au Cœur de ce Pays [J.M. Coetzee]

Par le Bison le 28 avril 2013

Catégorie : 5 étoiles, Afrique

« Trop de misère trop de solitude me transforment en animal.

Je perds toute perspective humaine. »

Au milieu de nulle part, une ferme isolée dans le veld.
Dans ce désert où la terre est brûlée par un soleil rougeoyant, elle se sent seule, enfermée dans une solitude exacerbée, entourée d’une poussière ocre et chaude. Elle n’est pas vraiment belle, elle ne s’aime guère et elle s’enferme dans un monde fait de rêveries et de fantasmes. Une vie vide. De sens, de perception, d’envie.
Elle, c’est la fille du maître, vieille fille acariâtre, vierge et frustrée.
Elle se raconte dans un long et unique monologue, composé de courts chapitres (pour être précis, 266 extraits d’une vie). Elle ouvre son cœur et son âme au lecteur de ce « journal intime », mélange de réalité et de fantasmagorie. A moi donc – dès qu’il y a un cœur à prendre – ou plus. Elle se met en scène, s’illusionne tout en dévoilant son propre déchirement à vivre seule dans cette Afrique du Sud, encore sous le signe de l’Apartheid. Seule, parce que personne ne veut la comprendre, surtout pas son père, cet homme autoritaire qui semble totalement l’ignorer et la mépriser, ni même ses serviteurs noir(e)s, esclaves sans chaînes et humiliés. D’ailleurs, ne serait-ce pas elle l’esclave de ce veld sud-africain, abandonnée dans la poussière virevoltante au pied de sa ferme ?
Le jour où elle vit l’impensable, où elle découvrit le pire, la folie s’empara d‘elle. Malaise, désespoir, le réel n’existe plus, les rêves non plus ; seules ses fantasmes survivent et fusionnent avec l’existant dans de rares moments de lucidité. Cette infamie, cette ignominie qui la plongea dans un univers hallucinant provient simplement du fait d’avoir découvert, un jour, son père, son géniteur, entièrement nu, enlacé autour de cette jeune et magnifique servante noire.

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« La femme que je vois dans la glace et qui me regarde, coiffée d’un bonnet de nuit, cette femme qui est moi, dans un sens, dépérira ici, au cœur de ce pays, si elle ne trouve pas la portion d’événements indispensable à sa survie. Je n’ai pas envie de faire partie de cette catégorie de gens qui ne voient personne lorsqu’ils regardent une glace, qui ne projettent pas d’ombre lorsqu’ils marchent au soleil, cela dépend de moi. »

Un récit dur et noir qui vous ouvre le cœur et les tripes. Un long monologue humain et perdu dans un veld sud-africain ocre de poussière. Violence physique, barbarie mentale. La réalité n’a plus de prise sur ton esprit. Tu es happé par la chaleur et la moiteur de ce pays. Tu sens l’odeur de la sueur et de la sècheresse. Tu respires cet air chaud et étouffant qui étreint ton souffle. Bref, tu es « Au cœur de ce pays » avec John Maxwell Coetzee… et tu as besoin d’étancher cette terrible soif avec un Rooïbos, couleur rouge sang, couleur de cette terre, couleur de cette passion et de cette déchirure. Ce veld, j’y retournerai, sans aucun doute… Toi aussi, tu y mettras les pieds, parce que ce bouquin, il t’arrachera les tripes.

« Mon père gît sur le dos, nu ; sa main droite et la main gauche de sa compagne sont entrelacées. Sa mâchoire est relâchée. Les paupières cachent la foudre des yeux sombres. Un crépitement liquide monte de sa gorge. Le poisson aveugle, cause de tous mes malheurs, repose mollement entre ses jambes. [...] La hache monte au-dessus de mon épaule. Ce geste, nombreux sont ceux qui l’ont accompli avant moi : épouses, fils, amants, héritiers, rivaux. Je ne suis pas seule. Entraînée par son poids, l’arme descend au bout de mon bras comme une boule au bout d’une ficelle, s’enfonce dans cette gorge qui s’offre à moi. Soudain tout est tumulte. La femme se dresse dans le lit, les yeux écarquillés, inondée de sang, affolée par les crachements et les halètements furieux de son compagnon. Il est heureux qu’en de telles circonstances, l’action trouve d’elle-même toute son ampleur, et que l’individu qui l’orchestre n’ait besoin que de présence d’esprit. Pudiquement, elle fait glisser sa chemise de nuit le long de ses hanches. Je me penche et j’agrippe au hasard – je tombe, me semble-t-il, sur un genou. Forte de cette prise, j’enfonce ma hache dans le crâne de la femme. Elle s’abat vers l’avant et bascule sur la gauche, roulée en boule, mon tomahawk tragique plongé dans sa chair. (Qui m’aurait prêté une telle force ?) [...] »

9 commentaires
  1. 28 avril 2013 , 19 h 39 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Ben dis donc heureusement que tu as mis Johnny Cleeg en musique de fond ça évite de prendre une corde et de se pendre…..ça va tu es toujours parmi nous ???

    Bien sombre ton roman….

    • 29 avril 2013 , 19 h 56 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Sombre, difficile mais poignant…
      Et pour Johnny Clegg, cela me replonge dans les années 90…
      Tu as raison, trop joyeux, trop d’entrain, trop optimiste.
      Pas un bon choix musical pour ce roman (d’un autre côté, je ne connais pas trop la musique sud-africaine)

    • 29 avril 2013 , 23 h 12 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Peut être Toure Kunda « Emma » ou Manu Di Bango  » Soul makosa »

      Mais c’est vrai qu’il est dur de trouver une musique africaine triste…

      Elles portent toute l’espoir…..aprés tout ce désespoir…
      où alors un bon blues ;)

    • 30 avril 2013 , 9 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Peut être Toure Kunda « Emma » ou Manu Di Bango » Soul makosa »

      Bien, bien… Mais là, nous sommes dans l’Afrique Noire, le Sénégal, le Cameroun. Il faut pouvoir descendre plus bas pour sentir la sécheresse du veld.

    • 30 avril 2013 , 9 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tout d’un coup, l’illumination, en la personne d’Abdullah Ibrahim, originaire du Cap…

    • 30 avril 2013 , 21 h 31 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Bon choix Ibrahim Abdullah :)

    • 1 mai 2013 , 10 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je l’avais connu sur une musique de film, mais depuis pas grand chose. J’ai du retard, au moins 60 ans de carrière à explorer…

  2. 2 mai 2013 , 20 h 55 min - manU prend la parole ( permalien )

    Quelle culture musicale !!
    Je suis largué moi… :(

    • 3 mai 2013 , 9 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      certes, mais t’as l’innocence de la jeunesse…

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