comme personne ne croirait que la veille je n’ai bu qu’un seul et unique verre ! Commence alors une introspection de mon carnet d’adresses, de mes « contacts », professionnels, amicaux, familiaux pour tenter de retrouver cette mémoire dissoute, ce pan de quinze années effacés.

« En vrac, je lui reproche d’avoir trahi notre amour, d’avoir été le contraire de ce que nous voulions, d’avoir aimé quelqu’un d’autre sans être capable de le dire. Je lui reproche sa lâcheté, et je fais une sorte de constat terrible d’une histoire banalement triste, celle de tous les couples vieillissants dont l’exigence se noie dans le nombre des années, le quotidien, et toutes ces fallacieuses raisons invoquées quand on ne sait plus lesquelles se donner. »

Je vois des médecins, je tombe sur un reportage à la télé sur quelqu’un qui a « subit » ce même traumatisme. Marie, douze ans de souvenirs supprimés, qui se réveille avec son mari, bel argentin qu’elle pensait connaitre que depuis l’avant-veille, et trois enfants adorables. Bon, Marie est une femme, aimante, passionnée. Elle s’interroge sur son couple, sur ce temps qui s’écoule et qui effiloche la passion. Elle se pose des questions sur elle-même, sur son homme, sur cet amant.

« Le principe affirmé de la jouissance à deux et sans la contrainte de l’exclusivité n’est pas facile à assumer pour une femme. Tout de suite, on me reprochait de fonctionner comme un homme, ce qui est un comble ! une hérésie totale ! »

Mais si ces douze années subitement effacées n’étaient pas un traumatisme involontaire. Si au fond d’elle-même son subconscient n’avait pas sciemment inventé ce subterfuge pour qu’elle reparte dans une nouvelle vie. Avec Pablo. Avec un amant. Et si c’était comme une seconde renaissance. L’occasion de démarrer une nouvelle vie, de retrouver cette passion du début d’une rencontre, de renouer avec l’amour, avec les plaisirs, avec la jouissance. Jouir de nouveau de la vie. Et si… Parce qu’après toutes ces questions, les réponses proposent beaucoup de « si ». Parce que la vie est ainsi faite et que finalement, le pourquoi, le comment ou les si ne servent plus à grand-chose. Au bout du compte.

Un roman de Frédérique Deghelt qui pose donc beaucoup de questions sur la mémoire mais surtout sur le couple et sur ce temps qui passe et qui laisse de côté la passion, le désir, la frénésie… Ce temps qui phagocyte ces sentiments, érode les envies, accentue la routine. Bon dieu, ça ne donne franchement pas envie de vieillir en couple.

« Et si je me contentais de vivre et d’oublier que j’ai oublié ? »

Et si la solution n’était pas de changer de femme tous les dix ans ? Après tout. Un homme ne peut se contenter d’une seule femme toute une vie. C’est tout simplement impossible.

« La vie d’une autre », à la forme interrogative ?

29 commentaires
  1. 31 mars 2014 , 10 h 24 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Phagocyter ! C’est exactement le terme …

    Je ne me souviens plus d’avoir eu autant de questionnement à la lecture de ce livre. je l’ai lu à sa sortie en 2007, et tu m’as donné envie de le redécouvrir, en plus je ne me souviens absolument plus de la fin.

    « Un homme ne peut se contenter d’une seule femme toute une vie. C’est tout simplement impossible. »

    Et une femme ? Qu’en penses tu ? ^^

    • 31 mars 2014 , 12 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Phagocyter ! C’est exactement le terme …

      Mon passé dans la biochimie…

      Et une femme ?

      A toi de répondre à cette brulante question ?
      Mais je suis pour l’égalité des sexes.

    • 31 mars 2014 , 22 h 30 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Cela devient de plus en plus difficile dans notre société actuelle, surtout si on a connu son partenaire jeune. Le boulot, les enfants, les études, la routine prend vite de dessus, la communication ne passe plus et les chemins se séparent et on aspire à d’autres horizons.

      S’il reste de l’amour tout est possible !

      Là est la question !

      J’ai eu une discussion avec ma collègue de bureau cette après midi qui me disait avoir écouté une émission qui disait que le ciment du couple dans les années 60 c’était la famille, le patrimoine, les enfants, l’éducation etc…
      Aujourd’hui tout a basculé. Le ciment d’un couple c’est Le sexe !
      Je crois que les médias, la télé, les publicités y sont pour quelques choses…

      Je crois…

    • 1 avril 2014 , 17 h 41 min - phil prend la parole ( permalien )

      La faute aux médias alors !
      Mais surtout, problème d’engagement, de sincérité, de fidélité, d’honnêteté !
      Mais si on pense comme cela, c’est aussi notre éducation qui nous amène à cela. Bercé pendant des siècles par des valeurs catholiques ou tout était pour la famille.
      On se mettait ensemble pour faire les enfants et les éduquer.
      En même temps, l’époque n’est pas si lointaine ou l’enfant était un objet de la maison avec peu de droit et de respect ! Et je ne parle pas des mariages arrangés par les familles et non d’amour !
      Mais oh fait c’est quoi l’amour ?

    • 1 avril 2014 , 18 h 37 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais oh fait c’est quoi l’amour ?

      Du sexe, du sexe, du sexe ?
      et un majeur à suçoter…

      Qui n’est pas d’accord… ?

    • 1 avril 2014 , 19 h 05 min - phil prend la parole ( permalien )

      superbe version Bibison !
      vive l’Amour !

    • 1 avril 2014 , 19 h 17 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Ça y est, le retour du majeur… Et l’âme dans tout ça?

  2. 31 mars 2014 , 14 h 19 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Beaucoup de questions pour un lundi matin, à peine émergée du sommeil. À lire ton post je m’en suis déjà posée une tonne, entre deux bouchés de céréales. Bon, parfois il faut prendre le temps de s’arrêter, de faire marche arrière et de se demander si c’est ça, la vie. Un livre qui donne envie de vivre avec des « papillons dans le ventre » (traduction québécoise : passion, désir, frénésie). Maintenant, il ne me reste plus qu’une solution au réveil immédiat, me plonger la tête dans un banc de neige. C’est d’une efficacité aux lundis matins! Sauf que les voisins vont p’t’être pas trouver ça trop normal. Bah, c’est leur problème… allez, je reviendrai ici une fois les neurones en place… Bonne journée Bison!

    • 1 avril 2014 , 12 h 12 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      des « papillons dans le ventre »…

      Je ne savais pas que c’était une expression québécoise…

  3. 31 mars 2014 , 23 h 38 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je suis venue ici ce matin, à peine levée. J’ai dit que j’y reviendrais. Alors m’y revoilà…
    Ton post a fait un sacré bout de chemin dans ma tête aujourd’hui. À l’époque où je travaillais auprès des filles mères toxicomanes et des jeunes délinquants (ils avaient en moyenne 2-3 enfants avant d’avoir atteint la majorité), je m’attendais à leur parler de contraception, de prévention face aux drogues dures, de MTS, et de plein d’autres choses. Mais dans les centres pour jeunes, j’ai vite compris que le noyau de leur mal-être venait du manque d’amour, de l’amour, tout simplement. Alors je me suis mise à leur en parler, à essayer de le comprendre moi-même. C’est de ça qu’ils avaient envie. Ça les rend mal à l’aise. Tout simplement parce que l’amour, pour eux, c’est un grand mot préfabriqué qui signifie à peu près tout le contraire de ce qu’ils ont reçu dans leur vie. Les jeunes ne comprennent pas l’essence même des relations amoureuses. Ils ont vu leurs parents se déchirer, à coups de mots durs et à coup de poing. Bon, je travaillais pour la protection de l’enfance, tu me diras, ces jeunes-là sont un peu à part. Ils ont appris de ce qu’ils ont vu et vécu. Mais il n’y a pas que ça…
    On vit maintenant à l’ère de la recherche du plaisir immédiat. Nos désirs sont vite comblés, il n’y a plus cette notion d’attente qui fait de nous des gens qui savent jouir longtemps d’avoir tant espéré. Non, maintenant, on n’a pas ce qu’on veut alors on abandonne, on laisse tomber, on se met en colère, on frappe sur un mur, on s’engueule. Parce qu’on n’a pas appris à attendre. À la moindre frustration, les jeunes se laissent. Même pas la peine de discuter, c’est fini. Je pourrais en parler longtemps, c’est un sujet qui m’intéresse. Mais ce serait trop long et toi, tu en seras à ta troisième BDC à bailler aux corneilles.
    Y’a des couples qui se laissent parce qu’ils ne s’aiment plus. C’est aussi une réalité. On a des affinités ou non, une complicité ou non, on chemine sur des chemins différents ou non, on sait se parler ou non. Tout le monde n’est pas fait pour être ensemble. Mais c’est quand même pas mal plus facile de se laisser de nos jours. Quand on trouve la bonne personne, je crois que tout est possible… et que plus on vieillit, plus on sait ce qu’on veut et ce qu’on veut éviter… C’est un peu décousu tout ça mais bon, l’essentiel de ce que je pense est là : prendre le temps, s’offrir le temps, être complice et accepter l’autre tel qu’il est. C’est quand on veut tout changer chez l’autre que tout bascule. C’est alors le moment de partir, car ce qu’on recherche vraiment n’est peut-être pas si loin, finalement…

  4. 1 avril 2014 , 18 h 13 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tout un programme, en effet… Avec engagement, si affinités. Mais pas seulement l’amour du corps, l’amour du cœur, des sentiments sérieux. C’est ça… le corps et le cœur, le cœur et le corps, le 69 des Sentiments…

    • 1 avril 2014 , 18 h 33 min - phil prend la parole ( permalien )

      Et ca existe par chez toi ca ou bien ?

    • 1 avril 2014 , 18 h 41 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Ça existe partout, non?

    • 1 avril 2014 , 18 h 42 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et ca existe par chez toi ca ou bien ?

      Je sens que dès qu’on parle sérieusement du 69, cela te passionne. Dans mes souvenirs, t’étais moins assidu en cours…

    • 1 avril 2014 , 18 h 54 min - phil prend la parole ( permalien )

      Question de langue et de thématique mon cher !
      L’enseignement devrait donner le gout d’aimer les bonnes choses !

    • 1 avril 2014 , 19 h 14 min - phil prend la parole ( permalien )

      « Ca existe partout, non ? »
      Chère Nadine, je sais pas où tu vis mais j’ai un peu de mal à y croire !
      Car si on prend le sens étymologique d’origine latine existere ou « exis-tance » ca signifie être hors de soi, être auprès des choses.

      « l’existence n’est pas la nécessité. Exister, c’est être là, simplement » disait Sartre

      Et Schopenhauer:
      « La vie d’un homme n’est qu’une lutte pour l’existence avec la certitude d’être vaincu »

      alors voila !
      bonne soirée quand même !

  5. 1 avril 2014 , 19 h 25 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Montréal, Québec… Fabricateurs officiels de BDC.
    L’amour existe partout non?

  6. 1 avril 2014 , 21 h 28 min - manU prend la parole ( permalien )

    Très intéressant tout ça, billet et commentaires…
    Un livre que j’avais beaucoup aimé et j’avais vu le film peu après.

    • 1 avril 2014 , 22 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mister Cinéma.
      Je ne savais pas qu’un film en avait été tiré…

  7. 11 avril 2014 , 14 h 11 min - Laure prend la parole ( permalien )

    Ah ..bon ? Tu as lu cette auteure
    Un jour on m’a conseillé un de ses livres, qui parlait de la vieillesse, etc
    Et j’ai trouvé le style inbitable, il n’y a pas d’autres mots, vraiment purée de pois, très mal écrit, in…buvable pour moi

    Bon, j’ai dû mal tomber ?

    • 12 avril 2014 , 12 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hé, oui, j’ai lu cette auteure. Surprenant !
      Le style ne m’a pas paru gênant, une lecture facile.
      Et puis, j’aime bien la purée de pois cassés. Avec un bon verre de bon vin rouge. Buvable, quoi !

    • 12 avril 2014 , 15 h 13 min - phil prend la parole ( permalien )

      avec un Côte Rôtie hummmmm

    • 13 avril 2014 , 10 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ne me dis pas des choses comme ça…
      Toi, tu sais me prendre par les sentiments…
      GrrrR….

Ajouter un commentaire

PS: XHTML est autorisé. Votre adresse mail ne sera jamais publié.

S’abonner aux commentaires par le flux RSS