Falconer [John Cheever]

Par le Bison le 2 juillet 2013

« Vous serez dans le bâtiment cellulaire F, dit-il. F comme foutre, le bâtiment des phénomènes, des cinglés, des tarés, des bleus et des gros cons comme moi, des fantômes et des pédés, sans oublier les fanatiques, les receleurs, les trouillards et les chiasseux. La liste est longue, mais j’ai oublié la suite. Le type qui l’avait dressé est mort. »

Ne me dis pas pourquoi tu es là ! Il y a une règle ici : on s’en fout que t’ais trucidé une vieille pour son sac ou violé une gamine de 13 ans pour sa virginité. Si tu es ici, à Falconer, c’est que tu as fait un truc pas très net, en rapport avec la loi. Après c’est juste une histoire de conscience et de regard dans le miroir. Ici, c’est la loi du silence. Ici, il n’y a pas de futur, et encore moins de passé. Falconer, prison, maisons de redressement, cage à poules. Tu l’appelleras comme tu veux, ce qui est important là-dedans, c’est la promiscuité. Dans la cellule voisine, Ezekiel Farragut, un drogué, un paumé, un pédé… Il est là, il a écopé d’un certain nombre d’année et il s’épanche sur son passé, sur ce qui l’a amené ici, sur ses compagnons de cellule, sur sa femme…

« Tu n’as besoin de rien ? demanda-t-elle, d’une voix qui laisse percer des instincts homicides.

- J’aurai besoin d’un peu de gentillesse.

- De la gentillesse ? Et tu attends sans doute de moi que je sois gentille dans un moment pareil ? D’ailleurs, qu’as-tu fait pour mériter qu’on soit gentil avec toi ? Que m’as-tu donné ? Des corvées. Une vie superficielle et sans intérêt. La poussière et les toiles d’araignée. Des voitures et des briquets qui ne marchent pas. Des cernes de crasse dans les baignoires, des cabinets où l’on a oublié de tirer la chasse d’eau, une réputation internationale de dépravation sexuelle, un alcoolisme chronique suivi d’intoxication, des bras et des jambes cassés, des contusions cérébrales, et puis maintenant, l’apothéose : la maladie du cœur. Voilà ce que tu m’as donné dans la vie, et maintenant, il faudrait que je sois gentille. »

Tu t’allonges alors sur ton matelas pourri par l’humidité, la crasse et la sueur, et la pisse de ses prédécesseurs. Il te faut tuer le temps, tu as du en prendre pour au moins vingt piges. Alors tu écoutes Ezekiel et tu cherches à comprendre l’humanité. Tu ouvres un bouquin de John Cheever et tu lis sur l’âme humaine.

Le pire – ou le plus drôle – c’est que j’ai l’impression que tu t’y fais, à cette cellule, à la méchanceté des gardiens ou aux déblatérations des codétenus. Processus d’adaptation, ou d’adaptabilité… A moins que cela soit la drogue… La drogue, ça t’ouvre les yeux. Sur le monde, sur les Cieux, sur Falconer

« Ferragut était un drogué et il pensait que la conscience d’un mangeur d’opium est plus profonde, plus vaste et plus représentative de la condition humaine que la conscience de celui qui n’a jamais usé des drogues. La drogue dont il avait besoin était le produit de la distillation de la terre, de l’air, de l’eau et du feu. Mortel, son intoxication lui fournissait une magnifique illustration des limites de son existence mortelle. »

Tu repenses à John Cheever. Il y a des romanciers dont tu ne soupçonnais même pas l’existence et qui avec quelques pages griffonnées réussissent à transformer ton existence. Comme un avant et un après. Falconer, tu n’y viens pas par hasard. Tu l’as cherché au plus profond de ton âme, malsaine et nauséabonde. Parce que si tu es là, c’est que tu n’es pas un enfant de chœur, non plus. Je vois déjà le tableau : ce n’est pas de ta faute. Un boulot merdique (enseigner à des dégénérés américains n’a rien de très glorieux). Une femme entre nymphomane et dépravée sexuelle qui se tape plus de mecs que toi. Ton homosexualité refoulée. L’héroïne. Oui, tu as tout un tas de raisons d’avoir péter les plombs, d’avoir débranché quelques câbles, et d’être sorti du droit chemin. D’ailleurs quel est-il, ce droit chemin dans ce puritanisme américain ? Juste une image de façade, car la nuit tombée, les seringues sont faites pour être plantées, et les bites pour être sucées. Point final. En dehors de ça, il n’y a plus rien. Du moins c’est ton opinion. Mais je me fous de ton opinion, n’est-ce pas ?

« Vous savez ce qu’on dit des opinions ?

- Oui, dit Farragut. Les opinions c’est comme les trous du cul. Tout le monde en a et ça pue. »

Falconer. Ce genre de bouquin n’est pas à mettre entre toutes les mains. Car il parle de la VIE, de ce bordel ambiant qui fait que le monde ne tourne plus aussi rond. Et qu’à l’intérieur, ça sent rarement la rose. Tu te crois bon, au fond de toi. Je sais que tu pense que tu es innocent, une simple victime de la société qui s’est retrouvée sur le banc des accusés. Mais je sais aussi que l’innocence d’un homme, tout comme la culpabilité, n’est jamais franche. Une part de doutes, une part d’ombre et une part de chance – ou de malchance. Mais maintenant que tu te morfonds dans cette cellule, tu philosophes sur tes camarades, sur tes compagnons, sur ta femme, sur la vie, la tienne et celle des gardiens. Tu imagines ta sortie, les cheveux grisonnant, l’espoir d’un renouveau. Mais tu sais, aussi bien que moi, qu’en attendant ce jour fatidique, il te faudra encore sucer des bites et à défaut te branler longuement, mollement. Voilà donc cette vraie vie dans ce banal pénitencier. Avec ses codes et ses règles de vie.

« Ce n’est pas ce soir-là mais un peu plus tard que le Cocu parla de la Vallée à Farragut. Cette vallée, c’était une pièce en longueur qui donnait sur le tunnel à gauche du réfectoire. Un des murs était bordé d’une auge de fonte qui servait d’urinoir. Il faisait très sombre. Le mur au-dessus de l’urinoir était revêtu de carrelage blanc qui réfléchissait mal la lumière. On pouvait distinguer la couleur et la taille de son voisin. C’était tout. La vallée c’était l’endroit où, après la bouffe, on allait se branler. Seuls de rares pisse-froid n’y allaient que pour cela, pisser. Il y avait des règles très strictes. On pouvait toucher les hanches ou les épaules d’un autre, c’était tout. Vingt hommes pouvaient se tenir côte à côte le long de cette auge à se branler, à différents degrés d’érection. Quand on avait fini son affaire, si l’on voulait recommencer, il fallait repartir à l’autre bout, à la queue – il y avait les plaisanteries habituelles : «  Alors, Charlie, combien de fois ? – Cinq, mais je commence à avoir mal aux pieds. »

Falconer. Ce roman est dur. Noir et sombre. Tu l’as entre les mains et tu regardes autour de toi. Et tu comprends. L’inhumanité de cette société. Tu souris lorsque tu vois un rayon de soleil filtrer à travers les barreaux de ta cellule. Tu es en manque, de whiskeys et de méthadone mais ton cœur se réchauffe lorsque ton imagination s’envole au-delà des barbelés, lorsque tu te revois dans cette chambre d’hôtel. Et tu souris à nouveau. Pourtant, il n’est pas drôle, mais il a quelque chose de foncièrement humain. Ezekiel est un drogué, un pédé, un paumé, mais un homme surtout. Avec une âme en plus.

« Il m’a encore préparé quelques whiskeys et il m’a demandé pourquoi je ne me déshabillais pas. Et toi, lui ai-je dit. Sur ce, il a ôté son pantalon et nous sommes resté assis sur le canapé, le derrière à l’air, à boire nos verres. Qu’est-ce qu’on a picolé ! De temps en temps, il mettait ma queue dans sa bouche : c’était bien la première fois que quelqu’un mettait ma bite dans sa bouche. Je me suis dit que j’aurais bonne mine si je me retrouvais comme ça dans les actualités télévisées ou à la première page d’un journal. Ma bite n’avait jamais dû voir de journal : elle était devenue complètement folle, la pauvre. »

Tu as plusieurs façons de lire Falconer.

Tu vois cela comme le roman d’un drame humain, celui d’un homme qui se retrouve en prison pour un acte qui ne le mériterait pas. Le drame c’est l’injustice de cette société qui condamne sans savoir.

Tu vois cela comme un roman d’initiation, celle d’un homme qui découvre une nouvelle société et se fond dans celle-ci pour mieux passer les épreuves, et survivre.

Tu vois cela comme le roman de la Liberté, celle d’un homme qui se défait de ses chaînes, celles de sa femme, celles de son frère, celles de sa drogue. Avant, il était enchaîné par tout un tas de maillons qui mis bout à bout l’a emprisonné dans son carcan. En prison, il s’est enfin libéré. Et trouvé par la même occasion. Il pourra sortir, libre, enfin. Débarrassé de ses addictions et de ses démons, Ezekiel aurait trouvé la liberté qu’il recherchait tant ?

Tu vois, ce roman est riche. Il est fait pour toi. Puisque tu es ici, tu dois être aussi paumé que moi. Alors, n’hésite pas, n’oublie pas. John Cheever, Falconer.

« Si l’on considère que la verge constitue le maillon critique dans la chaîne de la survie, on est étonné de constater que cet instrument rudimentaire présente plus de formes variées, de couleurs diverses, de formats nombreux, qu’aucun autre organe. Il y en avait des noires, des blanches, des rouges, des jaunes ou lavande, brunes, avec des verrues, des rides. Certaines étaient avenantes, douces, elles pouvaient représenter, comme une foule d’hommes dans une rue quand les bureaux se vident, la jeunesse, la vieillesse, le désastre, le rire et les larmes. Certains se branlaient frénétiquement, d’autres prenaient leur temps et se caressaient pendant une demi-heure, on en entendait grogner, soupirer, c’était comme une fusillade qui éclatait, la plupart tremblaient, se pliaient en deux, retenaient leur souffle, on aurait dit qu’ils sanglotaient, qu’ils souffraient, d’autres poussaient de petits cris de joie ou laissaient échapper des râles de mourant. »

T’as appuyé sur ‘Play‘, tu entends cette voix qui te déchire l’âme. Eric Burdon, c’est le Retour d’un vieux copain à la comtesse Eeguab. The aniMALS, House of the Rising Sun. Poignant thème, émouvante composition. Même en taule, j’écoute de la musique et du rock, bestial, aniMAL…

Et si tu crèves avant la fin de ma chronique – ou la fin du roman, j’ai déjà ton épitaphe à inscrire au burin sur le devant de ta tombe…

« J’imagine qu’ici tu as un petit ami ?

- J’en ai un, dit Farragut, mais je ne me suis pas fait enculer, si tu veux savoir. A ma mort, tu pourras mettre sur ma tombe : Ci-gît Ezekiel Farragut, qui ne l’a jamais pris dans le cul. »

« Falconer », c’est pas Prison Break.

« Falconer » ou l’art de refermer les portes du pénitencier, et de finir sa vie comme d’autres pédés l’ont finie.

16 commentaires
  1. 2 juillet 2013 , 20 h 47 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Pas encore lu ton article, j’y reviendrai mais merci pour mes héros, le groupe de mes 16 ans, vu deux fois à l’Olympia .Merci pour Eric Burdon l’homme qui m’a instillé le virus du rock. Sans cet homme là même les Beatles et les Stones ne m’auraient pas emmené si loin. Tu connais la suite. J’arrête car sur The Animals je passe la nuit. Jack Daniels est invité.Yeah!

    • 3 juillet 2013 , 9 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu connais la suite. J’arrête car sur The Animals je passe la nuit. Jack Daniels est invité.Yeah!

      Vaut mieux, la bouteille est déjà presque vide. Elle ne tiendrait pas toute une nuit à écouter The Animals….

  2. 2 juillet 2013 , 22 h 13 min - manU prend la parole ( permalien )

    A défaut d’être très joyeux, ça a l’air très fort…

    • 3 juillet 2013 , 9 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Fort, oui…
      Mais avec aussi des moments de joie et de bonheur lorsque tu te piques, lorsque tu te branles, lorsque tu te fais tabasser…
      Fort, oui et intense !

  3. 3 juillet 2013 , 15 h 45 min - phil prend la parole ( permalien )

    Obliger de se defaire de ses chaines? mais case prison obligee ???
    Parceque l’idee de voir de trop pres des queues euhhhhh …. non !
    Je pense que la societe est suffisament inhumaine pour en être une à ciel ouvert et sans barreaux !
    Et tu trouveras toujours quelquechose pour te dire innoncent, mais victime, innoncent mais coupable, innocent mais culpabilisant, innoncant mais doutant
    que soit a cause d’un patron, d’une femme ou autre ….

    bref, le detachement est a faire (affaire aussi ) et surtout dans sa tete …

    • 4 juillet 2013 , 11 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      si, je te le dis : JE SUIS INNOCENT !

    • 4 juillet 2013 , 15 h 30 min - phil prend la parole ( permalien )

      Mais je te crois
      et imbibe d’alcool, tu ne peux etre que pur !

    • 4 juillet 2013 , 16 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Aussi pur qu’une vierge qui n’a pas encore vu ma verge…

  4. 3 juillet 2013 , 19 h 33 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Waw, quelle critique ! tu m’as retourné les tripes, là. Roman violent…

    J’ai pouffé quand j’ai lu les différentes verges, « Il y en avait des noires, des blanches, des rouges, des jaunes ou lavande, brunes, avec des verrues, des rides »…

    Les verrues, c’est moins drôle que « le zizi » de Pierre Perret. Je parle de sa chanson, pas de son engin personnel, hein !

    Lavande ? Pas encore croisé la route d’un zob lavande. Un Schtroumpf délavé ? Bon, je garde celle de mon homme.

    Continue de me donner envie de faire monter ma PAL… je viens de parler de verges et j’enchaîne avec « envie de faire monter ». Ok, je sors.

    • 4 juillet 2013 , 11 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Retourner les tripes, c’est mon créneau ! Si je peux te faire gerber en plus, j’aurais réussi. Tout le plaisir est pour moi.

      Pas vu, mais il parait que Bukowski en avait une violacée. C’est moi poétique que ‘Lavande’, mais la teinte est la même, l’odeur différente…

  5. 4 juillet 2013 , 8 h 02 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Wahou j’adore ta chronique….C’est exactement le livre trop violent que je ne peux lire….Ouais je sais je vie dans le monde de bisounour. Blague à part ton billet me donne vraiment envie, mais le livre me fait trop stresser et pourtant j’ai réellement envie de pénétrer dans l’histoire mais j’ai peur de ne pas tenir le coup ….

    Ta chronique, elle en jette………..Puissante !!!!!

    • 4 juillet 2013 , 11 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Puissante : arrête, tu me flattes trop.

      Ce bouquin m’est tombé par hasard. Ne connaissant ni le roman, ni l’auteur, je l’ai pris comme ça. Et d’emblée, il m’a estomaqué. J’ai pris une grosse claque en le lisant un peu comme quand j’ai découvert Hubert Selby Jr, William T. Vollmann ou Tristan Egolf

  6. 4 juillet 2013 , 9 h 34 min - phil prend la parole ( permalien )

    Est-ce que les avis divergent sur le talent de notre Bison nationnal prisonnier de la metropole parisienne ?
    Apparement non !
    Et 10 verges c beaucoup !

  7. 6 juillet 2013 , 15 h 49 min - Laure prend la parole ( permalien )

    juste en passant..
    je viens de terminer La constellation du chien

    Waouh
    Wah
    Oh

    • 6 juillet 2013 , 19 h 37 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La chien vient de mourir ! Bouhhhh… Snif !

  8. 6 juillet 2013 , 23 h 34 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    Belle chronique, mais je ne vais pas me laisser enfermer avec ces gens, pas pour le moment. Pas après avoir lu coup sur coup Yellow birds et la constellation du chien. J’veux un peu de léger avant de repartir vers le fond.
    Oui, le chien est mort… Mais quelles belles pages sur la douleur et le deuil !

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