L’été où il faillit mourir [Jim Harrison]

Par le Bison le 9 septembre 2014

Je me suis levé ce matin, la gueule en bois, la bouche poussiéreuse. Après avoir craché quelques fragments de poumon, chaussé mes santiags et mis mon caleçon, dans cet ordre, je pars me faire du café. Les yeux dans le vague, ou le vide, cela dépend où pointe mon regard, je remplis la bouilloire, prends la tasse pas très nette qui était rangée dans l’évier entre les restes d’une vaisselle de trois jours, sors une petite cuillère du tiroir, ouvre le bocal à Nesca, et me rend compte qu’il est vide. Ça me donne envie de me recoucher aussitôt. Je repense à toi qui m’as quitté un peu plus tôt dans la saison. Depuis, l’envie de la vie se conjugue surtout avec saoulerie et coucherie. Le diptyque préféré des amoureux solitaires du Michigan.

Il neige dehors. Banalité d’une phrase mais qui prend tout son sens dans une contrée du Michigan. Tout de vient blanc et immobile, comme une coupure du temps. Les secondes ne s’égrènent même plus. On s’y fait à cette vie. Je m’y suis accoutumée, au contraire de ces dames souvent trop frileuses pour ce genre de lieu. Bref, je ne suis pas là pour m’étendre sur ma chienne de vie. Non, je voulais te parler d’une rencontre. Mais tout d’abord, j’enfile mon futal, démarre le pick-up direction la Wolf Tavern. L’odeur du café matinal me manque trop. Je prends un tabouret en bout de comptoir et attends que la serveuse vienne prendre ma commande. Nancy, je crois, une nouvelle de la Grande ville. Elle a du se perdre dans ce patelin ou alors son mec l’a largué sur le bord de la route. Un beau petit brin, cette fille. Ça me réchauffe déjà le cœur, et les yeux.

« Le petit badge qu’elle portait épinglé sur la poitrine lui accordait le doux prénom de Nancy et elle était sans doute du genre à prendre une douche et à changer de sous-vêtements tous les jours. »

Je lui commande une bière. En attendant, je la reluque et je crois qu’elle le sent. Il est vrai que je ne suis pas très distingué mais si tu viens ici, tu n’auras affaire qu’à des rustres et péquenauds. Parfois gentils et aimables, n’empêche, dans ce pays, les gars aiment bien la chaire et le plaisir des yeux entretient l’espoir d’une rencontre d’une nuit. Et le cul qu’elle entretient, celle-là. Tiens, voilà le fidèle compagnon du comptoir qui vient s’installer à coté de mon tabouret. Un habitué, mi chien, mi indien. Il ne sent pas le raffinement non plus, mais c’est une crème avec les autres, surtout les femmes. Un œil aussi lubrique que le mien. Chien Brun qu’on l’appelle. Il a une caravane à la sortie de la ville. Je l’aime bien, comme tout le monde, sauf les services sociaux.

« C.B. s’installa de manière à pouvoir regarder dans la cuisine où la serveuse se baissa soudain afin de prendre quelque chose dans un tiroir situé tout en bas d’un meuble. Quand elle pivota sur ses talons pour dire une chose qu’il n’entendit pas, il eut droit à un bref aperçu de ce qu’il y avait sous sa robe de serveuse vert pâle. Le cœur de Chien Brun bondit, ses testicules frémirent. Mobilisant quelques vestiges de sa période religieuse juvénile, il fut une fois encore reconnaissant envers le mystère de la beauté féminine, l’harmonieux postérieur de la serveuse saillant comme le cul d’une cane dans la basse-cour. »

Je suis sûr qu’il va entamer la discussion sur la dernière nuit qu’il a passé. Il m’éclate, ce gars-là. Il lui en arrive toujours des drôles et des superbes. L’associé idéal pour passer le temps accoudé au comptoir collant d’un bar d’une région reculée et enneigée. Gagné ! Si je comptabilisais le nombre de fois où l’histoire commence de cette manière, je deviendrais expert-comptable dans une usine désaffectée à Milwaukee. Sa dentiste ! Belinda. Elle a les yeux bleus. Elle a le front blond Belinda. Un nom à faire une chanson si je trouvais un refrain. Je lui demande alors pourquoi il a l’air si triste, la gueule d’un chien battu à qui l’on aurait caché toutes ses croquettes. Il me dit qu’il sortait de son cabinet, une rage de dent, et que malgré les invitations de la belle, il a du renoncer à un nouveau rencart ce soir. Pas de pot… Mais quand même. Réflexion nécessaire, Belinda la nymphomane.

« Belinda vint lui dire au revoir, ajoutant : ‘ Tu me rends une petite visite un peu plus tard, gueule d’amour ?’

Il fut tenté, mais du refuser, surtout à cause de son zizi extrêmement douloureux après les acrobaties sensuelles de la nuit passée. Belinda reconnut qu’elle aussi était « endolorie suite à la récente cavalcade » et l’espace d’un instant peu convaincant Chien Brun s’imagina en fougueux étalon comme sur les dessins de l’horoscope : mi-homme, mi-cheval. »

Nancy repasse par là, deux verres pour ces deux chiens abattus. Abattus mais qui gardent la force de regarder au travers de son chemisier. Elle me rappelle mon ex, en plus classe. Comment qu’elle s’appelait déjà ? Ah, oui, Gretchen qui a viré lesbienne. Je serais bien resté avec. Ce n’est pas moi que ça dérangeait. Un peu plus de fantaisie et de trous dans le lit, ça ne peut que flatter notre virilité. Chien Brun revient sur Gretchen qu’il a connu aussi avant moi, sans réussir à la dompter. Une fille qui a mal tourné. Je ne comprends pas pourquoi. J’étais pour elle. Plusieurs fois, je l’ai invité à ce bar. Notre table, c’était celle du coin là-bas, là où sur la table est gravé « C.B. + Shelley » entouré d’un cœur. Chien Brun me raconte du coup leur première rencontre. C’était à l’université. Je te rassure de suite, ni lui ni moi n’avons fréquenté ces bancs. Et pourtant, j’aurais du, je m’en mords les doigts. Pas que j’aurais mieux fini, genre dans une Grande ville, avec une cravate et des mocassins en peau de belette non maculés de bières de la veille. Non, là-bas, j’aurais pu en faire des rencontres, des belles, des jeunes, mêmes des grosses. Incontestablement, c’est ce qui ressemble dans cette contrée au paradis.

« L’université du Michigan était facile à trouver grâce à la signalisation routière. C.B. remarqua que le campus était un vrai palais de la chatte où d’innombrables étudiantes en robe d’été ou en short couraient, sautaient, dansaient et gambadaient à qui mieux mieux. Cette découverte jetait incontestablement une lumière nouvelle sur le système éducatif dans son ensemble et Chien Brun ressentit un pincement de regret en se rappelant qu’il n’avait pas été au-delà de la classe de quatrième. »

Au fait, Shelley, elle était comment déjà. Je crois que je l’avais croisé ici, mais je ne devais pas être en état de me souvenir de qui que ce soit l’heure d’après. Elles sont belles toutes ces femmes. Je tombe facilement amoureux. Seul moyen de survie, quelqu’un pour partager sa couche, histoire de ne pas finir seul et congelé dans une caravane remuée par le vent incessant du Nord. Ce vent glacial qui te fait garder les santiags pendant les préliminaires des ébats amoureux. Parce que de l’amour, il en est souvent question, on n’est pas des bêtes. Des hommes un peu rustres certes, un peu loups parfois même, mais on garde le respect du reflet dans le miroir. Shelley, brune callipyge perdue dans ce comté venteux, de quoi ébouriffer sa toison brune.

« Par une chaude matinée d’été, alors qu’un drap humide était entortillé autour des genoux d’une Shelley entièrement nue, Chien Brun avait longuement contemplé les parties génitales de son amie avant de se mettre à applaudir avec excitation. Elle se montra légèrement irritée d’être ainsi réveillée, puis elle s’attendrit à l’idée que ce rustre sorti du fond des bois ait trouvé belle cette partie de son anatomie qui suscitait chez elle quelques doutes. »

Je crois qu’en chemin, je me suis perdu. Une route longue et sinueuse entre les pins et les épicéas. La sève coule le long des arbres. Sensuelle sensation quand je caresse l’arbre, passant le majeur sur cette substance mielleuse glissant sur l’écorce, en pensant à Shelley, à Gretchen, à Belinda… Je te parle de mes femmes, de sève et d’alcool alors qu’il était question de roman. Bien sûr tout ceci n’est que fiction ou fantasme, où est la différence ? Au début, il était question de Jim Harrison et de « l’été où il faillit mourir ». Un roman, trois histoires, singulières différentes, surprenantes. Lire Jim, c’est comme entrer dans un bar du Michigan, commander une bière et regarder le menu. Entrée – plat – dessert. 3 nouvelles. D’abord cette histoire de Chien Brun, drolatique et pimentée, passionné par les femmes et la gastronomie. Une mise en bouche savoureuse et épicée. Se poursuit ensuite cet étrange récit où Jim se prend pour une femme. L’écriture devient féminine et raconte une histoire d’adultères et de femmes républicaines. Aie, Caramba… La bouche en feu, celles-là, toujours la passion, l’amour charnel. Sensuel et immoral comme ce gibier que l’on te sert à table de ce restaurant. Comme la boule de glace à la vanille sur ta tarte chaude aux cerises, tu entames la troisième nouvelle. Histoire alcoolique, histoire de la littérature. Jim est redevenu Jim, il se met en scène, décrit son penchant pour l’alcool, sa façon de vivre, ses amis de Misoula et d’ailleurs, ses références et sources inspiratrices, Hemingway et Faulkner en tête. Récit personnel et passionné. Puissant. Presqu’indispensable pour les amoureux de Jim Harrison, pour partager sa vie, ces espaces, pendant quelques pages…

« L’été où il faillit mourir », pour la sève passionnelle qui coule en toi.

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 16, d’un livre à l’autre.

12 commentaires
  1. 10 septembre 2014 , 8 h 04 min - manU prend la parole ( permalien )

    Tu m’as embarqué de bon matin…

    Par contre, j’en connais une qui va pas être contente !
    « des mocassins en peau de belette »

    ;)

    • 10 septembre 2014 , 15 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      tu vois une autre utilité de la belette, à part caresser la douceur de son poil ?

  2. 10 septembre 2014 , 20 h 25 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Suis une amoureuse de Harrison que j’ai connu d’abord avec son recueil de poèmes (Une heure de jour en moins) sur les thèmes de la nature beaucoup, des femmes passionnément! Étant une pure laine des grands espaces sauvages, ayant grandit avec de la neige jusqu’au cou (« on s’y fait », on peut même difficilement imaginer la vie autrement), je ne peux qu’aimer cet auteur, qui parle d’un coin de pays que je porte au bout des doigts (je n’ai pas parlé du majeur). Sans oublier la sève qui coule chaque printemps. Cette même sève qui cause des tourments à bien des majeurs…

    • 10 septembre 2014 , 22 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’oublie pas la sève, chaude et humide qui ferait fondre la glace de cette terre sauvage et vierge (?). Que j’aime ces grands espaces, l’impression de se sentir si petit, d’entendre le cri du caribou en rut, de sentir les fougères. Pas lu ses poèmes, mon univers étant loin des préoccupations poétiques.

  3. 10 septembre 2014 , 21 h 47 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Je n’ai encore rien lu de cet auteur et je ne connais pas ce titre.
    Merci pour ton retour vers mon challenge.
    Ça me fait plaisir.
    Bonne fin de semaine.

    • 10 septembre 2014 , 21 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      un auteur à lire et à découvrir donc !

  4. 10 septembre 2014 , 22 h 18 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Tu as l’Art et la Manière de nous présenter ton livre, tes livres, de t’immiscer dans la vie des personnages, de parler à la 1er personne, et de nous embarquer avec toi dans l’histoire et ton univers.

    A chaque fois je suis happée, à chaque fois je suis surprise… ce qui veut dire qu’il me reste encore de belles années littéraires…

    Alors elle était à la hauteur de tes espérances cette « Goule notre Dame ? »

    ;-D

    • 10 septembre 2014 , 22 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      T’es encore jeune, à ce qu’il y parait, alors tu as encore de belles années littéraires.

  5. 12 septembre 2014 , 21 h 39 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Que vois-je ?? « Le petit badge qu’elle portait épinglé sur la poitrine lui accordait le doux prénom de Nancy ».

    C’était au nichon gauche ou droite qu’elle avait donné le prénom de Nancy ?? :lol:

    Non, je ne noterai pas ce livre ;)

  6. 19 septembre 2014 , 11 h 47 min - Chinouk prend la parole ( permalien )

    Après la lecture de ton billet ( tu ne fais pas mon challenge Harrison ?? ) je me suis dis : allez c’est le prochain que je lis. Je vais donc pour le sortir de ma bibliothèque et là qu’elle ne fut pas ma surprise en m’apercevant que je ne l’ai pas !! je pensais tous les pourtant l’avoir, mais c’est : un bon jour pour mourir que j’ai. Bref je viens de passer commande erreur réparée ouf :)

    • 19 septembre 2014 , 16 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’en ai lu plusieurs. Et cela fait bien longtemps. Et comme je n’en ai plus en stock, pas de challenge (trop ridicule de m’inscrire pour un seul titre).
       » Un Bon Jour pour Mourir « , j’ai adoré, l’un de mes préférés !

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