Prodige [Nancy Huston]

Par le Bison le 22 novembre 2013

Vis, ma petite ! Sois forte, vis !
Tu es presque invisible dans ta bulle de verre. Petite fée prise dans une énorme goutte de pluie. Je me penche sur toit, très près, pour te scruter…
Tu as la bouche entrouverte sur une sonde. Je n’ai pas encore le droit de te nourrir – mais je te nourrirai, tu verras, je te gaverai de nourritures, terrestres et célestes ! Pour l’instant tu es nourrie par un cathéter passé dans ton ombilic. Scotchées à ta poitrine, de froides électrodes en forme d’araignées suivent attentivement les battements de ton cœur. Quand les infirmières approchent de la couveuse, c’est pour te faire des piqûres au talon ou pour chercher sur ton cuir chevelu une veine où accrocher une perfusion. Le monde n’arrête pas de t’agresser. Seringues, tubes, aiguilles te pénètrent, traversent ta peau, sondent tes orifices – et tu pleures, tu pleures silencieusement, ton visage se plisse et se contorsionne dans la mimique des larmes mais on n’entend rien, car la sonde d’intubation passe entre tes cordes vocales et empêche le son de sortir…
Accrochée à la vie par un fil incroyablement ténu, tu flottes dans les limbes entre ce monde-ci et l’autre – et je t’aime, ma grande prématurée ! Je t’aime et je te sauverai ! Tu verras. Je t’ai donné la vie, je ne permettrai pas qu’on te la reprenne.
Vis ! Toi qui n’as pas de nom.

Maya, le poids d’une abeille, une petite fille née beaucoup trop tôt. 5 mois et demi, 720 grammes. Elle découvre le monde à travers la paroi d’une couveuse et ne devra sa survie qu’à des tubes en plastique. Une chaleur stabilisée et un souffle protecteur, celui de l’amour d’une mère.

Le topo familial : Sofia, la grand-mère russe, traditionnelle et pianiste. Lara, la mère, pianiste également au conservatoire, donnant des cours particuliers. Maya, nouveau-née et peut-être future pianiste.

Pendant plusieurs mois, Lara passera ses jours et nuits, aux côtés de sa fille, sans pouvoir la toucher, la prendre dans ses bras, ni même l’embrasser. Lorsque ton bébé se trouve séparé de tous liens avec toi dès sa naissance, lorsqu’une paroi vitrée le sépare de ton amour – même immense – et de tes caresses, que faire ? Simplement attendre et espérer… Attendre et lui parler… Attendre et l’aimer encore plus fort… S’attacher à cet amour incertain, un amour sans nom ou presque… Avoir la patience de l’attendre… Je t’attends mon bébé, et je t’aime… Tu ne me vois sûrement pas mais je sais que tu m’entends et je te demande de te battre avec moi…Je ne peux pas encore te prendre dans les bras, te serrer bien fort, mais j’attendrai le temps qu’il faudra pour pouvoir le faire et prouver mon amour pour toi. Je suis là, à tes côtés, et je ne peux que te parler…

Et pendant ces longues journées d’attente, Lara ne va cesser de lui parler de sa passion, la musique classique, de lui raconter Bach, allant jusqu’à lui lire les partitions du compositeur. Touche noire, Touche blanche, Touche noire.

Prodige est un roman sur la maternité, la vie et la mort et l’Amour. Le miracle de la vie et de la médecine actuelle, les tubes en plastiques et autres sondes. L’amour qui grandit jusqu’à produire une enfant prodige, curieuse et passionnée par la musique classique, par le piano et par la vie tout simplement.

Le problème si dit-elle, c’est que la musique avance, et que moi je ne veux pas avancer. Je la joue mais je ne veux pas aller avec elle : j’ai envie de la retenir, la garder pour moi, la serrer contre moi, la transformer en boule dure et me cramponner autour, ma bâillonner avec.
Les voilà côte à côte, serrées l’une contre l’autre sur le banc du beau Pleyel. Il faut bien se connaître pour jouer cette « Fantasia » ; c’est une expérience intime. La main gauche du « Primo » vient souvent s’immiscer parmi les doigts de la main droite du « Secondo » et vice versa…
C’est Larissa qui, jouant seule au piano, décide du mouvement du premier « Allegro »… [...] Les premières mesures se déroulent sans accroc, limpides, la basse pleine et calme comme un étang dans la brume et puis cette mélodie de Maya qui se détache, simple et répétitive comme un chant d’oiseau. [...]

Prodige est aussi un roman sur la musique classique. La passion de cette musique est omniprésente tout au long de la vie des trois femmes de ce petit mais tendre livre. En lisant ces quelques lignes sur la musique de Bach, je sentais l’émotion de ce compositeur, le jeu transmis par Maya, enfant virtuose. J’ignore tout de cette musique, tout du compositeur, mais par les mots et la perception de Nancy Huston, j’ai été touché et j’ai envie de découvrir cette fantaisie chromatique de Johann Sebastian Bach. Si cette musique bouleverse tant Nancy Huston et cette famille de virtuose, pourquoi ne serai-je pas sensible aussi à son charme…

« Prodige » ou la fantaisie de Bach.

13 commentaires
  1. 23 novembre 2013 , 7 h 05 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Très tentant, une auteure que je n’ai jamais lu. Tu sembles avoir été touché, ça m’intéresse.

    • 23 novembre 2013 , 14 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oui, une auteure à découvrir avec une Unibroue !

  2. 23 novembre 2013 , 12 h 55 min - phil prend la parole ( permalien )

    tu as enfante d’un beau billet encore une fois.
    Et tu me redonnes l’envie d ecouter de nouveau ce Bach

    • 23 novembre 2013 , 14 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne connais pas ce Bach. Je ne suis pas sûr de tout apprécier, mais pourquoi pas certains morceaux…

    • 23 novembre 2013 , 15 h 06 min - phil prend la parole ( permalien )

      tu apprécieras, il a des envolees lyriques, des envolees envoutantes, des envolees divines ….
      suite pour violoncelle n°1 en sol majeur
      symphonie n°9, n°5 tu peux pas passer a cote !
      toccata et fugue en D mineur par orgue ….
      surement de koi apprecier

    • 23 novembre 2013 , 16 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      envolées lyriques, envolées envoutantes, envolées divines… Mais on dirait Shine on Your Crazy Diamond

    • 23 novembre 2013 , 18 h 36 min - phil prend la parole ( permalien )

      yes bibison
      tu enleves le cote electronique et tu y es !

  3. 24 novembre 2013 , 11 h 13 min - Jack prend la parole ( permalien )

    Je suis resté sans voix à la première lecture de ce billet…
    Tellement j’étais touché…
    Faut que je lise ce livre absolument…
    Comme presqu’à chacun de tes billets…
    Très heureux d’avoir croisé ton virtuel chemin Bison….

    • 24 novembre 2013 , 11 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      un livre qui Mêle Maternité, Musique classique et Miracle.
      3 M pour parler d’aMour…

  4. 24 novembre 2013 , 13 h 07 min - manU prend la parole ( permalien )

    M comme Magique
    M comme Merveilleux
    M comme manU ^^

    • 24 novembre 2013 , 14 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’aurais pas trouvé ce dernier M… Je me demande si cela sonne bien… Faut que j’y réfléchisse.

  5. 29 novembre 2013 , 16 h 28 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonsoir Le bison, j’apprécie beaucoup l’écriture de Nancy Huston mais pas forcément envie de me plonger dans ce genre d’histoire. J’en ai d’autres à lire d’elle. Bonne après-midi.

    • 29 novembre 2013 , 18 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai noté que ces romans tournaient souvent autour de la musique et de la filiation.

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