La Constellation du Chien [Peter Heller]

Par le Bison le 22 juillet 2013

Une nuée d’étoiles scintillent dans le ciel obscur. Je les regarde allongé sur mon hamac de fortune. A l’écoute du moindre bruit, je ne parviens pas à trouver le sommeil. Souvenir. Une femme, ma femme. Morte, il y’ a plus de neuf ans. C’était juste après. L’apocalypse. Un virus dévastateur à rendre les vaches folles encore plus folles et à terrasser les humains plus vite que le vol en piqué d’un faucon sur sa proie  plus effrayant que le hurlement d’un coyote affamé. Ces étoiles, en forme de casserole ou de chien. Un ours. Un élan. Cela fait combien de temps que je n’ai pas mangé de l’élan. C’était juste avant. L’apocalypse. Les élans n’ont pas bien vécu cette affaire, comme tant d’autres, comme ma femme. Mon chien, Jasper qui se fait vieux. Chut. J’entends un bruit. Saute à terre. Respire. Prends la lunette de visée. Respire. Tire. Une fois, deux fois. Trois morts. Quatre. J’enterre le petit enfant. Je découpe les adultes que je trempe dans de la saumure. Jasper, tu auras un repas de roi. Plus de larmes, plus de pleurs. Asséché. Comme la rivière. Plus aucune truite. Neuf ans que l’apocalypse a tout basculé. Reste sur tes gardes. D’autres peuvent arriver, avec des arcs ou des glocks.

« Je me tenais à l’ombre de l’arbre dans l’air frais de la rivière et je laissais le son, la brise légère me traverser de leur souffle. J’étais une coquille. Vide. Portez-moi à votre oreille et vous entendrez le ressac lointain d’un océan fantôme. Le néant, c’est tout. La plus infime pression du courant ou de la marée pourrait me renverser, me chavirer. Je m’échouerais. Ici sur le rivage, je m’assècherais et blanchirais et le vent me décaperait et me durcirait, arracherait les fines couches de l’épiderme jusqu’à ce que je sois cassant, de l’épaisseur du papier. Jusqu’à ce que je m’effrite dans le sable. Voilà comment je me sentais. Je dirais que c’était un soulagement enfin de n’avoir rien, rien, mais j’étais trop creux pour assimiler ce soulagement, trop vide pour le porter. »


Les phrases sont courtes, directes. Du rythme et de la sauvagerie. La survie. Survivre, j’enchaîne ces histoires. Peter Heller. Un premier roman percutant. J’enchaîne les romans percutant. Tripes remuées et tripes à l’air. Absence de pitié quand la peur est là. Absence de larme quand le désespoir est là. Absence de concession quand la survie est en jeu. On tire d’abord, on pose les questions après. Que me reste-t-il neuf ans après l’apocalypse. Un bout de terre, quelques patates, un bout de forêt, quelques baies, un vieux Cesna que j’aime surnommer « la Bête », un vieux chien. Et une douleur lancinante : celle d’un deuil non accepté.

« Il y a une douleur que tu ne peux pas soulager par la pensée. Ou par la parole. Si tu avais quelqu’un à qui parler. Tu peux marcher. Un pied devant l’autre. Inspirer expirer. Boire de l’eau de la rivière. Pisser. Manger de la viande de gibier. Laisser la viande sur le chemin pour les coyotes les geais. Et. Impossible de métaboliser la perte. Elle est dans les cellules de ton visage, de ta poitrine, derrière les yeux, dans les méandres de tes entrailles. Muscle tendon os. Elle est toi tout entier. »

De la poussière. Du souvenir. Un homme. Un chien. Un vieux. La « Bête ». Un deuil. Reconstruction. Amour. Quand l’apocalypse survient, les survivants peuvent-ils encore survivre, peuvent-ils tout simplement vivre, peuvent-ils se projeter vers un avenir incertain, peuvent-ils [re]découvrir l’amour, l’amitié. AIMER. Et pleurer. Tout est possible. Après l’apocalypse, des tonnes d’émotions et de rage te submergent, t’envahissent, t’emprisonnent. Tu peux faire des choix. Celui qui consiste à mettre tout en œuvre pour survivre. Celui qui te mènera à des conduites suicidaires ou autodestructives. Celui qui te rapprochera de ton voisin, ou de cet(te) inconnu(e) avec son passé, son histoire. Pour cela, tu as des grenades, et un cœur qui ne demande qu’à battre de nouveau. La chamade et l’humain. Ce roman est singulier. Je ne parle pas d’ « happy end » mais juste de reprendre le sens de la vie. Ce n’est pas de l’optimisme, c’est juste de l’humain au sens noble du terme. Âme. Souffle et respire. Deux cœurs qui battent, un chien qui contemple les étoiles, sa propre constellation.

Merci aux éditions Actes Sud et au site Babelio pour cette nouvelle opération de masse critique, car ce bouquin, dès sa sortie me faisait terriblement envie. Peter Heller comme une nouvelle version post-apocalyptique de « La Route » de Cormac McCarthy.

« La Constellation du Chien » ou l’art de survoler l’apocalypse et vivre.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Actes Sud.

13 commentaires
  1. 22 juillet 2013 , 23 h 14 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je ne suis pas prête, encore, à lire ce genre de livre, rien à faire, trop violent pour moi, la souffrance physique qui passe dans le regard m’est insupportable……

    En revanche « Repo man » J’ADORE les basses du début, c’est tout ce que j’aime il vient d’atterrir dans mon mp3

    Merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

    • 22 juillet 2013 , 23 h 27 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Ah mais j’adore vraiment, ça monte en puissance petit à petit, guitare sèche, basse, guitare électrique, tambourin, batterie…..

      J’ADORE !!!!!!!!!!!!!!!!

      Il me fait penser fortement à quelqu’un dans le même genre musical mais impossible de retrouver le nom rahhhhhhhhhh !!!

    • 23 juillet 2013 , 8 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai plusieurs albums de Ray LaMontagne. Mais celui-là avec les Pariah Dogs a une couleur particulière, mon préféré.

  2. 23 juillet 2013 , 7 h 25 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    « Tu peux faire des choix. Celui qui consiste à mettre tout en œuvre pour survivre. Celui qui te mènera à des conduites suicidaires ou autodestructives. Celui qui te rapprochera de ton voisin, ou de cet(te) inconnu(e) avec son passé, son histoire. Pour cela, tu as des grenades, et un cœur qui ne demande qu’à battre de nouveau. La chamade et l’humain »

    B’jour l’ami. Très belle écriture du Bison sur ce bouquin qui semble assez rude et qui me tente quand même. Plaisir d’écouter Ray LaMontagne aussi bien sûr.
    P.S. Pour la robe rouge ce Claudia Libera il convient de te ménager.

    • 23 juillet 2013 , 8 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      P.S. Pour la robe rouge ce Claudia Libera il convient de te ménager.

      C’est que moi aussi, j’ai un cœur qui bat et plein d’amour à libérer…

  3. 23 juillet 2013 , 15 h 00 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Argh ! Voilà que ça me reprend ! Envie de l’acheter et de le lire. Tu as l’art de donner envie de lire et de boire a bière sur la photo !

    • 24 juillet 2013 , 8 h 37 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu peux, mais ne touche pas à ma bière ! C’est trop perso, trop intime…

  4. 27 juillet 2013 , 13 h 04 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    Je vois que tu as pris autant de plaisir que moi à lire ce magnifique roman ^^ Et tu l’écrit tellement bien !
    Je ne connaissais pas Lamontagne, alors là, c’est une découverte.

    • 28 juillet 2013 , 11 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’aurais pu prendre aussi du Johnny Cash…

  5. 27 juillet 2013 , 21 h 10 min - manU prend la parole ( permalien )

    Moi, le bouquin, je prends, la bière, je laisse !

  6. 29 juillet 2013 , 12 h 30 min - Laure prend la parole ( permalien )

    Je réponds aux commentateurs réticents face à une « violence » du contenu de ce livre merveilleux que NON.
    c’est avant tout un livre voluptueux, dur et sensuel, mélo et vibrant. Il y a divers styles, ça ‘est génial. C’est un livre rempli de troubles et d’affection(s) au bon sens du terme. Affection généreuse qu’on prend dans ses bras la vie restante, la vie à vivre comme tu le décris très bien. Affections multiples, maladies constitutives d’une humanité broyée. L’homme est-il un loup pour l’homme ? Des réponses sont données
    et puis le chien…la rivière et…

    • 30 juillet 2013 , 9 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et les pestiférés…

      Un très beau roman d’amour et d’amitié dans une période post-apocalyptique.

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