Ce qui n’est pas écrit [Rafael Reig]

Par le Bison le 3 mars 2014

Catégorie : 4 étoiles, Europe

«Ce qui n’est pas écrit» se lit entre les lignes.

Carlos emmène son fils pour une excursion à la montagne. Renouer les liens père-fils après ce douloureux divorce avec Carmen. Un fils qu’il trouve un peu trop timoré, un peu trop sous l’emprise de sa mère. Cette balade dans la nature, dans un environnement sauvage et hostile devrait lui faire du bien. Sac-à-dos, lampes de poches, couteau suisse. Tu éteins les portables, et l’expédition peut commencer.

Ah, j’oubliais de préciser qu’après avoir récupéré son fils chez son ex-femme, il laisse discrètement un manuscrit. Une note au stylo : Lis-le ! Plus qu’une requête, Carmen sent cette phrase comme un ordre, l’injonction d’un ex-mari. Passe ainsi un long week-end, éprouvant et de plus en plus terrifiant. Carlos, ce poète maudit que personne n’a voulu éditer, le voilà maintenant avec un roman. Noir en plus, du genre thriller vulgaire, un mélange de sang et de sexe. Pas vraiment un très bon cru. Mais Carmen se sent viser, à chaque page, à chaque ligne. Ou du moins, à chaque interligne. Elle se voit dans ce roman, elle voit des morceaux de sa vie. Et cette fille kidnappée, attachée, humiliée ne serait-ce pas une image détournée de son fils. Et le téléphone qui ne répond pas. Le malaise s’installe. Le thriller de Carlos sombre dans le polar scabreux en même temps que le thriller de Rafael Reig se montre plus ambigu. Deux romans à l’intérieur d’un même livre, deux histoires différentes mais que des détails semblent réunir vers une même fin tragique… Plus qu’une prémonition ? Mais le plus éprouvant n’est-il pas de lire « Ce qui n’est pas écrit »…

« - Miguel.

- Quoi ?

- Je ne vais pas coucher avec toi aujourd’hui.

Elle regretta d’avoir ajouté ce ‘aujourd’hui’, comme si elle devait se faire pardonner ce refus ou le modérer.

- Qu’est-ce que tu as, Carmen ?

Sa surprise était authentique, il avait du mal à la croire. Son ton était celui qu’il aurait employé si, au bureau de tabac, on lui avait dit : aujourd’hui on ne vend pas de cigarettes.

- J’ai eu une journée difficile, j’ai besoin de dormir, je ne peux pas, dit-elle – et elle le regretta aussi.

Pourquoi est-ce qu’elle n’était pas capable de dire : je ne veux pas ?

- Je comprends.

Son ton était lugubre, sa mine offensée, presque méridionale pour un scandinave.

- Je te branle ?

- Qu’est-ce que tu dis ?

- Si tu veux, je te branle et tu t’en vas.

Pour une fois, elle avait réussi à dire ce qu’elle voulait dire.

Elle s’attendait à une réaction offusquée, peut-être une gifle, n’importe quoi pourvu qu’il parte en claquant la porte, persuadé de son bon droit, indigné par cette pute discutailleuse qu’il avait là, mais hors de chez elle, sous la pluie, avec ses chaussures aux pieds et sa cravate dans la poche de son blazer, à retourner vers sa femme et ses deux enfants.

Miguel fit une moue d’abnégation étonnée, comme s’il était confronté aux caprices d’un malade qui perd la boule.

- C’est d’accord, fit-il, condescendant.

C’était d’accord ? Carmen pouvait à peine le croire. Est-ce qu’il ne se sentait pas humilié ? Est-ce qu’il ne se rendait pas compte de ses sentiments pour lui ou est-ce que ça lui était égal, pourvu qu’il prenne son pied ? Qu’au bureau de tabac on refuse de lui vendre des cigarettes, c’était inacceptable, mais que le buraliste lui dise : aujourd’hui on n’a que des brunes, ça oui, il était prêt à le tolérer. Il ferait avec. La pute se rendait finalement à la raison.

C’était d’accord, il n’y avait aucun doute, car Miguel s’était mis à l’aise, la tête appuyée sur le dossier du canapé. L’abnégation avait cédé la place à un enthousiasme presque juvénile, comme si c’était là l’accomplissement reporté d’un fantasme persistant et tenu secret. Elle était sa pute, pour finir, c’était pour ça qu’elle allait le branler pendant que lui, affalé sur le canapé, terminerait son whisky.

D’accord. Le plus tôt serait le mieux. Si c’était ce qu’il fallait faire pour qu’il s’en aille, en avant. Elle défit sa ceinture et le bouton de son pantalon, puis elle baissa sa fermeture-éclair. Elle glissa sa main sous l’élastique de son slip et elle sortit sa queue.

- Attends, attends, l’interrompit-il.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

Miguel laissa son verre sur la table et il baissa à la fois son pantalon et son slip jusqu’à ses chevilles.

- Mon costume, il est pratiquement neuf. Je n’ai pas envie de devoir l’apporter au pressing.

Il défit ses trois derniers boutons et écarta les pans de sa chemise pour éviter qu’elle soit tâchée.

- Ca y est ?

- Oui, ça y est.

Il revint se caler sur le canapé, son whisky une nouvelle fois à la main.

Le gland était à nu, humide et de couleur pourpre. La queue décrivait une légère courbe caténaire vers le haut et elle avait les veines enflées, comme une main serrée pour donner un coup de poing. Carmen était assise de côté sur le canapé, tournée vers lui. Elle commença à la masturber. Miguel regardait la main de Carmen et il cherchait parfois ses yeux, mais elle évitait son regard. Elle serrait avec force et, quand elle arrêtait, elle lui frottait le gland avec la pulpe de son pouce. Ca avait l’air de lui plaire. Elle voulait terminer le plus tôt possible et elle accéléra le rythme. Quand Miguel essaya d’approcher ses mains de ses seins, elle se rejeta en arrière.

- Laisse-moi les voir, demanda-t-il.

- Quoi ?

- Tes seins. Juste les voir. Sans toucher. Promis.

Elle défit la fermeture éclair de son jogging. Miguel regardait avec des yeux troubles. Carmen se caressa un sein avec la main qui lui restait de libre, elle le souleva sur sa paume et le pressa. Ca réussite à hâter le dénouement. Miguel se mit à pousser avec ses hanches au rythme de sa main, jusqu’à ce qu’il jouisse sans prévenir.

Ce fut une éjaculation douce, de jet d’eau de bassin municipal, qui ne projeta pas vers le haut, mais déborda sur la main de Carmen.

Elle frotta sa main sur son pantalon et elle referma la veste de son jogging.

- Merci. Je ne voulais pas que tu te sentes mal de ne pas baiser, dit Miguel.

Il ne manquait plus que ça : en plus il avait fait ça pour elle, cette espèce de Scandinave.

- Je veux me coucher maintenant.

Miguel termina son verre d’un trait, alla dans la salle de bain en tenant son pantalon avec ses mains, mit ses mocassins, sa veste Armani, glissa sa cravate dans sa poche et s’en alla par où il était venu, tout content, non sans promettre de l’appeler le lendemain.

Dès qu’elle referma la porte, Carmen décida de ne pas se laver les mains, c’était sa façon de s’imposer une punition.

Elle avait peur, elle avait envie de vomir, elle avait la certitude qu’il était en train d’arriver quelque chose à son fils. »

Un bien long extrait. Il n’est certes pas représentatif du roman, mais par lui je sens que tu peux accrocher cet univers glauque qu’a su instaurer l’auteur. Un passage presque abject, j’en conviens – sauf pour Miguel, cet amant occasionnel. De façon très détaillée, il distille les rancœurs d’un couple divorcé et laisse libre-court à des sentiments totalement sombres qui ont envahi l’âme de ces deux êtres séparés. Tant d’amertumes et de ressentiments au long de ces dernières années et de cette séparation qui rend impossible de tourner complètement la page, surtout avec un enfant au milieu qui n’a pas de place dans ce monde adulte rempli de haine et de mépris. Oui, j’ai adoré ce roman, noir et extrêmement sombre où désespoir et humiliation sont des sentiments banaux pour un couple totalement perdu dans leur monde devenu sans âme. Et parce que les romans glauques, c’est aussi un peu le domaine d’un bison toujours aussi abject dans ses citations et complaisant avec la débauche sexuelle.

« Ne dit-on pas parfois qu’un roman est différent pour chacun de ses lecteurs ? » – el hombre don manU de la Vega et son billet, pour lire entre les blogs.

« Ce qui n’est pas écrit » se lit entre les lignes.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les Éditions Métailié.

12 commentaires
  1. 3 mars 2014 , 20 h 13 min - manU prend la parole ( permalien )

    Un extrait Bisonesque à souhait !! :)
    Un très bon roman oui.

  2. 3 mars 2014 , 21 h 45 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    « Ce qui n’est pas bu » ;) Joli p’tit coup ! … Entendons nous bien, je parle de la photo :D

    Quel billet, quelle verve ! c’est vrai que l’extrait que tu as choisi nous tient par les ….. enfin passons !

    Bravo ! Bisonesque oui, comme dirait Don manU de la Vega ! ^^

    Bon alors tu me la sers ta bière au lieu de te la jouer solo… ;)

    • 3 mars 2014 , 22 h 23 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Quel billet, quelle verve !

      A une lettre près, cela aurait pu être encore plus flatteur…

      Bon alors tu me la sers ta bière au lieu de te la jouer solo…

      Enfin une proposition indécente que je m’empresserai de satisfaire !

  3. 4 mars 2014 , 11 h 06 min - phil prend la parole ( permalien )

    et c quel whisky qu’on boit pendant que ???

    • 4 mars 2014 , 11 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’aurais tendance à dire peu importe le whisky, le plaisir est ailleurs.

    • 4 mars 2014 , 12 h 23 min - phil prend la parole ( permalien )

      tout en dessous de la ceinture, goujat va !
      le whisky aide a remonter l’émotion au niveau du cerveau

    • 4 mars 2014 , 13 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      tout en dessous de la ceinture, goujat va !

      Arrête de me flatter, vieux philou…

  4. 10 mars 2014 , 10 h 40 min - BMR prend la parole ( permalien )

    Après une mise en route laborieuse on se dit que, ça y’est, on tient le bon bout quand le faux polar de Carlos (écrit il y a quelques semaines) commence à décrire des faits qui ressemblent étrangement à ce qui se passe aujourd’hui même …
    Mais non, Rafael Reig ne réussit malheureusement pas à tirer tout le parti de sa bonne idée et chacune des histoires se terminera aussi laborieusement qu’elle a commencé.
    Les personnages sont à la limite de la caricature : un Carlos alcoolique et intransigeant, un fils faible et veule et une Carmen versatile et insignifiante.
    Finalement, on en vient à penser avec sévérité (sans doute trop de sévérité) que le bouquin de Rafael Reig ressemble au faux polar de Carlos : pesant et glauque, maladroitement imbibé de whisky et inutilement épicé de sexe.

    • 11 mars 2014 , 9 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Imbibé de whisky et épicé de sexe. Rien n’est inutile. Au contraire. J’ai adoré ces deux composants, idéals pour construire un roman glauque !

  5. 10 mars 2014 , 21 h 25 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    « Sac-à-dos, lampes de poche, couteau suisse. Tu éteins les portables, et l’expédition peut commencer ». Je serais déjà du voyage… Mais sans Carlos. Il ne m’inspire pas confiance :-)

    « – Attends, attends, l’interrompit-il.
    - Qu’est-ce qu’il y a ?
    Miguel laissa son verre sur la table et il baissa à la fois son pantalon et son slip jusqu’à ses chevilles.
    - Mon costume, il est pratiquement neuf. Je n’ai pas envie de devoir l’apporter au pressing. »

    Bien sûr, il y a de ces moments où le souci du pressing est d’une importance capitale… eh ben… J’en conclus que le Miguel est d’une spontanéité déconcertante. Un grand romantique, vraiment…
    Tu m’as donné envie de ce livre (sincèrement)…

    • 11 mars 2014 , 9 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu aimes les univers sombres, glauques, sans espoir, alors fonces. Tu aimes le romantisme d’un costume ni froissé ni tâché, alors fonces toujours. Noir, c’est noir il n’y a plus d’espoir.

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