Retenir les Bêtes [Magnus Mills]

Par le Bison le 20 mai 2013

Catégorie : 5 étoiles, Europe

« Il semblait vivre dans un monde à lui, engagé vis-à-vis de sa bière dans une relation sérieuse et exclusive. »

Il me parait important, voir primordial, du moins essentiel à ta vie, de savoir construire une clôture. C’est tout un art, plus même, une passion. Tout comme il est important d’aller au pub pour faire descendre, des heures durant, une bière fade mais fraîche.

Je ne suis pas tout seul, heureusement, parce que sous la pluie, ce travail ne m’aurait pas paru aussi amusant. Tam et Richie, deux travailleurs écossais, un peu bougons un peu faignants m’accompagnent. Tam et Richie, deux inséparables qu’il vaut mieux avoir constamment à l’œil si tu veux que le travail avance, une version ouvrière de Laurel et Hardy, en tout aussi drôle. Et voilà que le grand patron me les envoie en terre hostile, l’Angleterre, pour un nouveau chantier.

Des clôtures, des enclos à bestiaux, tout un art. Je me répète. Mais pas autant que Tam et Richie. Car tout est répétitif, dans ce bouquin, dans le travail, dans la vie. Tu prends une pelle, tu creuses un trou, tu plantes un piquet, tu tires un fil de fer. Entre temps, tu fumes une clope, tu causes un peu mais pas trop – parler ça donne soif et quand il te faut faire plusieurs bornes à pied pour rejoindre le pub local tu t’économises. Tu creuses un nouveau trou, tu tues un mec, tu rebouches le trou, tu allumes une nouvelle clope. Et le soir tu retournes au pub pour boire une bière.

Le soir avant d’aller au pub, tu te rases, tu fumes une clope, tu sèches ton vieux jean usé et tu sors une vieille cassette en attendant l’heure fatidique où le soleil commence sa déclinaison salutaire. Tu veux écouter quoi ?

« - Qu’est-ce que tu as à part Black Sabbath ?

Richie fouilla dans son maigre butin.

- Maiden, Motörhead, Saxon. »

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« Retenir les Bêtes ». Tu penses que cela n’est pas bien sérieux, qu’un auteur sensé – et sain d’esprit – ne peut pas écrire un bouquin de 200 pages et des poussières sur deux pauvres types qui creusent des trous, posent des piquets qu’ils enfoncent avec une masse… Détrompes-toi. Le moulinet du poignée, la torsion de l’épaule, les jambes ancrées dans la boue, tout a son importance lorsque tu veux frapper de ta masse le sommet du piquet. Sans oublier la bonne tension du fil de fer. Ni trop lâche, ni trop tendu. Avec ce roman, tu seras capable toi aussi de monter une clôture, de fumer une clope sous la pluie et de boire une bière fadasse pendant des heures en regardant les rares poulettes venues au pub ce soir-là.

« Toute la ville semblait en goguette. C’était un samedi soir typique d’un bourg anglais. Les foules se déplaçaient de pubs en pubs comme les troupeaux de gnous à la saison des pluies. Nous derrière. Au bout de quelques heures, nous connaissions pratiquement le circuit. »

Tu penses que je me fous de ta gueule, tu crois que je me moque de l’auteur, Magnus Mills, de ces pauvres types, écossais même pas en kilts. Que nenni ! Ce roman est pour moi un pur chef d’œuvre, encore trop méconnu du grand public. Un moment unique de jubilation. C’est pour cette unique raison que je milite pour ce roman parce que dans la vie, tu seras bien un jour confronté au problème de l’enclos à bestiaux. Et là, tu te souviendras des conseils de Tam et de Richie. Tu prendras une cigarette dans la poche de ton jean délavé, tu sortiras le briquet de l’autre poche de ton jean déchiqueté par le temps et les intempéries et tu respireras cet air mi-écossais mi-anglais en attendant de finir ta soirée au pub, seul, réfléchissant à la condition humaine et à la répétition de ton travail. A ta vie de merde, quoi !

Parce que « Retenir les Bêtes », c’est aussi ça : la triste description de ta vie sociale. Tu te lèves le matin, pour t’apprêter à bosser. Tu te tues à la tâche, sens propre et figuré. Le soir venu, tu t’octroies un petit plaisir, celui de boire une bière. Et le lendemain matin, tu replonges les santiags dans la boue pour un éternel recommencement à creuser un trou, enfoncer un piquet, tirer un fil de fer. Et le soir…

« Alors que les autochtones biberonnaient à une cadence appropriée pour un samedi soir, aucun bienfaiteur ne se présenta ce soir-là, il fallait faire durer chaque mousse au moins une heure. Sous certaines conditions, ce peut être un fort aimable passe-temps. C’est tout un art de laisser une bonne pinte se reposer le temps qu’il convient puis d’en savourer chaque goutte à un train modéré. Mais ça n’est amusant que si l’on a les moyens de s’en offrir une autre dès qu’on est démuni. Quand on y est contrait par nécessité, ce peut être une sinistre expérience. »

« Retenir les Bêtes » où l’art de poser une clôture avant d’aller au pub.

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 7, d’un livre à l’autre.

17 commentaires
  1. 20 mai 2013 , 17 h 33 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Cher vieux Bison il n’y a que toi pour me faire plaisir comme ça.Magnus Mills est très rarement cité.Mais si tu remontes dans le temps d’avant le temps de maintenant tu trouveras au 6 octobre 2006 (mais peut-être ne savais-tu pas encore lire à l’époque),un article nommé avec une étincelante drôlerie Pan dans le Mills qui évoque deux livres du susdit Magnus Mills dont Retenir les bêtes. Article favorable bien que court,je faisais plus court, je débutais.En tout cas ta note m’a donné des nouvelles de Tam et Richie,toujours aussi fainéants,ces deux-là.M’étonne pas d’eux.
    P.S.Pour Iron Maiden,bon,ça me ferait un peu moins plaisir quand même.
    Bon,je CLOTURE mon article avant le pub.

    • 20 mai 2013 , 19 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Effectivement, c’était court.
      Mais pas grave, j’ai senti le plaisir dans cette lecture.
      J’ai voulu absolument relire ce « Retenir les bêtes », avant de me replonger dans l’antre de l’auteur écossais.
      Ce roman, je l’avais tant adoré, et cette nouvelle lecture m’a replongé de nouveau dans une jubilation fantastique. C’est si drôle qu’en ce temps pluvieux, j’ai envie de m’enfuir dans un pub pour le crier haut et fort !

      et effectivement le 6 octobre 2006, je ne savais pas encore lire… (mais je crois que j’ai du lire la première version le 7 octobre 2006, à quelques jours près) ;)

  2. 20 mai 2013 , 21 h 37 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Je ne connais pas du tout. Merci pour ta participation et bonne semaine.

    • 21 mai 2013 , 8 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Toujours un régal de lire sous la contrainte…

  3. 21 mai 2013 , 6 h 05 min - Pasdel prend la parole ( permalien )

    Excellentissime, je prends note et bing un de plus dans mon escarcelle!

  4. 21 mai 2013 , 19 h 46 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Hello,

    Rhâ, ta critique me donne envie de lire le livre et d’aller planter des piquets ! Bon, sans me démonter le dos, je connais quelqu’un qui possède une planteuse automatique.

    ça n’aurait pas donné un aussi bon récit, sans aucun doute.

    • 21 mai 2013 , 20 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Surtout pas une planteuse automatique !
      L’art est dans le geste, le travail bien fait aussi.

  5. 21 mai 2013 , 20 h 51 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je ne connaissais pas du tout mais des trous, des pieux, encore des trous et encore des pieux, si c’est suivi d’une bonne pipe, je dis oui tout de suite !! ^^

    • 21 mai 2013 , 22 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Désolé, je vais te décevoir mais pas de pipe, petit mal-propre.
      Juste des cigarettes !
      et de la BIEREEEEEE….

    • 22 mai 2013 , 11 h 54 min - phil prend la parole ( permalien )

      quelle vie de merde alors !
      et j’ai pas piocher longtemps pour dire ca crois moi ! c’est du vecu !

    • 22 mai 2013 , 20 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ouais…
      Je t’offre une bière alors ?

    • 23 mai 2013 , 9 h 16 min - phil prend la parole ( permalien )

      oui pour que ca petille …

  6. 25 mai 2013 , 6 h 38 min - keisha prend la parole ( permalien )

    Lire Magnus Mills est toujours un grand moment, même si déstabilisant. Je me souviens de celui ci, et aussi de Sur le départ. C’est dommage qu’on en parle si peu sur les blogs.

    • 29 mai 2013 , 22 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Désolé, désolé, keisha…
      ton message s’était retrouvé dans les indésirables…
      Le temps de boire une bière, de fumer une clope, de planter un poteau, de tirer un fil bien tendu et de boire une nouvelle bière, et le voilà que je le retrouve.

      Oui, c’est dommage qu’on ne parle pas beaucoup de cet auteur, qui je trouve, a vraiment une patte particulière.

  7. 28 juin 2016 , 5 h 26 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Je viens de le finir et c’est jubilatoire ! J’avais une petite idée pour l’enclos électrifié qu’ils doivent construire pour les Hall, les rois de la saucisse, une idée aussi de l’utilité de leur uniforme, mais ça se termine un peu sur le fil et on doit imaginer la suite…

    Jubilatoire quand ils tuent les clients pas accident !

    • 28 juin 2016 , 9 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      L’une des lectures les plus jubilatoires qui soit. Et lors d’une relecture, la jubilation reste intacte. Le livre culte, par définition.

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