Les Evaporés [Thomas B. Reverdy]

Par le Bison le 13 septembre 2013

Catégorie : 5 étoiles, Europe

« Kaze laisse aller son front contre le verre.

Ferme les yeux. Serre les dents.

Vomit et pleure, à l’intérieur. »

Kaze. Un nom de samouraï pour un homme qui a décidé de disparaître. Au Japon, tu as le droit de t’évaporer, de devenir un de ces « johatsu » – un homme décidé à s’effacer.

Yukiko. Un nom aux cheveux noirs et luisants, une belle japonaise vivant à San Francisco bien décidée à retrouver son père disparu, un certain Kazehiro.

« Dans sa bouche, il lui a semblé que le saké prenait le goût fleuri de leurs kimonos. »

Elle aussi a connu la fugue dans son adolescence, puis le changement de vie en quittant son Japon natale pour devenir comédienne ou serveuse sur la côte Ouest. Inquiète, elle ne peut que prendre ce long courrier à travers l’océan, retourner chez elle, pour retrouver ce père qu’elle a plus ou moins abandonné des années plus tôt. A son bord, un certain Richard B. qui l’accompagne, un ex-amant ou amoureux toujours.

« Ikkyu avait une autre vision du zen. Il était très libre. Il se moquait des formes et des hiérarchies, pour lui seule comptait la méditation et tout ce qui pouvait y aider, la beauté, le repos, même le saké ou les femmes, dit-on. C’était un moine errant. Un vagabond qui fréquentait les tavernes et les bordels. Il avait bien raison. »

Richard B., le non-héros du bouquin de Thomas B. Reverdy. De San Francisco, il n’hésite pas à suivre sa belle japonaise, parce qu’il l’aime encore et aussi parce qu’il est détective privé. Un de ces détectives privés à l’ancienne, avec grosse moustache et chemise à carreaux. Mais, il est surtout un peu paumé, lui qui se sent plus poète que détective, lui qui rêve plus de Babylone que de Kyoto, lui qui rêve de la pêche à la truite en Amérique plutôt que de sushis sur cette île où il ne comprend pas un mot.

Richard B., bien sûr, tu auras deviné l’hommage de l’auteur à ce grand écrivain américain…

Tu t’égares dans la ville, dans les méandres des néons clignotants qui étincellent toute la nuit ton regard. Tu montes dans un immeuble anonyme, troisième étage, un appartement particulier transformé en bar, une musique free. John Coltrane. Le monde flotte autour de toi. Drôle de pays. Tu commanderais bien le meilleur whisky mais tu ne parles pas japonais. Alors tu écoutes ce vieux Coltrane en attendant que la vieille japonaise derrière le comptoir te serve un verre…

Une nouvelle histoire japonaise. Un billet pour le Tokyo-Montana Express dans la poche de ma chemise à carreaux rouges, je déambule moi aussi sur les traces de ces évaporés. En fait, je les comprends parfaitement. Je ressens cette nécessité de disparaître, les aléas de la vie font que seul un nouveau départ peut s’ouvrir sur l’avenir. Sans se retourner et en allant de l’avant. Un gigantesque tsunami devient le complice parfait pour de nombreux évaporés. Complice, excuse, peu importe. Disparition provoquée par la Nature ou par soi-même. Une explosion nucléaire, une zone interdite, des contaminés, héros ou rebus, je navigue à flot dans ces eaux boueuses et ce désastre écologique. Lentement l’histoire dérive sur Fukushima, sur ses conséquences et sur cet après. Ceux qui ont eu la chance de lire ce bouquin ont peut-être reçu ce même frémissement à la lecture d’un chapitre particulier : Un rêve à Fukushima. J’aurais eu envie de te le citer. Mais je ne m’en sens pas le droit, ce passage m’appartient, je l’ai relu plusieurs fois, je le relirai encore. Il est puissant, envoutant.

« Les évaporés », l’un des romans de la rentrée littéraire qui serait tellement franchement bête de passer à côté. Pour son œuvre sociale, pour sa face humanitaire, pour son histoire d’amour, pour ses paumés ses laissés-pour-compte ses rebus ses contaminés, simplement pour Richard B.

De poches en poches, des bouquins et le petit ManU : Ces temps-ci, je dois bien reconnaitre qu’il m’arrive parfois d’avoir d’irrépressibles envies de m’évaporer…’

« Bruits d’eau. Bruits de pas. Bruits de voisinage. Une nouvelle journée commence, et pour lui c’est une nouvelle vie. »

« Les évaporés » ou l’art de ressusciter Brautigan à Fukushima.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les Éditions Flammarion.

12 commentaires
  1. 13 septembre 2013 , 19 h 49 min - manU prend la parole ( permalien )

    Un billet dans la plus pure tradition du Bison, bel hommage à un formidable roman !
    Précipitez vous tous pour le découvrir !

    Et sinon, la blanche du Limousin, elle est comment ?^^

    • 13 septembre 2013 , 20 h 37 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      la blanche du limousin mériterait plus de… goût. Elle ne restera pas dans mes grands souvenirs contrairement à ce roman, dont il faut se PRÉCIPITER pour le découvrir !!!!

    • 14 septembre 2013 , 10 h 46 min - phil prend la parole ( permalien )

      blanche est blanche … le gout est subtil parfois tres ! mais est la pour etancher la soif avant tout, avant de se taper une blonde, une brune …

      pour les assoiffés euhhh les évaporés encore tres bon livre a mettre sur sa liste qui donne envie de s’évader, passer à l’acte aussi !

    • 14 septembre 2013 , 11 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      qui donne envie de s’évaporer…

  2. 13 septembre 2013 , 22 h 49 min - tilly prend la parole ( permalien )

    toute contente d’apporter ma bière à l’édifice en forme de remerciement pour votre passage chez moi :
    http://www.ot-guerande.fr/fiche.html?ref=LOI_PAT_009&L=1

    arigato gozaimasu
    kenavo

    • 14 septembre 2013 , 11 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Toutes les bières sont les bienvenues !

  3. 13 septembre 2013 , 23 h 52 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Et bien avec ce billet et celui du petit manU, je ne peux que plonger dans ce roman.

    Et puis franchement comment peux tu me laisser dans une telle frustration. Je veux le vivre, le respirer, sentir le frisson, de ce « Rêve à Fukushima ».

    Mais comme j’ai hâte que ce passage m’appartienne aussi…

    Merci à toi pour « Cousin Mary » qui a bercé mon enfance, père saxophoniste oblige ^^

    Bon tu me le sers ce verre ? …

    • 14 septembre 2013 , 11 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Toujours prête à boire un verre, à écouter Coltrane…
      Mais je vois que tu n’as pas encore lu ce Rêve à Fukushima !
      Tu as de drôles de priorités !

  4. 14 septembre 2013 , 17 h 21 min - BMR prend la parole ( permalien )

    Il y avait certainement de quoi se méfier un peu des lumières trop brillantes branchées sur la mode : johatsu, Fukushima, … humm ?
    Mais dès les premières pages, avant même de rentrer dans le roman, nous voici rassurés : Thomas B. Reverdy écrit bien !
    Plaisir de lecture assuré.
    Finalement et contrairement à ce que l’on pouvait craindre, les pages sur la région dévastée par le tsunami et ruinée par la radioactivité s’avèrent les plus intéressantes : bien écrites et plutôt réalistes, évitant les couplets écolos redoutés, elles nous dépeignent le monde d’après.
    C’est pas joli-joli et ceux qui croyaient encore nos sociétés les plus modernes et les plus avancées peut-être au moins capables de gérer ce genre de catastrophes seront bien déçus. C’est désespérant.

    • 14 septembre 2013 , 19 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pourquoi tant de crainte avant de démarrer un roman ? Le sujet est juste d’actualité, mode ou pas, c’est juste du contemporain.

      Moi, j’ai foncé tête baissée dans la lecture de ce roman sans me poser de question, juste me laisser transporter sur cette terre, un peu contaminée, prêt à rencontrer des gens fabuleux, ceux qui font que notre société est peut-être désespérante mais pas la population qui y traine ses socques.

  5. 22 février 2014 , 15 h 12 min - Eve-Yeshe prend la parole ( permalien )

    c’est encore plus beau ici que dans ta critique babelio !!!!!
    nuit d’insomnie donc je le consomme sans modération : une perle, e livre, une pépite !!!!! il va falloir que je bosse à fond pour pondre ma critique, après ce que tu viens d’écrire…
    je ne connais pas les autres romans de Reverdy. ils sont tous de cette qualité?

    • 22 février 2014 , 16 h 50 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tiens… un pseudo que je reconnais !

      c’est encore plus beau ici que dans ta critique babelio !

      C’est toujours plus beau ici. Je rajoute de ma substance, de mon intérieur, du moi intrinsèque. C’est le + par rapport à Babelio sur lequel je reste plus impersonnel. Ici, c’est fait pour se lâcher et débrider les chevaux !

      je ne connais pas les autres romans de Reverdy. ils sont tous de cette qualité?

      Moi non plus, c’est le seul roman que j’ai eu entre les mains.

      il va falloir que je bosse à fond pour pondre ma critique

      Avec un tel bouquin, l’inspiration vient toute seule. Je n’ai pas regardé dans ta biblio si tu avais lu des Brautigan, mais c’est un beau complément à faire avec ce roman…

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