Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans [Jacques Higelin]

Par le Bison le 5 décembre 2013

Catégorie : 3 étoiles, Europe

Épinal. Peu crédible de démarrer une histoire d’amour en plein cœur des Vosges. Et pourtant, avec Higelin et son cœur, tout est possible. Même d’écrire des lettres d’amour enflammées tout au long de son service militaire. Presque deux ans. C’est long, mais c’est le tarif habituel en ce temps-là, surtout avec cette putain de guerre d’Algérie de l’autre côté de la Méditerranée.

Plusieurs dizaines de lettres consignées ici, quelques années après. C’est beau, c’est romantique, c’est fougueux. Il est jeune, le Higelin à cette époque. Il se cherche encore, mais il a déjà trouvé l’amour. Un amour mis entre parenthèse pendant ce laps de temps que dure un service militaire à Épinal, en Allemagne, en Algérie. Il y eut dans un temps ancien, Adam et Ève, puis Castor et Pollux et enfin Frimousse et Pipouche. Qui est-elle cette muse qui inspire tant ce poète ? Elle ne sera mentionnée que par des ‘mon amour’, ‘ma pipouche’ ou quelques autres surnoms intimes. Mais cela a du la marquer, la petite, pour conserver si précieusement ces « lettres d’amour d’un soldat de 20 ans ».

Des lettres, presque tous les jours, où je perçois les sentiments du grand Jacques Higelin, son amour, sa fougue d’une jeunesse impétueuse, son impatience. Quel soldat ne rêve pas de sa prochaine permission ? Mais aussi, les nombreux doutes qui se transmettent par cette correspondance. L’amour à distance, difficile d’y survivre. Un jour sans lettre, et l’incertitude d’un tel amour s’en trouve renforcée. Et puis, au fil de cette lecture intime, parfois chaude, parfois coléreuse, j’en apprends un peu plus sur le gars, ce soldat qui n’a pas encore défini sa ligne de route pour les années futures. Il n’est pas encore connu, mais il sait déjà que sa voie passera par les Arts. Tel un saltimbanque, il écrit, il gratte de la guitare, il traîne dans les cabarets de jazz, il dessine, il s’essaie au théâtre, il rit, il pleure, il est entier, il a même une conscience politique et applaudit à la fin de la guerre d’Algérie. Autre point de ces lettres, la découverte de l’Algérie, la rencontre des gamins, la découverte des paysages, du désert, de la pauvreté mais aussi des sourires.

Je n’ai plus 20 ans, mais si j’avais su écrire de telles lettres, je ne te raconte pas le nombre de meufs que j’aurais pu pécho ! C’est si beau, si intime, si romantique. Elles me touchent, mon seul regret n’ayant de ne pas avoir su les écrire. Un tel don, je comprends mieux ses chansons, son écriture, sa folie. Jacques Higelin, un cœur, de la passion et des mots si doux qui embraseraient le cœur de plus d’une. Mais il est fidèle le jacquot, même en Allemagne ou dans le désert, dans les cabarets de jazz où la bière munichoise coule à flots ou sur les bords de la Méditerranée. Fidèle amant et grand romantique, ce Jacques Higelin.

« 1er novembre 1961.

Mon amour

Il y a une source de soleil, ruisselante, qui éclaboussera votre corps de lumière.

L’étoffe lourde et soyeuse de ses rayons ardents qui enrobera votre éblouissante nudité.

Il y aura vos regards humides, troubles comme l’étang, étincelants de clarté noire

votre chevelure affolée de lueurs, votre chevelure comme l’olivier en flammes

votre bouche écarlate, affamée, entrouverte sur la morsure à fleur de dents

et ce sourire obsédant d’enfant tourmenté

cette brûlure fulgurante du plaisir, qui vous déchire la peau et vous dévore les membres…

Je serai là

vous irez vers moi avec votre mal d’infini, votre soif inaltérable

vous viendrez à moi, immobile, le corps vigoureux soclé à la terre

plante vorace, sauvage, avec cette plaie vivante entre les cuisses, à feu et à sang d’amour

Il faut que je sois calme, que je sois un courant d’eaux profondes, que je sois l’océan quand il retient ses vagues…

Alors, seulement, je saurai vous aimer

Il y aura une pluie de larges gouttes attiédies qui enlacera votre corps en feu, vous écarterez les membres pour vous offrir tout entière à la jouissance de son tendre ruissellement

Au contact de votre peau, cette pluie s’échauffe, se fait brûlante, alors

je serai un aigle foudroyé par l’orage

je tombe à vos genoux

les ailes de mes mains encerclent vos hanches

mes lèvres effleurent vos pieds nus adorables, tissent un voile de frissons tout au long de vos jambes, puis asséchées de désir, se précipitent avec volupté sur le divin calice que votre féminité leur tend

Je sens ton corps s’anéantir sous la caresse trop aigüe de ma langue

mes paumes recréent la coupole de ton ventre offert, s’élèvent avec une lenteur infinie vers celles de tes seins

qu’elles façonnent longuement, amoureusement

jusqu’à les rendre à ma bouche aussi durs et fragiles que des éclats de verre

Tu frissonnes

mes doigts s’enfoncent dans la chair douce de tes épaules et font jaillir le sang du grain de ta peau

dans un élan de tout l’être

mon corps se dresse contre le tien

mes lèvres, de leurs baisers, capturent vos lèvres, vos yeux, votre museau, vos oreilles délicates

Le désir vous enflamme les joues

tu renverses la tête et offres à mes sauvages morsures, la naissance de ton cou

Je vous sens défaillir, mes dents déchirent votre nuque

la chaleur soyeuse de votre chair me pénètre

Oh ! ma fièvre amoureuse

mon bel amour fou

la violence de notre passion nous entraîne, nous attire vers un néant infernal et radieux

Tu te laisses glisser contre moi et vos lèvres chaudes me découvrent, me transportent au-delà de toute conscience

comme tu m’aimes !

Notre chute s’accélère, nos corps se confondent

je possède tout ce que vous possédez de moi

Nous plongeons dans le vide, toujours, de plus en plus vite.

Mes mains s’arrachent à vos épaules, glissent avec force jusqu’à vos reins et

dans un mouvement de houle puissant, brutal

enserrent votre taille

Votre corps entier se raidit, prêt à se déchirer, puis s’ouvre, s’abandonne aux vagues déferlantes du plaisir

Le temps s’arrête

Le soleil fou, irradiant de l’Amour, nous précipite à une vitesse vertigineuse dans la spirale éblouissante de la jouissance

Puis

un silence énorme.

Par la voie de nos regards, nos âmes se reconnaissent

s’ouvrent totalement, sans conditions

l’une à l’autre

Alors

le visage éclairé d’un sourire inhumain de bonheur

lentement

aussi lentement qu’une marée

nos deux êtres se fondent en un seul

et s’offrent l’instant parfait

unique

absolu de l’AMOUR

Je t’AIME »

« lettres d’amour d’un soldat de 20 ans » ou l’art d’écrire avant les chansons.

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 11, d’un livre à l’autre.

21 commentaires
  1. 5 décembre 2013 , 21 h 30 min - manU prend la parole ( permalien )

    Le plaisir de recevoir de belles lettres, plaisir aujourd’hui un peu disparu…

    • 5 décembre 2013 , 22 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est sûr qu’une telle lettre, il me faudrait une semaine pour la taper en sms…

  2. 5 décembre 2013 , 21 h 41 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Je ne connais pas beaucoup ce type. Il ne me plait pas trop…
    Merci pour cette nouvelle participation et bonne fin de soirée.

    • 5 décembre 2013 , 22 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est l’occasion de le découvrir à travers ces lettres.
      Tu n’es pas obligé d’aimer ses chansons, sa musique, mais je vois en lui un type toujours entier, sincère et aimant.
      Humain, quoi !

  3. 6 décembre 2013 , 8 h 09 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Une lettre magnifique… wahou…!!!!!
    Il la vouvoyait ! Ben mince je veux savoir qui s’est moi rohhhhh !!

    Marie Laforêt ???

    ;)

    • 6 décembre 2013 , 9 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La plupart du temps, il se vouvoyait… Une autre époque…
      Après quelques petites recherches, il s’agirait peut-être d’Irène Chabrier, jeune comédienne de l’époque…

      Et il y a plein de lettres magnifiques. Peut-être un peu répétitif, mais cela reste un beau témoignage.

  4. 6 décembre 2013 , 11 h 27 min - phil prend la parole ( permalien )

    Sacre Mister Jacques. Une sacré famille que la H !

    En tt cas, on sait grace a cet extrait qu’il faut commencer par en bas et remonter, remonter, pour redescendre, merci pour l’info !

    • 6 décembre 2013 , 14 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      la H connection !

      ça monte, et ça descend, bel image !

  5. 6 décembre 2013 , 23 h 51 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    J’ai lu ça ben, j’avais dans les vingt ans moi aussi.
    Quelle claque, c’était beau, à côté les dragouilles paraissaient bien fades.
    Et en même tant, j’avais eu ce sentiment de pénétrer l’intimité sans y avoir été invitée, comme si je lisais ces lettres en cachette. ça créait un petit sentiment de gêne à la lecture. Je crois que c’est parce que ces lettres n »étaient oas vouées à être publiées au départ, il n’y a donc pas la censure, même inconsciente, que l’on s’impose quand on sait qu’on va être lu.

    • 7 décembre 2013 , 15 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et t’étais amoureux d’un jeune soldat….

  6. 7 décembre 2013 , 15 h 10 min - Jack prend la parole ( permalien )

    Ah…mes vingt ans…mon service militaire…

    Terriblement con et chiant bien sûr…apprendre à tuer les gens ,tu parles d’une connerie…et un an ça durait à l’époque…

    Seul bon souvenir…les copains, les perm’s et les filles qui nous attendaient à la sortie…

    La découverte aussi et la certitude alors que sur mon tronche, ben la casquette ça le fait…

    Les premières capotes…les premières cuites…et puis plus tard sa photo à ELLE dans ma poche…

    Lu déjà ce livre bien sûr…Dieu que tu me donnes envie de le relire…

    • 8 décembre 2013 , 20 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Les filles et les murges… Voilà à quoi servait le service militaire à mon époque…
      Qui veut toucher mon pompon ? N’ayez pas peur, petites, je ne mords pas…

    • 8 décembre 2013 , 20 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

      et a l’epoque en rade ou pas, tu avais souvent le pinceau a l’air il me semble non ???

    • 8 décembre 2013 , 22 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      toujours sur le pont !

  7. 7 décembre 2013 , 22 h 19 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Bheu, on m’en jamais écrite d’aussi belles ! Zut, mon homme n’aime pas écrire, il n’est pas poète, ne me fait pas de beaux discours, mais bon, il agit, c’est déjà pas mal… ;)

    • 8 décembre 2013 , 20 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Moi j’agis, et j’écris… Bon Ok, c’est pas de la poésie, ni même des discours à l’eau-de-rose… ;)

  8. 8 décembre 2013 , 20 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

    et le saint veran, il etait comment ?

    • 8 décembre 2013 , 22 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Enfin quelqu’un d’intéressant qui ne voit pas que le romantisme de quelques lettres d’amour. V’là un gars qui va à l’essentiel !
      Saint-Véran, il aurait mérité une meilleur cave que la mienne. Trop chaud chez moi. J’ai honte de l’avoir un peu trop déshonoré… Mais bon, jusqu’à la dernière goutte !

    • 9 décembre 2013 , 15 h 13 min - phil prend la parole ( permalien )

      A defaut de romantisme … c’est un tres bon Chardonnay en tt cas !
      En tt cas, c’est drole, moi j’etais dans le Pinot noir avec le Mercurey !!!

  9. 29 janvier 2014 , 22 h 40 min - Alfred LePingouin prend la parole ( permalien )

    Exactement ça. C’est exactement ce que je ressent à la lecture de Higelin. Ce type est un poète incroyable. Pourquoi diable n’est-il que si peu connu ?

    Très joli blog au passage, j’aime beaucoup ! Je vais garder le lien. Merci de tes chroniques !

    • 30 janvier 2014 , 16 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce type est un poète incroyable. Pourquoi diable n’est-il que si peu connu ?

      Il a ses aficionados, ses âmes en peine, ses esprits nocturnes qui naviguent du quai au bar et inversement avec ses chansons dans la tête…

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