La Mort de Jim Loney [James Welch]

Par le Bison le 26 octobre 2013

« Le bar était plein sans être bondé, et plutôt tranquille pour un vendredi soir à dix heures. Loney se fraya un chemin jusqu’au comptoir. Il se sentait mal à l’aise. Un jeune couple jeta un coup d’œil dans sa direction, l’air indifférent. Il trouva un tabouret libre à côté de l’homme.

Le barman, un indien dégingandé du nom de Russel, le considéra un instant en s’essuyant les mains à son torchon. « Le cow-boy solitaire, dit-il enfin.

- Quoi de neuf ? demanda Loney.

- Les affaires, comme d’habitude. Faut bien contenter les femmes.

- C’est dur, dit Loney.

- Qu’est-ce que tu prends ?

- Un bourbon – avec un peu d’eau. »

Accoudé au vieux comptoir collant, je commande ma bière. Comme tous les soirs, devrais-je préciser. Je croise quelques têtes connues, fidèles habituées d’un bouge miteux. On se salue d’une mimique faciale ou d’un hochement de tête, le digne respect du paumé du zinc. Il y a des jours où je n’ai plus envie d’y bouger, que je trouve même ma pinte de bière fade, que j’ai envie de sombrer dans les ténèbres, pour en finir un peu plus vite. Ces jours-là, mon cul ne bouge plus du tabouret et attend simplement l’heure de la fermeture.

Ce soir-là, un type mi-indien, mi-américain s’assois à côté de mon tabouret. Pas un regard, pas un « Salut, l’ami ». Il se contente de fixer d’un air de chien battu son verre de whisky que le serveur lui apporte. Je tente une approche humoristique pour faire fondre la glace de son whisky. Il me rétorque, de façon presque glaçante.

« - Va te faire scalper !
- Va te faire scalper toi-même !
Ils s’esclaffèrent. C’était une plaisanterie indienne. »

Peine perdue, ce type est mort. Ou presque. Une sensation qui m’est venue comme ça. Jim Loney. Un indien seul perdu dans ce bouge du Montana. Il ne peut lui arriver rien de bien dans ce monde. A la recherche d’un père qui l’a abandonné, un cœur déchiré entre deux femmes, une âme découpée entre deux civilisations. Je peux comprendre. Avec tristesse certes. Parce que je sais qu’il n’a aucun avenir dans ce coin du monde, dans ce Montana solitaire et froid.

Toi aussi, tu veux prendre un verre avec moi, avec Jim Loney, avec James Welch ? Alors n’hésite pas. Avec ou sans glaçon. Ce monde est triste, mais pas sans saveur. Déracinement garantie, tu ne t’en remettras pas tout à fait de ce bled perdu au milieu du Montana. Jim Loney, il faut le connaître, un gars bien, simple et bon Dieu, terriblement humain. Envoûtant comme une poignante obsession. Lire « la mort de Jim Loney »,  c’est comme se prendre une balle en plein cœur. Tu la sens venir, elle te fera mal, et déchirera ton âme.

« Tu veux un peu d’eau ? demanda-t-il.

- Non, merci. ? Bon Dieu, maintenant ça va mieux.

Russel éclata de rire. Il n’aimait pas Loney et, sans bien savoir pourquoi, ne l’avait jamais aimé. Déjà à l’époque où ils se saoulaient ensemble, il ne l’aimait pas, ce qui le rendait perplexe. Si ç’avait été à cause d’une femme, si on avait été rivaux, pensait-il, je pourrais le comprendre. Mais ce n’était pas ça. Quand ils buvaient ensemble, ils le faisaient comme des hommes qui ne s’apprécient guère. Ils buvaient calmement mais dans une atmosphère tendue.  Ils ne se voulaient ni du bien ni du mal, ils ne cherchaient qu’à survivre jusqu’à la prochaine occasion. »

« La Mort de Jim Loney », un cow-boy solitaire dans le Montana.

22h05 Rue des Dames, c’est l’heure du Mois Américain.

18 commentaires
  1. 26 octobre 2013 , 17 h 56 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    « Lire « la mort de Jim Loney », c’est comme se prendre une balle en plein cœur. Tu la sens venir, elle te fera mal, et déchirera ton âme. »

    Je l’ai lu il y longtemps mais ça m’avait fait à peu près et effet là, ce Jim
    Lone(l)y. Pour Blackfoot je ne connaissais pas. Du coup je suis allé me dégotter quelques tablatures et je gratte à l’électrique comme un malade, comme un Jim Loney. Du coup je vais me boire une bière. Allez, à +.

    • 26 octobre 2013 , 18 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’avoue que cela faisait longtemps que je n’avais pas reçu un tel déchirement pour un héros. Ce Jim est tellement poignant, tellement humain qu’il reste en toi.

      Bonne gratte, et si tu en trouves pas le bon accord, rajoute une eau-de-feu à ta bière, les cordes se mélangeront harmonieusement !

  2. 26 octobre 2013 , 18 h 10 min - phil prend la parole ( permalien )

    ca la fete aux indiens ou koi ?
    planques toi Bibison, ils savent viser …

    • 26 octobre 2013 , 18 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ugh Bibi ! Ne vises pas les fesses, mais touche le cœur !

    • 26 octobre 2013 , 19 h 02 min - phil prend la parole ( permalien )

      grand comme il est, c sur on va pas te rater !
      bon WE a toi dans les plaines, ce soir apres boulot c raclette …
      pensee a toi et qd tu veux tu viens

    • 26 octobre 2013 , 20 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je chevauche ma mustang et arrive avant la fin de la nuit…
      mais je crois que la plaine est un peu trop longue pour moi et le vieux canasson qui me porte… Peut-être quand je prendrais des vacances plus longues dans ce coin… Montana du Nord, Dakota du Sud, Yaute des montagnes, ça en fait de la route…

    • 28 octobre 2013 , 13 h 08 min - phil prend la parole ( permalien )

      oui mais bon en Dordogne y’a des pervers …

  3. 27 octobre 2013 , 9 h 31 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    Je viens de lire tes deux critiques de cet auteur, et me voilà avec une espèce de sentiment de nécessité de lire ces livres… Moi qui voulait un peu me reposer sur ma PAL déjà existante !

    • 27 octobre 2013 , 11 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est une nécessité ! Mais je te rassure en lisant la Mort de Jim Loney, je me suis pris de cette même obligation : lire les autres romans de James Welch ! Il y a tant d’émotions dans ces quelques pages, dans ces histoires humaines…

  4. 27 octobre 2013 , 16 h 31 min - Jack prend la parole ( permalien )

    Bon ben j’m'assied sur un tabouret là…pas loin…au bar…
    Oui, envie de prendre un verre avec toi, avec Jim Loney, avec James Welch …par contre pas envie de parler…juste envie de chialer…

    • 27 octobre 2013 , 18 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un verre avec moi, ce n’est pas le plus intéressant. Mais avec Jim Loney ou James Welch, là, ça vaut le coup de leur payer une tournée !

  5. 28 octobre 2013 , 0 h 57 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    « Un bourbon avec un peu d’eau » ???? Sacrilège non ??? et tu as écrit ça … Tu m’inquiètes. Tu vas bien ? ;)

    Tu accepteras un hommage à Lou Reed n’est ce pas ? ;)

    http://www.youtube.com/watch?v=QYEC4TZsy-Y

    • 28 octobre 2013 , 13 h 10 min - phil prend la parole ( permalien )

      oui une tournee pour ce vieux Lou

    • 28 octobre 2013 , 15 h 51 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      sans glace et sans eau !

  6. 28 octobre 2013 , 19 h 17 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    Quel beau billet…..

  7. 28 octobre 2013 , 21 h 03 min - denis prend la parole ( permalien )

    j’ai lu celui-ci il y a quelques années, merci de me le remémorer

    • 29 octobre 2013 , 23 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est typiquement le bouquin que j’aurais envie de relire dans 5 ans trois-quart…

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