Yellow Birds [Kevin Powers]

Par le Bison le 10 juillet 2013

« - Vous faites bien gaffe à vous là-bas, hein ?

- Ouais. On fait de notre mieux.

- Quel merdier, si tu veux mon avis.

- Quoi ?

- Je ne supporte pas l’idée de vous savoir tous là-bas. »

Je levai ma bière dans sa direction. « Merci.

- On devrait les atomiser, ces bougnoules, et les renvoyer à l’âge de pierre. » Il essuya le comptoir. Je terminai ma bière, posai cinq dollars devant moi et en commandait une autre. Il me servit. « Il faudrait transformer tout ce sable en verre », ajouta-t-il.

Je restai silencieux.

« Il parait que c’est tous des sauvages là-bas. »

Je levai les yeux vers lui. Il me souriait. « Ouais, mec. C’est à peu près ça. »

Tu te souviens de ces images qui repassaient en boucle sur ton téléviseur Samsung dernier cri ? Des flashs spéciaux se multipliant jusqu’à fusionner avec ton temps pour te tenir informé à la minute près, 24/24 – 7/7. L’info en continu. Comme le présentateur semble apprécier cette phrase. La guerre, de nos jours, se passe river sur son écran dans ton salon, un logo sponsor en bas gauche de l’écran et un clignotant ‘DIRECT’ en haut droite. Des éclairs dans la nuit et des feux d’artifice de technologie. Pendant que toi, tu bois une bière, humide et mousseuse. Irak, printemps 2005.

Le soldat Bartle et le soldat Murph, deux jeunes recrues envoyés dans le désert. Pas vraiment d’explication, ni même de justification à cette guerre. Ils y sont sous l’ordre du sergent Sterling, un habitué de cette campagne. La guerre, pour ceux-là, c’est du concret. Un casque, un fusil, une lunette de visée et du sable. Beaucoup de sable et de chaleur. Un soleil à rendre fou, à moins que cela soit la guerre qui rend ‘fou’. Je ne sais pas.

Et puis, il y a ces verbes de Myrtille : émouvoir, toucher. Ses mots, subtil, écriture poétique. Cela tranche, avec force. Des sentiments et des ressentis. Un coup de cœur, aussi, qui ne laisse pas intact.

Kevin Powers, un premier roman, « Yellow Bird ». Un coup de poing, un coup de cœur. L’histoire est touchante bien que cruelle. C’est la guerre, normal. Des morts et des innocents morts. Mais au-delà du scénario – nul doute que cela pourrait devenir un film – il y a la construction du roman en lui-même qui est appréciable. Les souvenirs se mélangent dans la voix du ‘héros’, images de la guerre, images de la libération, retour en ses terres, images de sa Virginie natale – avant.  Puis après, douloureux retour, incapacité à vivre après avoir survécu à cette parade meurtrière, sentiment de culpabilité, d’avoir laissé partir des gars là-bas et être revenu.

« Nous parcourûmes des ruelles, vîmes les restes de l’ennemi gisant, là où il s’était posté en embuscade, éloignâmes les armes du corps du bout de nos bottes. Rigides et pestilentiels, les cadavres gonflaient sous le soleil dans des positions improbables, certains le dos légèrement décollé du sol, d’autres tordus de façon absurde comme obéissant à des règles géométriques morbides. »

Je te chanterai bien ‘I will survive’ mais le cœur n’y est pas. Mon âme est restée là-bas, dans le désert à se dessécher sous le soleil fracassant et les bombes vrombissantes. Alors, je te chante ‘Bird On A Wire’.

« - Tu sais quoi, Bart ? dit Murph.

- Quoi ?

- Je lui ai piqué sa place, à ce mec, dans la file d’attente au mess. »

Je regardai autour de moi. «  Quel mec ?

- Le mec qu’est mort.

- Oh, dis-je. C’est pas grave. T’en fais pas.

- Je me sens minable.

- Arrête, c’est rien.

- Putain, j’ai l’impression que je deviens dingue. »

- Nan. Tu sais ce qui est fou ? C’est de ne pas penser à ça. »

Il se tenait la tête entre les mains tout en se frottant les paupières avec ses paumes. « Je suis carrément content de ne pas avoir été à sa place. C’est de la folie, non ?

Je m’étais dit la même chose : combien j’étais heureux de ne pas m’être pris une balle, combien j’aurais souffert si j’avais été celui étendu là en train de mourir, à regarder les autres qui l’observaient agoniser. Et moi aussi, même si c’est avec tristesse à présent, j’avais songé intérieurement, Dieu merci, il est mort et pas moi. Dieu merci.

De quoi il est question en fait ? De se demander pourquoi une telle guerre ? De se demander pourquoi je suis un survivant et pourquoi mon camarade de chambrée, celui sur qui je devais veiller juste parce que j’avais trois ans de plus, n’est pas revenu. J’avais promis à sa mère de veiller sur son fils, mais cette promesse fut vaine et inutile. Je suis vivant, à quoi bon ? Le retour à la vie civile, une vie normale, m’est devenu inenvisageable, surréaliste même. Voilà le constat fait de la vie de ce soldat, trop jeune pour mourir, mais pourtant qui a trop vécu pour survivre après cette guerre.

« Il faisait bien trop noir pour y voir quoique ce soit, mais les images des corps étaient gravées dans la nuit. La puanteur de la mort se détachait nettement des autres odeurs qui nous parvenaient d’Al Tafar : les feux d’ordure, les eaux usées, les forts effluves d’agneau séché, la rivière ; au-dessus de tout cela flottait la pestilence de la pourriture des cadavres. Un bref frisson me saisit les épaules, un rapide tremblement ; j’espérai ne pas marcher dans un de ces gâchis glissants »

La guerre, Kevin Powers ira de bon gré. Pas besoin de se poser la question du bien-fondé, de délibérer sur une éventuelle justification. La solidarité envers ses frères d’armes, voilà ce qui compte. Le retour sera plus douloureux, plus dramatique même que cette période dans le désert. Parce que de nouveau au pays, il se rend compte que cette guerre ne reposait sur rien, ou si, sur de pieux mensonges. Les soldats gardent une part d’humanité qu’à leur retour on semble leur retirer ; Mais lorsqu’ils tirent sur des civils, juste par peur ou par ordre, la plume de l’écrivain témoigne encore d’une note de poésie et de magie. L’œuvre d’un grand écrivain. Peut-être ne sera-t-elle qu’une unique œuvre dans la vie de cet ex-soldat, mais celle-ci est tellement forte qu’il ne faudrait pas détourner les yeux.

« Yellow Bird » ou l’art de la culpabilité du survivant.

16 commentaires
  1. 11 juillet 2013 , 0 h 27 min - Coccinelle prend la parole ( permalien )

    Bonjour Le Bison, pas très présente dans les commentaires en ce moment, désolée. Mais là, contente que tu aies apprécié de roman, c’est un beau roman, vraiment, à la fois dur et tendre, oui avec la fureur de la guerre et de la tendresse pour ces innocents tués, pour ces soldats tombés, et pour les survivants. Merci à Kevin Powers pour ce texte extraordinaire. Une œuvre unique… Ce serait dommage de gâcher un tel talent ! Passe un bel été.

    • 11 juillet 2013 , 9 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      un grand roman, pas que sur la guerre…

  2. 11 juillet 2013 , 6 h 23 min - Sandrine prend la parole ( permalien )

    Je partage ton enthousiasme sur ce livre vraiment très fort. Sur la guerre en Irak, je te conseille « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » : pas du tout le même ton mais puissant aussi.

  3. 11 juillet 2013 , 7 h 17 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Plusieurs fois que je lis de bonnes feuilles sur Yellow Birds. Ca me fait irrésistiblement penser à The deer hunter, Voyage au bout de l’enfer. Et puis je préfère Cash chantant Cohen que I will survive, pas le cœur à ça effectivement. A +.

    • 11 juillet 2013 , 9 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Plusieurs fois que je lis de bonnes feuilles sur Yellow Birds.

      A force de trainer dans les trattoria, et de regarder les courbes des italiennes, on en oublie la lecture ;)

  4. 11 juillet 2013 , 9 h 44 min - phil prend la parole ( permalien )

    Bibison te voila pret pour lire le general Bigeard, y a plus qu’a choisir ton terrain et l’époque, France, Indoch ou Algerie …

  5. 11 juillet 2013 , 20 h 08 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    Encore une belle chronique, à la hauteur de ce roman !

    A l’époque de la guerre en Irak, j’étais heureuse de ne pas être en possession du fameux téléviseur qui faisait vivre tout ça en direct. Alors, les images, j’en ai peu et c’est très bien comme ça.
    D’ailleurs toujours pas acheté la télé…

    • 12 juillet 2013 , 8 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas de télé ?
      Mais tu dois passer tes soirées à lire des bouquins, écouter de la musique décadente et boire de la bière !

  6. 12 juillet 2013 , 10 h 27 min - myrtille prend la parole ( permalien )

    Hi hi hi, yes des bonnes soirées. Et tu oublies des parties de Dominion.

  7. 12 juillet 2013 , 21 h 06 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je le note dans un coin.

    • 16 juillet 2013 , 14 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Effectivement, il pourrait te plaire. Courageux et émouvant.

  8. 13 juillet 2013 , 5 h 45 min - Pasdel prend la parole ( permalien )

    Je le note dans un coin
    Thank you very much Monsieur Le_Bison

    • 16 juillet 2013 , 14 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Effectivement, il pourrait te plaire. Courageux et émouvant. ;)
      Le livre de 2013 à avoir lu avant la prochaine guerre…

  9. 1 août 2013 , 20 h 58 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonsoir, ce roman semble faire l’unanimité (dans les louanges) dans la blogosphère, je l’ai noté. Bonne soirée.

    • 2 août 2013 , 9 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      L’unanimité dans les louanges, c’est donc peu dire qu’il faut le noter ;)

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