Le Monde du bout du Monde [Luis Sepúlveda]

Par le Bison le 16 juin 2013

Il y a des livres qui te marquent à jamais, qui produisent des rencontres inoubliables, mélange de magie et de féerie.
Je me souviens d’un ballet de dauphins, et de majestueuses baleines au large de la Patagonie.

Il y a des livres où par contre tu préférerais n’avoir jamais croisé ces horribles rencontres.
Des baleines aspirées dans d’énormes tuyaux sur des navires usines afin d’en capturer un maximum pour les activités cosmétiques de certains pays occidentaux.

Et puis, il y a des livres où ces deux types de rencontres se réalisent.
D’un coté le le Nisshin Maru « Etoile de la Mort des Cétacés », de l’autre la flotte du Sea Shepherd.

Le roman en question : Le monde du bout du monde de Luis Sepulveda.

Rouen, Armada 2013. Coincé entre un navire de guerre norvégien et un patrouilleur allemand, je découvre ce petit voilier, pavillon pirate hissé, avec cette baleine encerclée dans un logo si caractéristique du Sea Shepherd.

Sea Shepherd est une organisation agressive qui a pour but de défendre notamment notre patrimoine marin.
Sa notoriété est faite d’actions coup de poing, type commando, contre des bateaux usines afin de stopper le massacre aveugle des baleines. Une véritable déclaration de guerre contre la flotte illégale japonaise.

Sauver les baleines est ce que nous faisons de mieux et ce pour quoi nous sommes les plus réputés. Notre approche a été simple et directe. Nous avons arrêté des activités hors-la-loi de chasse à la baleine en Norvège, Islande, Espagne, et ancienne URSS. Nous continuons à être les plus actifs, les plus efficaces, et la seule organisation à agir et intervenir directement pour protéger les grands Léviathans. Sea Shepherd s’est bâtie une réputation d’action en haute mer, qui n’est égalée par aucun. Sea Shepherd est la SEULE organisation qui retourne pour agir en Antarctique et protéger ces doux géants.

Nous ne parlons pas de protestation contre la chasse illégale à la baleine, ni ne parlons de faire un document sur ces pratiques de chasse illégales. Notre but est d’arrêter les pratiques Japonaises dans le Sanctuaire Baleinier Austral à travers l’application des lois internationales de protection du milieu marin. La flotte baleinière pirate japonaise peut être arrêtée. Nous pouvons empêcher la massacre de ces baleines.

Le monde du bout du monde.

L’histoire commence comme un conte pour adolescents. Un jeune chilien de 17 ans découvre « Moby Dick » de Herman Melville et s’émerveille de cette aventure passionnante. Pendant ses longues vacances scolaires, il décide donc de partir seul tout au sud pour embarquer sur un baleinier et découvrir véritablement l’âme de son pays. Le Sud, la mer, Terre de Feu et la Patagonie, les dauphins et baleines… Que d’histoires à raconter à ses camarades restés pour bronzer à la plage et tourner autour des filles… Cependant, parce que Luis Sepúlveda reste un des plus fervents défenseur de la Nature, le roman change radicalement de cap et prend une nouvelle tournure : celle d’un thriller écologique.

Je ferme les yeux, avant de tourner la première page. Je ressens les embruns et le vent glacial qui me fouette sèchement le visage pendant que je prends mon quart sur la passerelle. J’ai un pied en mer, il est temps maintenant de feuilleter les pages et de garder les yeux bien grand ouverts en regardant défiler des images de Terre de Feu et en espérant apercevoir au loin un de ces souffleurs marins si majestueux, si magiques. Mais avec Luis, le voyage n’est jamais gratuit. Il me fait prendre conscience des atrocités humaines : la déforestation et la pollution des terres me faisaient déjà frémir dans « Le neveu d’Amérique » ou « Le vieux qui lisait des romans d’amour », mais je découvre que les hommes peuvent se montrer encore plus irrespectueux et atrocement barbares envers mers et océans.

« Nous avons vu un bateau-usine de plus de cent mètres de long, avec plusieurs ponts, arrêté, mais ses machines tournant à plein régime. Nous nous sommes approché pour reconnaître le pavillon japonais qui pendait à la poupe. A un quart de mille, nous avons reçu un tir d’avertissement et l’ordre de nous éloigner. Et nous avons vu ce que faisait ce bateau. « Ils aspiraient la mer avec des tuyaux d’environ deux mètres de diamètre. Ils sortaient tout, en provoquant un courant qu’on a senti sous notre quille, et après le passage de la suceuse la mer n’était plus qu’une espèce de soupe noirâtre et morte. Ils sortaient tout, sans s’arrêter à penser aux espèces interdites ou sous protection. La respiration presque paralysée par l’horreur, nous avons vu plusieurs bébés dauphins se faire aspirer et disparaître. « Et le plus horrible, ç’a été de constater que par un trop-plein fixé à l’arrière ils rejetaient à l’eau les déchets de la boucherie. « Ils travaillaient vite. Ces bateaux-usines sont l’une des plus grandes saloperies inventées par l’homme. Ils ne vont pas sur les bancs. La pêche, ça n’est pas leur affaire. Ils cherchent la graisse ou l’huile animales pour l’industrie des pays riches et, pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à assassiner les océans. »

Ces atrocités, dont j’ignorais tout (ou du moins ne voulais-je pas les connaître), me font effroyablement peur. Pour moi, il est déjà trop tard, mais pour mes enfants… Quel monde vais-je leur laisser ? Quelle image auront-t-ils de notre génération pour laquelle le mot d’ordre semble être « profit, profit, profit », sans concession aucune et sans pitié pour les ressources de notre planète. Des peuples autochtones ont été rigoureusement anéantis, des forêts ont été entièrement décimées, des océans irrémédiablement pollués… Et dire que mers et forêts représentent la survie de l’espèce humaine, ce qui laisse présager du niveau d’intelligence de l’homo sapiens sapiens. Parfois, j’aimerai pouvoir revenir aux temps des australopithèques et refuser ce progrès qui ne semble avoir pour conséquence que la destruction d’un monde, notre monde, celui de mon fils, celui de ma fille.

« Au matin, les japonais continuaient à hisser à bord des baleines mortes. Nous les avons vus en charger une vingtaine à la file, et ils avaient travaillé toute la nuit sans relâche : impossible, donc, de savoir combien ils en avaient tué. L’eau de la baie puait le sang et les lambeaux de peau flottaient partout. »

J’ai toujours mauvaise conscience quand je lis Sepúlveda. Un malaise m’étreint et j’ai honte d’appartenir à l’espèce humaine et honte d’être français. Il arrive presque à me culpabiliser par certaines irresponsabilités de nos chers gouvernants élus « démocratiquement ». Le Japon en prend pour son grade avec sa chasse à la baleine à outrance (le Chili aussi puisque c’est le gouvernement chilien qui délivre des droits sur la tuerie des animaux dans ses eaux territoriales, un concept bizarre, non ? de se sentir tellement supérieur au point de délivrer des permis de tuer sur des espèces en voie d’extinction) mais la France n’en est pas moins égratignée et ses agissements loin de ses frontières montrent bien sa politique dominante et supérieure qu’elle s’octroie (au nom de quoi ?).

« Quand au vieux Rainbow Warrior, le navire amiral de la flotte arc-en-ciel, il n’était plus là.
Le 10 juin 1985, quinze minutes avant minuit dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, deux bombes de forte puissance posées sur sa coque par les nageurs sous-marins des services secrets français y avaient ouvert des voies d’eau mortelles. Et ces bombes avaient assassiné l’écologiste portugais Fernando Pereira qui se trouvait à bord.
Le vieux Rainbow Warrior avait livré bien des batailles pacifiques dans les mers du Sud, mettant à nu l’irrationalité des essais nucléaires français sur l’atoll de Mururoa, et il avait succombé, victime d’un odieux acte de terrorisme approuvé par le gouvernement français. »

De la mer et des fjords, des images du Chili et de la Patagonie, un roman d’aventures océanes et écologiques… Voilà tout ce qu’un roman de Luis Sepúlveda te donne. Mais cette fois, tu ressortiras avec l’odeur nauséabonde d’une pourriture de chair et de sang gisant à la surface des mers. Tu repartiras avec le sentiment d’un terrible gâchis humain anéantissant les ressources océanes. La mer peut être belle, soyeuse et magique, du moment qu’elle reste vide de toute présence humaine…

Un roman fort qui vous donne envie de militer pour la sauvegarde des baleines avec Sea Shepherd et même si pour cela, il faut utiliser des méthodes de pirates et de guérilleros…

Le Monde du Bout du Monde, où l’art de devenir marin et militant écologique.

12 commentaires
  1. 16 juin 2013 , 21 h 20 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je suis très touchée par ton billet et je ressens comme un malaise et une certaine culpabilité. Voilà des choses qui me révoltent : Le massacre des baleines, les gorilles, les éléphants…et on a pas encore parlé des massacres humains…….

    L’homme est mauvais et destructeurs nous le savons ……………..

    :(

    Billet pour reprendre conscience mais pour combien de temps ?

    • 17 juin 2013 , 9 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je ressens comme un malaise et une certaine culpabilité

      Tu peux… Pendant que TOI, tu te ballades tranquillement avec l’homme qui marche, que tu t’empiffre de sushi, de ramen et autres tempuras avec le gourmet solitaire…

      Voilà des choses qui me révoltent

      Lire ou pas alors du Sepulveda ? Cela te révolterait encore plus… Les images de celui-ci sont terrifiantes, navrantes, affligeantes, cruelles, révoltantes, immondes, abominables, désespérantes…

      Billet pour reprendre conscience mais pour combien de temps ?

      Le temps de boire une bière avec moi.

  2. 17 juin 2013 , 13 h 38 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Va pour une bière alors ;) !!!

    • 17 juin 2013 , 14 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Avec une bière, on retrouve la conscience du Monde. On le refait, en mieux, en moins sauvage, en plus humain.
      Avec trois bières, on n’a plus de conscience ;)

  3. 17 juin 2013 , 21 h 39 min - manU prend la parole ( permalien )

    Un bouquin que j’ai adoré & dévoré.

    • 18 juin 2013 , 20 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dévoré comme un steak de baleine bien saignant !

  4. 18 juin 2013 , 11 h 02 min - phil prend la parole ( permalien )

    il faut bien graisser les rouages de l’economie et des jolies midinettes.
    t imagines tous les tubes de rouge a levre que tu peux faire avec une seule baleine … bien grosse, bien grasse …
    si c pas elle qui trinque c toute une series de palmiers si c pas les palmiers, ce sont les tresors des indiens d »Amazonie, tout cela bien loin de chez nous et de nos petites baies sauvages …
    alors …
    alors oui revenons « aux temps des australopithèques », la chasse et la cueillette et surement une tite Lucy sans fard ni produits de beaute estampilles à la baleine
    et ne l’oublions pas non plus, pas de decapsuleur pour les bieres !

    • 18 juin 2013 , 22 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      pas de décapsuleur pour les bières !

      Un silex bien taillé devrait faire l’affaire.

  5. 27 juin 2013 , 17 h 13 min - Laure prend la parole ( permalien )

    Je n’ai pas pu lire « Le vieux qui lisait… »
    peut être un autre une autre fois
    Peut être que je lis de moins en moins et moins et que je me racornis comme une vieille page ?
    Beuueuh
    Euh la la… c’est grave je crois

    • 28 juin 2013 , 9 h 56 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      En fait, ‘Le vieux qui lisait…’ n’est pas celui qui m’a marqué le plus. C’était le premier lu mais je n’en garde plus vraiment de souvenir. Peut-être que cette lecture est trop vieille pour occuper quelques tiroirs de ma mémoire…
      Mais tu peux en lire d’autres, moins reconnus, mais tout aussi prenant et intéressant.

  6. 13 novembre 2013 , 23 h 39 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Super ce roman écologiste de Sepulveda. J’ai aimé à quel point il dénonce les prédateurs humains et les mensonges employés par les nations riches pour justifier le pillage des pays pauvres. Clin d’œil à Greenpeace, mais aussi à certains ouvrages comme Moby Dick. L’auteur cherche à défendre le plus fondamental des droits, celui à la vie. J’avais bien aimé cet extrait : «Je trouve parfois les dauphins beaucoup plus sensibles que les êtres humains, et plus intelligents. C’est l’unique espèce animale qui n’accepte pas de hiérarchie. Ce sont les anarchistes de la mer». J’adore!
    Ce roman de Sepulveda est le seul de cet auteur dont j’ai eu l’occasion de faire une critique sur mon blog. Une merveille… comme tous ces romans de la mer que j’aime tant…

    • 14 novembre 2013 , 13 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Super ce roman écologiste de Sepulveda.

      Comme souvent avec Sepulveda. Ou c’est écolo ou c’est politique. Parfois les deux. Jamais neutre, jamais anodin. C’est aussi pour ça que je l’aime

      Une merveille… comme tous ces romans de la mer que j’aime tant…

      J’aime aussi beaucoup ces romans de la mer Je n’en lis pas assez. T’as été faire un trou du coté de Francisco Coloane ? Même latitude que Sepulveda, la Mer en plus…

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