La Famille Royale [William T. Vollmann]

Par le Bison le 6 mai 2013

Henry Tyler est un privé neurasthénique. Il excelle, non pas dans les filatures, les constats d’adultères et les recherches de personnes disparues comme son métier pourrait le prévoir, mais dans la médiocrité négative. Sans aucune estime de lui, il considère sa vie sans saveur et sans intérêt. Il est même du genre à faire fuir ses éventuels clients plutôt que de les embobiner pour obtenir l’enquête. Ses journées, il les passe dans les tréfonds de San Francisco, dans les bars les plus miteux du quartier chaud de Tenderloin.

Elles se prénomment Domino, Kitty, Tournesol, Fraise, Saphir, Oiseau Jaune ou même Chocolat. Sous la plume du grand William T. Vollmann, elles apparaissent comme les héroïnes de ce roman. Elles sont belles ou laides, parfois grosses et souvent sales, rarement en bonne santé physique ni même mentale. Elles chevauchent la rue de nuit comme de jour, étalent leurs formes et leurs charmes sur les trottoirs du Tenderloin, dans les parkings et sous-sols du quartier. Elles, ce sont des prostituées qui triment toute la sainte journée pour obtenir simplement de quoi se payer un fixe ou une dose le soir et ainsi tenir une heure, un jour de plus dans cette vie foutue et merdique. Sous un job des plus dégradants, ces travailleuses buccales ou vaginales m’apparaissent sous un nouveau jour : tendresse et émotion se dévoilent sous les tas d’immondices. Alors que certains salivent devant les vitrines des restaurants de Chinatown où pendent au dessus des plats de légumes fumants et riz cantonnais les canards laqués, poulets rôtis et tranches de porc rouges et craquantes, ces dames restent obnubilées par la coke pure, la coke crack (connu également sous le nom de blanche), le fentanyl, le speedball, la crystal blue persuasion, les quaaludes, le poppers, le speed rouge, le speed noir, le valium, la thorazine, la mescaline, la marijuana, la codéine, la morphine, le cognac et la bière.

Au bout d’une heure, Béatrice, amère et épuisée, était sur le point de renoncer quand un de ses clients réguliers, un veuf d’une cinquantaine d’années dont la bedaine s’incurvait comme une vieille rotonde d’Union Pacific, se gara le long du trottoir. Elle se précipita vers sa voiture. Ils allèrent au Lonely Island Hotel.
[...] Dans la poubelle, il y avait une capote qui venait de servir et d’où dégoulinait du liquide gluant.
Béatrice se déshabilla, s’allongea sur le matelas instable et moisi, et s’endormit aussitôt. Elle rêva de Tournesol. Le type, qui était quelqu’un de bien, resta là un moment à observer sa grosse et belle putain qui ronflait les jambes écartées sur le lit, en remuant presque imperceptiblement son pelvis marbré d’abcès. Puis il déposa trente dollars sur la table de chevet et sortit, en refermant doucement la porte derrière lui.

A moins que l’héroïne de « La Famille Royale » soit en fait la Reine des Putes, une prostituée à la retraite qui prend soin de toutes ces (ses) filles. Elle les protège, les conseille, les aide telle la Mama africaine ou une maquerelle bienfaitrice. D’ailleurs existe-t-elle réellement ? N’est-ce pas une simple chimère, une illusion servant à illuminer de son aura ce pauvre quartier du Tenderloin.

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Mais revenons à Henry Tyler, ce privé au bord du gouffre. Il semble avoir touché le pactole lorsqu’un riche investisseur l’engage pour retrouver… justement cette Reine des Putes. Il va errer dans les bas-fonds de San Francisco à la recherche de cette reine, celle qui deviendra plus tard SA reine. Mais que lui arrive t-il ? Tel un zombi fatigué, il navigue dans la chaleur et la puanteur de ces déchets de la société. Il est proche du précipice, d’un abîme dans lequel il semble incapable de sortir. Son seul tort : aimer Irène, la femme de son frère prétentieux et imbu. Alors lorsque le jour où Irène met fin à ses jours, Henry s’enfonce encore plus dans son gouffre. Peut-être sera-t-il sauver par sa reine ? Quelle doit être sa rédemption pour expier ses péchés, pour le punir d’avoir aimer sa belle-sœur ?

Mais revenons au roman, Henry met 200 pages à retrouver la reine des putes. Alors que va-t-il faire dans les 1100 pages restantes ? Il erre, il s’enfonce, il boit et baise des putes dans le Tenderloin. Il navigue parmi la pourriture tel une âme en peine. Il se clochardise petit à petit, en sombrant de plus en plus bas dans l’échelle de l’humanité. Il cherche sa voie, en même temps que sa foi parmi les autres détritus de la société. Et si en fait la réelle héroïne de ce roman était tout simplement la ville de San Francisco et son quartier chaud de Tenderloin. Je sens cet amour de l’auteur pour ce secteur et la passion qu’il s’est découvert pour ses prostituées. Le langage est cru, celui de la rue des putes, les images plutôt immondes et la morale loin d’être saine. Mais c’est la vie et Henry côtoiera parfois avec plaisir, parfois avec dégoût d’autres déchets humains, tel Dan Smooth, un pédophile qui se prétend son ami et qui affirme que sa nièce de 5 ans prenait réellement du plaisir sexuellement. Rien ne lui sera épargné dans le Tenderloin où il découvrira tous les plaisirs sexuels les plus extrêmes dont j’ignorais presque leur existence tels l’ondinisme, la scatophilie ou la coprophagie. J’éviterai d’insister trop sur l’abject Smooth, et d’ailleurs Henry n’a même plus la force de le remettre à sa place, sur les abus sexuels sur des handicapées mentales ou sur les scènes sado-masochistes. Mais au milieu de toutes les ordures de notre société, ce roman rend l’un des plus bel et vibrant hommage aux prostituées en même temps qu’une vision plus que sombre de la vie californienne. La nouvelle bible de San Francisco. Indispensable ! CULTE !

Si la littérature « crue » ne t’effraye pas, je te propose quelques morceaux choisis. Je t’épargne les scènes pédophiles, scatologiques ou de bondages pour ne préférer garder que quelques moments amusants, tendres et émouvants. Mais ce roman est bien plus que ces citations. Il est 1300 pages de bonheur intense et de douleur insurmontable. Il est ce mélange de pisse et d’eaux suintantes dans le caniveau, ce parfum aigre de sueur et de sperme séché sur des draps jaunis, cette sensation d’être une merde puante dans une société nauséabonde.

Ils t’ont lavé le cerveau, ma chérie, avait dit la Reine à Domino à cette occasion. Tu es une gentille fille. Tu as juste rencontré les mauvaises personnes. Ils se servent de toi pour avoir ton corps. Tu n’es pas obligée de sucer la bite du premier venu juste pour avoir ta dose.
Qui es-tu pour me dire ce que je ne dois pas faire ?
Je suis une prostituée, lui dit la Reine. Tout comme toi. Bon, d’accord, une prostituée en semi-retraite. Je m’occupe à présent de mes filles. Et je dis à toutes mes filles : Si vous voulez sucer une bite, allez-y. Mais faites vous payez pour ça. Si vous voulez votre dose, très bien. Mais vous avez le droit d’acheter la came de votre choix avec votre propre argent et celui de ne pas vous faire arnaquer, tu comprends ?

Je pourrais presque t’écrire 1300 citations sur ce roman, pour autant de pages. Il y a tant dans ces mots. Tant de désespoir, tant d’amour, tant d’humour, tant de cynisme, tant de cruauté, tant et si bien qu’il y en a même trop pour te décrire toutes les phases que mon esprit traverse. Il y a des romans qui défilent intrinsèquement sans que rien ne se passe, et puis il y a les autres. Ceux qui te transforment, ceux qui te bousculent, ceux qui t’émeuvent… Tu décides de lire La famille royale, et c’est tout ton univers qui basculera. Tu t’en souviendras jusqu’au fond de ta vie. Que tu te drogues ou pas, tu deviendras accroc à ces pages, et tu ne pourras plus les lâcher, sauf pour te planter une seringue dans le bras, ou le pied. Oui, ce livre est comme une drogue. DUR !

Tu ne trouves pas que je suis belle à mourir ? demanda Domino, en proie à une euphorie quasi démentielle.
Ça oui, dit le type.
Tu n’es pas obligé de mourir pour moi. C’est moi qui vais te tuer – ha, ha, ha !
Dans une chambre d’hôtel, le type se masturba lentement, puis éjacula sur son visage. Domino alla se laver au lavabo. Cinq minutes plus tard, elle s’était convaincue que rien ne s’était passé, et l’euphorie revint.

A chaque fois que je revois ces images en tête, je deviens euphorique. Je me demande comment quelqu’un peut écrire des ‘choses’ pareilles. Je suis choqué et en même temps, ma conscience en redemande encore plus. Je veux du sexe, je veux de la détresse, je veux des putes,  je veux du Swell ! Is that important ?

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Domino fit glisser une capote sur le pénis de son client avec la langue, entreprit de le sucer, écarta un instant son visage, cligna de l’œil et dit : C’est le pire chewing-gum que j’ai jamais goûté.
Le type se marra si fort qu’il débanda.
Et voilà le travail, dit Domino. T’es cuit.
Hé, une minute, dit le type. Ils regardèrent tous deux son pénis raplapla, comme s’il était en mesure de les sauver l’un de l’autre, mais rien ne se passa.
Plus de chance la prochaine fois, dit Domino. Merci d’être aussi correct.
Elle se leva et sa jupe retomba sur ses genoux, elle enfila ses talons hauts et s’éloigna à longues enjambées triomphantes tandis que le type restait là incrédule, sa bite à la main.

La bite à la main, il est temps de te laisser à tes précieuses occupations…

J’espère qu’après cela, tu reviendras quand même me voir, me lire, me parler… Mais c’est aussi un peu à cause de ce livre, qu’il y a le Ranch des Dingues et des Paumés.

La Famille Royale où le doux prétexte d’aller aux putes sur plus de 1300 pages.

10 commentaires
  1. 6 mai 2013 , 22 h 41 min - manU prend la parole ( permalien )

    Et tu es parvenu à toutes les coller ces 1300 pages ???…^^

    • 6 mai 2013 , 22 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et ce fut même un plaisir… Chaque page apporte son bonheur, et sa jouissance ! ;)

    • 7 mai 2013 , 2 h 07 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Et pour le prix d’un livre en plus !

      Bukowski sort de ce corps !

    • 7 mai 2013 , 9 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et pour le prix d’un livre en plus !

      Je te le fais au prix de 2 bouquins, vu la taille. Mais bon, la qualité ne se mesure pas à la taille…

      Bukowski sort de ce corps !

      Du moment qu’il n’est pas derrière moi…

  2. 7 mai 2013 , 5 h 49 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    De lui j’ai « Pourquoi êtes-vous pauvres ? » en attente depuis un moment et là un tel pavé c’est un peu beaucoup pour moi mais je dois pouvoir l’offrir et c’est là où on se dit : Putain 1300, vive les transports en commun … non on s’en passe bien …

    • 7 mai 2013 , 9 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oui, on s’en passe bien…
      Mais d’un autre coté sans eux, je lirai moins…

      De lui j’ai « Pourquoi êtes-vous pauvres ? » en attente

      En plus de bien écrire sur les putains, c’est aussi un écrivain ‘social’ qui parle des problèmes de fonds de notre société et de l’Amérique.
      Sinon, il a aussi sorti un livre sur Fukushima…

    • 7 mai 2013 , 18 h 04 min - phil prend la parole ( permalien )

      Fukushima …telle une belle explosion de jouissance
      voila, un mot pour attirer,
      et avec 1300 pages … faut de l’endurance !

    • 8 mai 2013 , 18 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est sûr qu’il faut avoir le cœur bien entrainer.
      Pourquoi crois-tu que je prends des fortifiants ? De l’eau de mer le matin, de la poudre de maca le midi, et de la levure de bière le soir.
      C’est avec ces produits saints qu’on acquière l’endurance !

    • 10 mai 2013 , 10 h 09 min - phil prend la parole ( permalien )

      ahhhh quand le macalan meme fine oak ne suffit plus !

    • 12 mai 2013 , 11 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est que j’arrive à la fin de la bouteille…

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