Kitchen [Banana Yoshimoto]

Par le Bison le 2 septembre 2013

Catégorie : 5 étoiles, Asie

« Je crois que j’aime les cuisines plus que tout au monde.

Peu importe où elles se trouvent et dans quel état elles sont, pourvu que ce soient des endroits où on prépare des repas, je n’y suis pas malheureuse. Si possible, je souhaiterais qu’elles soient fonctionnelles, et lustrées par l’usage. Avec des tas de torchons propres et secs, et du carrelage d’une blancheur éblouissante.

Mais une cuisine affreusement sale me plaît tout autant.

Ce lieu où trainent des épluchures de légumes, où les semelles des chaussons deviennent noires de crasse, je le vois étrangement vaste. Un énorme réfrigérateur s’y dresse, rempli de provisions suffisantes pour tenir facilement tout un hiver, et je m’adosse à sa porte argentée. Parfois je lève distraitement les yeux de la cuisinière tachée de graisse ou des couteaux rouillés : de l’autre côté de la vitre brillent tristement les étoiles.

Restent la cuisine et moi. Cette idée me semble un peu plus réconfortante que de me dire que je suis toute seule. »

Étrange début que cette nouvelle imprégnée de l’odeur de tempuras et de matcha. Typiquement japonais comme la sensibilité et le rapport aux autres. « Kitchen », autrement dit pour les non-linguistes d’une langue orientale, cuisine. Étonnant, non ? Et drôle d’endroit pour situer le cœur de la nouvelle. Car une cuisine ne sert pas qu’à faire la cuisine. La mienne, par exemple, ni parfaitement propre, ni vraiment sale. Trop petite à mon goût avec dans son angle, l’élément primordial d’une blancheur immaculée : le réfrigérateur. Je l’ouvre, il s’allume ; je le ferme, il s’éteint. Magique, et dedans, blondes, blanches et brunes qui pétillent à l’intérieur. Mais assez parlé de ma cuisine. Là-bas, au Japon, dans une cuisine, il y a une jeune fille Mikage, seule, qui pleure et qui ne parvient à trouver le sommeil que dans sa cuisine. Elle vient de perdre sa grand-mère et le doux ronronnement de son réfrigérateur la maintient à flot.

« Et puis, il y avait un point commun entre cette mère et ce fils qui se ressemblaient si peu : quand ils riaient, leurs visages rayonnaient d’une lumière qui rappelait les statues du Bouddha. Et ça, c’était ce qui me plaisait beaucoup en eux. »

Elle croise la vie d’un camarade de classe, Yûichi Tanabe, qui vit avec sa mère qui est en fait son père… Toujours aussi étrange. Elle s’installe chez eux et semble vivre comme un parasite avec beaucoup de gêne et de respect pour ces deux personnages humains. Et puis la mère de Yûichi qui est en fait son père succombe d’une mort violente, sombre histoire que celle-là. Nos deux solitaires se retrouvent. Reconstruction après le deuil. Avec Banana Yoshimoto, le deuil devient poésie. Sa plume me transporte dans un monde onirique où même une cuisine devient un endroit irréel sur lequel le reflet de la lune se déverse sur le carrelage brillant du sol.

« C’était une nuit de solitude tellement silencieuse qu’on aurait presque pu entendre au creux de ses oreilles la rumeur des étoiles qui se déplaçaient dans le ciel. »

Que dire de plus après une telle phrase. Ce petit bouquin m’émeut toujours autant. Comment faire son deuil, comment dire adieu à ce proche parti sous d’autres cieux ? Un récit d’une poésie si empreinte de nostalgie et d’humanité que je verserai presque une petite larme de tendresse. Un texte sur la mort, le deuil mais aussi sur les différences et le respect des autres. Un petit bijou de la littérature japonaise.

[diwp:15944837]

« Moonlight Shadow », seconde nouvelle qui suit de près l’univers de « Kitchen ». La cuisine est absente mais pas la gastronomie japonaise ni même le deuil. L’histoire est la même ou presque. La rencontre de deux solitaires se retrouvant seul après la mort d’un de leurs proches.

« Dans l’obscurité, on chemine d’un pas incertain au bord d’un précipice, avant de déboucher enfin sur une route, avec un soupir de soulagement. Exténué, on lève la tête : le clair de lune est d’une beauté qui pénètre le cœur. Cette beauté-là, je la connaissais. »

La lune est également présente. Elle ne se reflète plus dans la cuisine mais sur cette rivière qui coule au bout de ton parcours de jogging. Oui, tu cours, tu cours. Tu ne te demande pas pourquoi. Je me dis que c’est une façon de ne pas oublier cette première rencontre, de se retrouver seul avec tes pensées sans les autres autour, à rester confiner dans sa propre solitude pour ne pas manquer un rendez-vous avec ton esprit.

Cette nouvelle est tout aussi émouvante que la première. En plus, elle flirte avec l’onirisme et la magie de l’esprit. Elle me donne faim, de okonomiyaki et de kastu-don. La mort est toujours présente, elle frappe trop tôt cette jeunesse si fragile, mais au-delà de la douleur et de la tristesse, au-delà du deuil, se cache peut-être l’amour, une nouvelle vie, un nouvel être avec qui partager son katsu-don fumant…

« Le bonheur, c’est de mener une vie où rien ne vous oblige à prendre conscience de votre solitude. »

« Kitchen » ou l’art de lire au clair de lune.

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 9, d’un livre à l’autre.

27 commentaires
  1. 2 septembre 2013 , 20 h 24 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Hey ami ruminant tu vas finir par me donner des complexes moi qui ai lu trois Haruki Murakami épicétou, du pays du Soleil Levant. En plus tu t’y connais en gastronomie nipponne. Manifestement j’ai du progrès à faire. Par contre Mike Oldfield ça fait toujours plaisir avec cette ombre au clair de lune.

    • 2 septembre 2013 , 22 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hey ami ruminant tu vas finir par me donner des complexes

      Pas la peine, chacun son dada…

      En plus tu t’y connais en gastronomie nipponne.

      C’est quand même autre chose que les sushis qu’on nous sert ici

      Par contre Mike Oldfield ça fait toujours plaisir avec cette ombre au clair de lune.

      même si ce titre ne reflète pas vraiment son œuvre et son Tubular Bells

  2. 2 septembre 2013 , 21 h 12 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Dormir dans la cuisine, après tout, pourquoi pas?
    Merci pour cette nouvelle participation et bonne semaine.

    • 2 septembre 2013 , 22 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est un endroit comme un autre. Et puis s’il fait soif, c’est plus près…

  3. 3 septembre 2013 , 8 h 31 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Au moins, si on dort dans la cuisine, on ne mourra ni de faim ni de soif…

    • 3 septembre 2013 , 9 h 42 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et puis on peut se tartiner le corps nu…

  4. 3 septembre 2013 , 12 h 26 min - phil prend la parole ( permalien )

    Ahhh ca fait plaisir de voir de la litterature nippone (je ne connais pas cet auteur en plus) !
    Nous faire saliver sur la gastro par contre j en ai pas toutes les saveurs.

    • 3 septembre 2013 , 15 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ahhh ca fait plaisir de voir de la littérature nippone (je ne connais pas cet auteur en plus) !

      Je suis en plein dedans. L’auteure, Banana, est plus dans le style courte nouvelle. Ce petit livre date déjà de quelques années. J’en ai lu d’autres aussi, tout aussi bien, presqu’aussi bien, mais qui datent également. Je ne sais plus où elle en est…

      Nous faire saliver sur la gastro

      Un ramen fumant ou un katsu-don fumant…
      Idem pour le okonomiyaki, sauf que pour cette dernière ‘omelette’, je ne sais pas où aller pour en déguster une bonne.

    • 4 septembre 2013 , 9 h 32 min - phil prend la parole ( permalien )

      je me mettrais bien au fourneau pour toi, mais je ferais surement une pale copie de ce que tu as pu decouvrir la-bas sur place au Japon (y a deja quelques annees, decennies …).
      et en ce moment ici dans la Yaute c’est omelette aux bolets, aux pieds de mouton, girolles, sautes avec pesto maison à l’ail des ours, persil …
      et en attendant la preparation dans l’assiette, tu aurais meme droit si tu es sage a un petit verre de vin de mai maison pour prolonger l’ete.
      si ca te dit …

    • 4 septembre 2013 , 13 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bento Colissimo

    • 5 septembre 2013 , 12 h 20 min - phil prend la parole ( permalien )

      Ahhh mais tu sais bien qu’il faut travailler la fraicheur du produit pour avoir un merveilleux bento qui joue avec tes papilles et emoustille tes yeux.
      Alors faudra deja faire etape et cueillir comme lors de cette fameuse escapade trompettes de mort en lieu et place d’un cours de bioch je crois
      et le temps de te preparer tout cela, tu auras droit a un petit vin de mai maison ….
      bon app

  5. 3 septembre 2013 , 13 h 03 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Quel curieux titre pour un sujet aussi grave que le deuil, mais la cuisine n’est ce pas le lieu de réunion… Petite, dans ma cuisine, il y avait un gros poêle à charbon et ça sentait bon la sérénité et la quiétude et je n’ai jamais retrouvé ça depuis………. j’ai grandi ;)

    Tu m’as donné envie de lire ce livre merci :D

    • 3 septembre 2013 , 15 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce petit bouquin composée de deux courtes nouvelles fait partie de ceux dont j’ai eu envie de relire. Je l’avais déjà lu il y a une dizaine (ou quinzaine) d’années). J’ai eu envie de le reprendre. Bien m’en a pris. Ce fut encore aussi bon que la première fois.

  6. 4 septembre 2013 , 6 h 49 min - valentyne prend la parole ( permalien )

    Livre repéré à la bibli la semaine dernière :-)
    Tu m’as convaincu de l’emprunter
    bonne journée :-)

    • 4 septembre 2013 , 8 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Faut commander aussi le Katsu-don qui va avec…

  7. 5 septembre 2013 , 8 h 51 min - Chinouk prend la parole ( permalien )

    Grand coup de coeur pour moi que la découverte de l’écriture de Banana Yoshimoto ! Si tôt la fin de kitchen je me suis jeté sur ses autres romans :lézard et Dur, dur et que je te conseille vivement.

    • 5 septembre 2013 , 9 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le Lézard‘ et ‘Dur, dur‘… Je les ai lu aussi, probablement également dans la foulée. Ils m’ont un peu moins marqué que ce ‘Kitchen‘.
      Je te rajoute également, promo du jour, un ‘N.P.‘ dont j’avoue n’avoir pas gardé beaucoup de souvenirs, mais cela fait longtemps que je les ai lu…

  8. 6 septembre 2013 , 16 h 27 min - BMR prend la parole ( permalien )

    L’auteure avait 23 ans en 1988 lorsque son bouquin est paru au Japon pour devenir rapidement un best-seller.
    Cette jeunesse (celle de l’auteure, celle des personnages) transparaît dans l’écriture, fraîche, parfois presque « fleur bleue » malgré le sérieux des thèmes abordés.
    C’est également un voyage instructif : très jeune, très Tokyo, très Japon.
    Toutes ces histoires brassent les mêmes fantasmes : amours de jeunes qui viennent de basculer dans l’âge adulte, fascination pour les travestis, traumatismes de la mort soudaine des êtres proches, … et cuisine !
    On avoue quand même un petit faible pour « Dur, dur » de la même auteure, moins « tokyoïte » que Kitchen, mais toujours aussi féminin.

    • 6 septembre 2013 , 22 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pour « Dur, Dur », je revois mon jugement. Effectivement il était aussi fort, quand la mort d’un proche reste teintée de poésie. J’en reparlerai bientôt… (Mais tu connais déjà mon avis, puisque tu y avais mis un lien sur ta chronique à l’époque où je sévissais sous d’autres noms ;)

  9. 9 septembre 2013 , 22 h 12 min - BMR prend la parole ( permalien )

    Hé … le bison serait-il bicolore ?

    • 9 septembre 2013 , 22 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hé Hé, à l’époque, je n’étais que monochrome, et pas encore tout à fait schizo donc partageais la plume avec l’autre pointe d’un bic bicolore….

  10. 10 septembre 2013 , 6 h 04 min - Pasdel prend la parole ( permalien )

    Un p’tit creux,tu me remets l’eau à la bouche. Je vais peut être le relire.

    • 10 septembre 2013 , 9 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un petit roman qui ne souffre d’aucune relecture.

  11. 12 septembre 2013 , 16 h 31 min - phil prend la parole ( permalien )

    ben voila il est commande et je le lirais surement avec une tite biere ecossaise … j’en ai les bulles a la bouche !
    dis moi le specialiste des biru, laquelle irait avec ???

    http://www.biofrais.com/les-dossiers-bio/micro-brasserie-d-ecosse-black-isle.html

    • 12 septembre 2013 , 18 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et le second Banana arrivera chez ta maman !

      et en attendant je prendrais une Heather Honey !

  12. 13 septembre 2013 , 10 h 57 min - phil prend la parole ( permalien )

    ben … merci !

    du miel avec la banane, il te reste a poser 2 boules !

  13. 7 octobre 2013 , 12 h 24 min - phil prend la parole ( permalien )

    Alors Kitchen c’est ca :
    « … Tout le monde est appelé un jour à e disperser dans les ténèbres du temps et à disparaître. »
    et
    « Chacun est fait pour vivre ce qu’il est. Le bonheur, c’est de mener une vie où rien de nous oblige à prendre conscience de votre solitude. »
    et pi
    « Les mots sont toujours trop abrupts, ils éteignent ce qu’il y a de plus précieux dans ces fragiles étincelles. »
    ET on dit de Banana Yoshimoto à travers Kitchen qu’elle révèle à travers une sorte de minimalisme flou ….

    En tout ca merci de la découverte une fois de plus !

Ajouter un commentaire aux Pasdel

PS: XHTML est autorisé. Votre adresse mail ne sera jamais publié.

S’abonner aux commentaires par le flux RSS