Danse Noire [Nancy Huston]

Par le Bison le 24 novembre 2013

Tu sais, Milo, pour faire un bon film, faut captiver le public pendant les 10 premières minutes. Si pendant ce laps de temps, il rentre dedans, alors après on peut en faire ce qu’on veut. 10 minutes, simplement. Et je rajouterai que c’est pareil pour la littérature.

Tu sais, Milo, t’as eu une sacrée vie. Et si on tournait un film pour raconter cette histoire fabuleuse, TA VIE. Ok, l’hôpital, le lit sur lequel tu passes tes derniers jours, l’occasion de faire le point sur ta vie. Je t’aime Milo. Par quoi, on commence ? Présenter les personnages… On a 5 minutes pour mettre en place les héros et 5 autres pour dessiner toute la trame du scénario. Ensuite, on pourra tirer sur autant de ficelles qu’on voudra. Le début est primordial.

Un bébé, posé sur une poubelle derrière une église, emmitouflé dans une vieille couverture. Il crie, il braille, il a faim, il a froid. Voilà la première image qu’on retiendra de ta vie, Milo. Le public va d’entrée pleurer de toutes ses larmes. T’es d’accord avec moi, Nancy ? Il faut de l’émotion pure mélangée avec une pointe de torpeur et de dégoût. Tabarnak !

« Ma mère m’a gavé de la bouillie bien-pensante des prêtres, mes profs y ont ajouté l’eau-de-vie du folklore irlandais ; j’ai englouti de mon propre gré Shakespeare, Milton et Browning, et là je me sens mûr, plus que mûr. Le fruit de mon intelligence est sur le point d’exploser… Semence et sens ! Les millions de mots dans ma tête grouillent et bouillonnent comme les millions de spermatozoïdes dans mes roustons. Terres fertiles de vérités terrifiantes ! Mon cerveau n’attend plus que la secousse de démarrage, après quoi il se mettra à gicler de belles cascades de violence et de beauté, de philosophie et de douleur. »

Une seconde image, ton grand-père Neil Kerrigan. Un nom bien irlandais. 1910, par là. Avant la guerre. Non, pendant la guerre, celle contre ces maudits anglais, celle qui déchirera l’Irlande. Neil rêve d’être poète comme ses compatriotes Yeats et Joyce. Il sera comme eux, même talent. Il luttera, combattra, trahira, avant de s’exiler sous la pression familiale. Une chance pour écrire, tu ne peux pas écrire en Irlande, en ce temps-là, regarde Joyce et Yeats, eux aussi sont partis. Le peloton d’exécution ou un fond de cale pour traverser l’Atlantique. Ça pue la merde et le vomi, chaleur étouffante, sensation éprouvante. Tabarnak ! Ne pas ménager le public. D’accord Milo ? Nancy, tu me suis aussi ?

« - Tu fais plaisir à tes clients toute la nuit. Là, t’as pas d’misère ! Là, y’a pas de j’suis fatiguée ! Mais quand c’est mon tour, tout d’un coup le robinet est vide !

- Plus tard, bébé.

- Donne-moé pas du plus-tard-bébé. T’sais ben qu’y faut laisser la chamb’ à midi, pis j’ai pas l’droit d’aller chez vous sur l’Plateau. J’aime pas ça, Nita. J’ai les couilles pleines pis ça m’tombe su’ les rognons. J’suis un homme normal qu’a des besoins normaux, pis t’es ma blonde, t’en souviens-tu ? Toé, tu baises ailleurs, moé non, criss de tabarnak…

- Laisse-moé dormir, Deck. Toé aussi, tu devrais te r’poser, là, t’as trop bu.

Elle lui tourne le dos et remonte le drap sur son épaule. Il l’arrache.

- Donne-moé pas d’ordres, bitch. T’es pas ma mère. »

Troisième personnage – les gens vont l’adorer – une pute enceinte dans un bar qui boit avec un client avant de monter dans une chambre. Awinita, elle est indienne. TA MERE. Une paumée, une droguée, scènes de fellation et de sodomie. Mais pas trop, Milo. Il ne faut pas se mettre à dos les bien-pensants et risquer une interdiction des moins de 18 ans. Je propose de faire ça dans la pénombre, en contre jour, de suggérer plus que de montrer. Du son plutôt que des images. Des cris, de la chaleur humaine et du désespoir à gogo. Avec elle, cette pute indienne et enceinte, le public sera accroché, ça fera un bon film. Tabarnak ! Le meilleur film. Quel scénario Nancy !

« Pendant ce temps, nous entendons le bruit d’une boucle de ceinture… pas la même. Une fermeture à glissière qu’on défait. Des vêtements qui bruissent. Une clef qui tourne dans une serrure. Le grincement d’un sommier. Une porte qui se referme. Une clef qui tourne dans une serrure. Une porte qui claque. Ta, ta-da Da… Oui, on pourrait amener le battement de capoeira ici – mais tout bas, comme un indice, une façon de respirer, un vestige. Ta, ta-da Da… Une clef qu’on tourne dans une serrure. Une braguette qu’on remonte. La boucle d’une ceinture. Une braguette qui descend. Un homme qui pisse dans la cuvette des W.-C. Le tintement de plusieurs pièces de monnaie dans une poche, Ta, ta-da Da… Le bruit d’une bière qui siffle de la bière, puis lâche un rot. Une clef dans une serrure. Un ronflement d’homme. Une porte qui claque. Un pet. Une dispute dans la pièce à côté. Bruits de portes, grincement rythmiques de sommiers. Ta, ta-da Da… Fermetures à glissière. Boucles de ceinture. Grognement d’un orgasme masculin. Cette bande-son sera shuntée peu à peu… Fondu au noir. Rugissement du vent…

ON COUPE. »

Retour sur ce bébé, TOI. Trimballé de familles d’accueil en placards, des brimades, des injustices, un viol, des fugues, des émois. Ton grand-père et ses bouquins, ce père absent, cette mère que tu n’as pas connue, le cinéma, moi. TOI + MOI. Tout le monde va pleurer, personne ne pourra rester insensible à ta destinée. Bon allez, Milo, repose-toi. Je ne vais pas raconter ici, tous les malheurs qui composent ta vie. Mais ton histoire, elle fait un bouquin formidable, puissant, du drame, de l’émotion et des paysages, l’Irlande, le Canada, la chambre d’une pute, le ventre de ta mère et toi, Milo sur ton lit avant le dernier souffle. Et je rajouterai en fond sonore cette musique du Brésil qui trotte dans notre tête depuis quelques années, celle de la Capoeira. Milo, et si on appelait ton film « Danse Noire ». Tabarnak !

ON COUPE.

« Danse Noire » ou l’art de la capoeira Ta, ta-da Da, Pina Colada et argot canadien.

Merci donc au site PriceMinister,

à Danse Noire

et aux Éditions Actes Sud

pour ce partage et cette confiance envers un Bison ravi de participer aux matchs de la rentrée littéraire 2013.

Note : 17 / 20.


6 commentaires
  1. 25 novembre 2013 , 8 h 02 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Toi c’est pas en 10 mn que tu me captives mais en une seule ligne, quelques mots et hop…

    Quand je te lis, souvent je me dis « faut que tu arrêtes d’écrire ma vieille… » et puis après tout on est là pour partager, une émotion, un instant, un livre…

    Bravo !

    ^^

    • 25 novembre 2013 , 8 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais si tu me donnes 10 minutes, je peux faire plus que te ‘captiver’… et sans dire un mot ;) !

  2. 25 novembre 2013 , 12 h 09 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Hello de la grande plaine, mon Bison. De fond de son terrier la Belette guette le martellement de tes sabots afin de se régaler d’une de tes chroniques.

    Je vais te confier une chose, les autres, sortez, mais il me faut plus que les 10 premières minutes pour que j’aime un film ! Si les 10 premières minutes sont super mais que ensuite, ça part en coui… en sucette, ben je décroche direct !

    Mais ton roman, là, il me botte bien… une envie pressante de l’ajouter sur mon carnet, celui qui est rempli de titres de livres que j’aimerais acheter et ensuite lire…

    Bonne route, mon Bison ! ;)

    • 25 novembre 2013 , 13 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je vais te confier une chose
      Confie-moi autant de choses que tu veux, la Belette. Je suis ton Bison et si tu pouvais imaginer ce que je suis capable de faire en 10 minutes… ;)

  3. 25 novembre 2013 , 22 h 12 min - manU prend la parole ( permalien )

    10 minutes ?
    Le Bison ?
    Le Lapin plutôt… ^^

    • 25 novembre 2013 , 22 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      10 minutes pour arriver au ciel…
      Après, il faut la nuit pour redescendre sur Terre…

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