Le Petit Joueur d’Échecs [Yôko Ogawa]

Par le Bison le 24 septembre 2013

Catégorie : 5 étoiles, Asie

« Grandir est un drame ».
Cette phrase se grava profondément en lui. Ce fut une blessure inguérissable qui suppurait, en même temps qu’un filon au cœur de sa vie.

Que tu sois passionné(e) d’échecs ou que tu n’y connaisses rien à ce jeu. Pas grave, là n’est pas le plus important. Si le mouvement des pièces te parait aussi irrationnel qu’insolite, et que tu ne sembles capable de comprendre les déplacements qu’avec trois verres de vodka glacée, tu penses ne rien pouvoir comprendre à ce roman. Détrompes-toi, il suffit juste d’avoir gardé une part d’enfance au fond de ton âme, et de croire en la poésie. Cela faisait quelques temps que Yôko Ogawa ne m’avait pas tant ému dans un de ses romans.

Je me souviens du « maitre et le tournoi de go » de Yasunari Kawabata. Déjà, il n’était pas nécessaire de comprendre le jeu pour en goûter sa saveur. Les parties étaient décryptées, et le suspense haletant. Ici aussi, il est question d’un maître, un homme au cœur pur et au ventre plus que proéminent. Et là aussi, la poésie du jeu sert de trame à cette histoire sur la différence, sur le respect des autres, et sur l’amour et la mort.

« Aux échecs, l’homme se révèle dans la forme de ses sacrifices plutôt que dans l’attaque. »

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Le petit joueur d’échecs est un enfant différent des autres. Une difformité qu’on a voulu masquer, puis corriger. Mais cela reste graver au fond de soi. Il faut avoir un cœur pour oser ouvrir ce livre. Mais dès ce premier chapitre, tu sens que ce roman est pour toi, qu’il a été conçu pour que tu voies ce jeu différemment, pour que tu t’imprègnes de son essence sucrée préparée par le maître, pour que tu verses quelques larmes salées à chaque drame inévitable dont tu perçois à l’avance. Lorsque la dernière page se tournera, tu caresseras de nouveau la couverture, tu essuieras la dernière larme qui perle sur ta joue, et tu rangeras délicatement le livre parmi d’autres Ogawa, en remerciant l’auteure d’un tel moment de bonheur.

Pourquoi est-ce que ce roman m’a touché ? Les échecs ne sont pas en cause, mais ce petit garçon, marqué et solitaire, ce maître, immobile et obèse, cette jeune fille, immaculée et belle, ces vieillards en fin de vie. Le lien entre les générations, entre l’amour et la mort, entre les pions et le roi. Jamais tu n’as vu le déplacement d’un cavalier chevaucher les cases de l’échiquier de façon si poétique, jamais tu n’as croisé la diagonale d’un fou aussi impétueux, jamais tu n’as traversé la verticalité d’une tour aussi majestueuse, jamais tu n’as fait choir ton roi aussi violemment. Ces échecs sont une ode à la poésie et au silence.

« Grandir est un drame ».

« Le petit joueur d’échecs » ou l’art de la poésie au milieu de la violence des échecs.

34 commentaires
  1. 24 septembre 2013 , 22 h 34 min - manU prend la parole ( permalien )

    Vieillir est un drame…

    • 24 septembre 2013 , 22 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      surtout pour ceux qui vont passer la quarantaine… Moi, ce ne sont plus que des souvenirs.

  2. 25 septembre 2013 , 7 h 24 min - Princécranoir prend la parole ( permalien )

    Une japonaise qui préfère au go les échecs, voilà qui n’est pas si commun. Je retiens.

    • 25 septembre 2013 , 13 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas commune la Ogawa, effectivement. Elle est également capable de faire des chapitres entiers sur un match de l’équipe national de Volley, alors que le sport national reste le base-ball…

  3. 25 septembre 2013 , 11 h 36 min - phil prend la parole ( permalien )

    tel un cavalier monte fierement sur le dos de Bibison, nous traversons ce billet comme la diagonale du fou pour aller au pied de la tour et lire toujours avec grand plaisir cette dame qui sait placer ces pions petits a petits pour mettre le roi en echec et … mat !

    • 25 septembre 2013 , 13 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Beau texte, mon Bibi.
      Il te plaira cet Ogawa, si tu ne l’as pas déjà lu…

  4. 25 septembre 2013 , 19 h 11 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Horizontalement: excellente prise que les Jazz Messengers
    Verticalement: va finir par me faire lire Japon, ce diable de Bison;
    Bel article, l’ami.

    • 25 septembre 2013 , 22 h 23 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Alphabétiquement, l’Italie est tout près… Tu es juste de l’autre coté de l’échiquier.

  5. 25 septembre 2013 , 21 h 46 min - Belette2911 prend la parole ( permalien )

    Salut à toi, ô Bourdon… Pardon « Bourbon » !

    Je flasherais bien sur le verre de Westmalle, mais ce ne serais pas correct alors que je viens de lire une jolie critique.

    Le genre de livre que je n’aurais jamais choisi au magasin, mais ta critique m’intrigue et les 5 étoiles m’attirent.

    Très mauvais pour les finances, vos blogs, les amis ! :)

    • 25 septembre 2013 , 22 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il les mérite ses 5 étoiles. Mais je suis fan de Ogawa depuis que je suis tout petit. De fait, moyennement crédible. Bon certains m’ont un peu moins plus d’elle, mais celui fait partie de ses grandes réussites romanesques.

      Et attention au verre, j’y tiens à ce Westmalle ! L’un des plus beaux de ma collection. Je lui mettrai 5 étoiles aussi.
      Et à la bière aussi, du feu la Brasserie du Bobtail. 5 étoiles bien méritées. Je crois qu’elle n’existe plus, dommage. Originalité, une pointe d’accent anglais au fin fond de la Charente.

  6. 26 septembre 2013 , 8 h 36 min - BMR prend la parole ( permalien )

    Ah merci au futé Bison pour ce nouvel Ogawa qui va rejoindre la pile.
    Toutefois, j’aurais préféré le saké chaud à la vodka glacée pour accompagner cette japonsaiserie !

    Au passage, j’espère que tu as déjà lu le double recueil de nouvelles de la même dame : La bénédiction inattendue et Les paupières.

    http://bmr-mam.blogspot.fr/search/label/Yoko-Ogawa

  7. 26 septembre 2013 , 9 h 28 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

     » Le lien entre les générations, entre l’amour et la mort, entre les pions et le roi. Jamais tu n’as vu le déplacement d’un cavalier chevaucher les cases de l’échiquier de façon si poétique, jamais tu n’as croisé la diagonale d’un fou aussi impétueux, jamais tu n’as traversé la verticalité d’une tour aussi majestueuse… . » Voilà la phrase qui ma convaincu.

    Et celle ci J’ADORE :

    « …Jamais tu n’as fait choir ton roi aussi violemment. »

    Rien a voir mais tu as lu « le joueur d’échec » de Zweig ? très violent aussi. Un Zweig qui m’a marqué …

    • 26 septembre 2013 , 13 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai lu plusieurs Zweig mais pas encore celui-ci. ça viendra ! J’ai le temps, je ne suis pas encore mort, et il me reste quelques romans de Zweig à lire avant…

  8. 26 septembre 2013 , 15 h 19 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    J’avoue avoir fait preuve de petitesse. Je viens d’emprunter Les abeilles,76 pages, hou le mesquin!

    • 27 septembre 2013 , 20 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Point de petitesse. Elle excelle dans les petits formats.
      J’ai d’ailleurs commencer par celle-là. Enfin presque : le recueil de trois petites nouvelles : la piscine – les abeilles – la grossesse.

  9. 26 septembre 2013 , 18 h 37 min - phil prend la parole ( permalien )

    Vive la psychologie humaine decrite par Yoko
    De la à devenir un grand maitre internationnel va falloir passer par beaucoup d’echecs !

    • 27 septembre 2013 , 19 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, est donc aussi paradoxal que de vouloir marcher sur son ombre.

      Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs.

    • 28 septembre 2013 , 14 h 06 min - phil prend la parole ( permalien )

      d ou les cases noires et blanches !

    • 28 septembre 2013 , 18 h 51 min - phil prend la parole ( permalien )

      pour imaginer …….
      … affirmatif !

  10. 28 septembre 2013 , 14 h 48 min - Jack prend la parole ( permalien )

    Bouquin commandé après la lecture de ce très beau billet…on est entré tous les deux dans la même poissonnerie et on a ressenti la même chose…(y’en a certain qui vont s’imaginer….sourire…)…alors je suis sûr qu’elle va me plaire cette partie d’échecs…Santé!!!

    • 28 septembre 2013 , 19 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je reste serein et sans même ressentir la pression ultime : un gars qui achète son poisson chez Hiromi appréciera forcément ce livre de Yoko. Sûr ! et même pas la peine de parier la tournée générale sur ce fait…

  11. 22 décembre 2013 , 15 h 50 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Jacky a raison ton billet est touchant. J’ai gardé une âme d’enfant, je crois en la poésie … Alors…

    ;)

    • 22 décembre 2013 , 19 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      tu dis ça juste pour gouter à nouveau cette bière .
      La condensation d’une blonde, la mousse onctueuse, l’acidité chatoyante, tout un poème !

  12. 5 janvier 2014 , 23 h 50 min - BenjaminDP prend la parole ( permalien )

    Très belle critique, j’ai d’autant plus hâte de le lire. Ma pile de lecture s’accroît telle une montagne.

    J’aime beaucoup le style de Yôko Ogawa. Il y a un quelque chose qui nous immerge dans la lecture, l’écriture est saisissante et c’est assez agréable car souvent le rythme de la littérature japonaise est un peu lent.

    • 6 janvier 2014 , 9 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un très beau roman japonais… Une très belle lecture d’Ogawa.
      La lenteur japonaise est si belle en matière de littérature…

    • 7 janvier 2014 , 11 h 59 min - phil prend la parole ( permalien )

      c pas forcement que lent …
      mais ca saisie aux tripes

    • 7 janvier 2014 , 13 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça saisit aux tripes et aux couilles. L’émotion pure !

    • 7 janvier 2014 , 14 h 16 min - phil prend la parole ( permalien )

      et beh mon bibison, te voila fin prêt pour fêter comme il se doit la mort de Charles Bukowski … 20 ans déjà!
      Mais on patientera jusqu’à mars va !!!!

    • 7 janvier 2014 , 14 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      L’idée est toute trouvée pour mes lectures de mars…

    • 7 janvier 2014 , 16 h 43 min - phil prend la parole ( permalien )

      ou relecture?
      et ne me dis pas que tu ne l’avais pas cette idée ???

    • 7 janvier 2014 , 19 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’en ai encore que je n’ai pas encore lu et que je garde précieusement pour La grande occasion. Comme un bon vin, je le laisse murir…

  13. 7 janvier 2014 , 17 h 11 min - phil prend la parole ( permalien )

    et pi une chronique sur Hubert Selby en avril ?
    une de Sade en fin d’annee???

    • 7 janvier 2014 , 20 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Selby, ça peut le faire aussi. Il murit, lui aussi.
      Je n’ai pas de stock direct, mais d’ici là… J’ai bien un bouquin qui évoque le marquis… Va falloir que je m’en souvienne d’ici la fin d’année…

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